LES DEUX APÔTRES DU NOM DE JUDA



I - Introduction
II - Juda de Jacques
III - Judas iScarioth



Introduction

La liste des Douze Apôtres s’achève sur un duo, celui des deux Juda :

“Et lorsqu'il fit jour, Jésus héla ses disciples.
Il choisit douze d'entre eux…
Juda de Jacques et Juda Scarioth
celui-là-même qui devint un traître.” Luc 6.13-16

Si Jésus les avait appelés l’un après l’autre ce n’était probablement pas sans raison tant leur nom allait évoquer le peuple de Juda, le peuple juif.
Le premier qui allait en illustrer le Yetzer ha tov, le penchant au bien connut une grande postérité tant par ses descendants directs que par sa notoriété comme auteur de l’Epître de Jude ou de l’Évangile apocryphe de “Didyme Juda Thomas” transmis par les Coptes. Elle gagna le Moyen Orient, l'Inde et la Chine.
Mais comment ne pas confondre les deux Juda et ne pas identifier Juda le frère de Jésus à celui qui devint un traître, Judas iScarioth ? Face à cette difficulté, Juda de Jacques fut nommé Lebbée en Marc et Thaddée en Matthieu.



I - JUDA de JACQUES


Juda de Jacques, auteur de l’Épître de Jude, nommé juste avant Juda iScarioth dans la liste des Douze, dut ressentir la trahison de son homonyme de manière très aiguë car derrière l'épître qu'il a laissée, semble surgir son fantôme. En effet, comment ne pas évoquer dans ces versets Judas dit iScarioth dont la trahison créa un cataclysme parmi les apôtres ?
         « Jude, serviteur de Jésus Christ, et frère de Jacques, à ceux qui ont été appelés, qui sont aimés en Dieu le Père, et gardés pour Jésus Christ...
Il s'est glissé parmi vous certains hommes, dont la condamnation est écrite depuis longtemps, des impies, qui changent la grâce de notre Dieu en dissolution, et qui renient notre seul maître et Seigneur Jésus Christ...Des messagers qui n'ont pas gardé leur dignité, mais qui ont abandonné leur propre demeure... Ils se sont jetés pour un salaire dans l'égarement de Balaam... Ils sont des taches dans vos agapes, prenant leurs repas avec vous sans crainte…C'est aussi pour eux qu'Énoch, le septième depuis Adam, a prophétisé :  Voici, le Seigneur est venu avec ses saintes myriades, pour exercer un jugement contre tous, et pour faire rendre compte à tous les impies parmi eux de tous les actes d'impiété qu'ils ont commis et de toutes les paroles injurieuses qu'ont proférées contre lui des pécheurs impies.... ».

Juda était le frère consanguin de Jacques, appelé le "frère du Seigneur” ; tous deux étaient des “frères de Jésus” non point ses frères consanguins mais ses cousins, fils d'un frère de Marie. En effet ils étaient prêtres et relevaient comme elle, dans la tribu de Lévi, de la classe sacerdotale, à la différence de Jésus reconnu de la tribu de David.

L'apôtre Jude par El GRECO 1606, Tolède, Museo del Greco
Jude

Comme son frère Jacques, Jude connut une grande notoriété, mais sous différents noms que la tradition ne s'est pas souciée de relier les uns aux autres.

1 ) Juda surnommé Barabbas, Le Fils du Père,
    Juda fut surnommé Barabbas, fils du père (Ac15.22D05 ; Barsabbas fils du Sabbat, autres manuscrits); avec Silas il fut envoyé par son frère Jacques appuyer la démarche de Paul à Antioche vers 48-50 ; Juda et Silas étaient des “guides et des prophètes” (Ac 15:22, 27 et 32), et leur rôle, en quelque sorte, était de maintenir, sous l'impulsion de Jérusalem, la cohésion entre les différentes communautés. Si les Actes n'en disent pas plus, ils mettent en évidence la confiance de Jacques à l'égard de Jude et réciproquement.

2 ) Didyme Juda Thomas

    Juda qui était l'aîné de son frère Jacques, avait le même âge que Jésus et il fut appelé son jumeau.
Un évangile de tendance gnostique écrit en copte et retrouvé à Nag Hammadi débute sur ces mots :
"Voici les paroles cachées que Jésus le vivant a dites et qu’a écrites Didyme Juda Thomas”.
D'où le nom d'Évangile de Thomas donné à cet écrit. Didyme et Thomas signifient jumeau respectivement en grec et en hébreu. Ce personnage s'appelait donc Juda et il était doublement qualifié de jumeau.
Le logion 13 de l'ouvrage en dit un peu plus sur lui :
Jésus dit à ses disciples : Comparez-moi, et dites-moi à qui je ressemble. Simon Pierre lui dit : Tu ressembles à un ange juste. Matthieu lui dit : Tu ressembles à un homme philosophe sage.  Thomas lui dit : Maître, ma bouche n’acceptera absolument pas que je dise à qui tu ressembles. Jésus dit : Je ne suis pas ton maître puisque tu as bu ; tu t’es enivré à la source bouillonnante que moi j’ai mesurée. Et il le prit, se retira, lui dit trois paroles. Lorsque Thomas revint vers ses compagnons, ils lui demandèrent : Que t’a dit Jésus ? Thomas leur dit : Si je vous dis une des paroles qu’il m’a dites, vous ramasserez des pierres et vous me les jetterez et un feu sortira des pierres et vous brûlera.”
      
    Ce logion fait suite au logion 12 sur Jacques le frère du Seigneur et ce sont les seuls personnages de l'entourage de Jésus à avoir leur nom dans cet évangile ; il est clair que ce Thomas là est le même que Didyme Juda Thomas présenté comme auteur de cet évangile et qu'il n'est autre que l'apôtre Juda de Jacques. Cependant, il y a dans la liste des Douze apôtres un autre Thomas/Didyme, à qui les découvreurs de l'évangile de Thomas ont pensé, bien qu'il n'ait pas porté le nom de Juda.
   
    Dans l'évangile de Jean le nom de Thomas apparaît à différentes reprises (chapitres 11.16 ;14.8; 20.24 ; 21.2). et en étudiant son personnage, J. Riley (Resurrection Reconsidered: Thomas and John in Controversy Augsberg Fortess, 1995) a relevé l'opposition que manifestait l'évangéliste Jean à l'égard du mouvement gnostique ; elle est bien sensible, en effet, dans l'épisode de la résurrection de Lazare ou encore dans cette question de Thomas : Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment connaîtrions-nous la route ? Il se défendait de connaître l'invisible tandis que les gnostiques estimaient avoir accès à la connaissance du monde spirituel. Mais voyant et touchant Jésus qui lui apparaissait ressuscité, Thomas devenait le témoin privilégié de sa résurrection dans la chair, mais à laquelle la Gnose n'adhérait pas.

    Thomas aurait eu ses propres disciples selon Jn 11.16 D05 . Et c'est tout un mouvement judéo-chrétien gnostique qui se recommandait de lui à la fin du Ier siècle, le prenant comme tête de file et composant l'Évangile de Thomas qui nous est parvenu en copte.

3) Juda - Thaddée à Édesse

Le séjour de Juda à Édesse, où il aurait fondé la première communauté, repose sur des sources diverses mêlées de légendes.
Bar Hebraeus avait dressé une liste des premiers épiscopes d'Édesse: Se seraient succédés Juda suivi de Marès l'un des 70 disciples, puis Abres un parent de Marie, Abraham fils ou petit fils de Jacques, Jacob parent de Joseph (cf. Assemani Bibliothèque Orientale II 387cité par JP Deramey, l'Église d'Edesse, 1897).
Ainsi, pour la tradition, la fondation de l'église d'Édesse remontait à Juda, le frère de Jacques. Nommé Thaddée dans l'évangile de Matthieu il apparaît dans les écrits syriaques sous les noms de Thaddaï, Addaï ou Aggaï quand, sous ces noms, il n'est pas considéré comme un délégué de Thomas.
Sa présence à Édesse est attachée à une lettre de Jésus (recopiée et traduite par Eusèbe de Césarée)  en réponse au souverain d'Édesse, Abgar qui lui avait demandé de venir le guérir. Jésus lui aurait envoyé sa réponse par Thaddaï (Juda Thomas).
À cette légende de la lettre, s'en est attachée une autre connue par la Doctrine d'Addaï : Jésus aurait envoyé son portrait à Abgar comme susceptible de le guérir.
        En fait les légendes de la lettre et du portrait furent créées pour recouvrir et cacher une réalité “autre“ : la ville d'Edesse se trouvait en Osroène dont le souverain était favorable à la communauté juive qui s'y était fortement développée. Des Chrétiens purent y trouver refuge lors de la guerre contre Rome en 70 et en 134 et c'est là qu'il fut jugé bon de préserver le linceul du Christ qui, selon l'Évangile aux Hébreux, avait été remis à celui des Douze qui était prêtre, à savoir Juda. C'est lui qui aurait introduit le linceul à Édesse secrètement. Jamais cette introduction ne fut rendue publique et lorsqu'il fut retrouvé dissimulé dans le fronton d'une porte de la ville après l'inondation de 525 il fut présenté replié sous la forme du “mandylion”, une image non faite de main d'homme.

Histoire du mandylion à Édesse (peinture de 1733).
mandylion histoire, 1733


4 ) Thomas et l'Inde

Sous le nom de Thomas, il aurait évangélisé la Mésopotamie, la Chaldée, la Perse, l'Inde et jusqu'en Chine avant de mourir à Calaminè (cf. Assémani, Bibliothèque Orientale). Son corps aurait été ramené à Édesse (en 232). Cette tradition a donné lieu aux Actes de Thomas remontant au IIIe siècle, écrits en Syriaque dans la région d'Édesse et de caractère gnostique. Son auteur le nommait Jude Thomas mais l'identitfiait-il au onzième de la liste, Juda de Jacques, ou au huitième, Thomas ? Rien ne dit qu'il ait été certain de son identité.
Des communautés juives étaient installées au Sud de l'Inde et au Kérala et il est bien possible qu'une mission de Judéo-chrétiens s'y soit déployée comme en Osroène. Les Chrétiens du Malabar et de Kerala sont regroupés sous la dénomination Chrétiens de saint Thomas.

croix en granit du Kerala, église Catholique Syro-Malabar d'Angamaly
croix de St Thomas

Ainsi Juda de Jacques et frère de Jacques, cousin du Seigneur, connut une telle notoriété  que lui fut attribuée la première évangélisation de l'Orient. Comme pour son frère Jacques, son caractère sacerdotal a pu lui servir pour s'imposer. Très attaché au Judaïsme comme au Christ, après la mort de son frère en 62 et la guerre contre Rome en 70, il aurait appartenu à une communauté judéo-chrétienne dont il aurait été le chef de file et qui aurait été très influencée par les mouvements juifs gnostiques. Gardant le linceul de Jésus, il l'aurait entreposé lui-même ou fait entreposer à Édesse pour l'y préserver. Il aurait poursuivi sa route par la Perse, jusqu'en Inde.



II - JUDA(s) iSCARIOTH


Judas Scarioth, celui-là-même qui devint un traître. Luc 6.16 D05

C'est par tirage au sort que Judas était devenu l’intendant du groupe des apôtres, son ”diacre” au sens propre du terme (Ac 1.17). Tenant la bourse commune (Jn 13.29), il lui revenait d’acheter les denrées susceptibles d’assurer leur subsistance. D’où son nom Scarioth de l'hébreu סכר, acheter. Le terme allait prendre un iota supplémentaire iScarioth correspondant à l'hébreu יסכר pour celui qui se laissera acheter par les grands prêtres quand ils lui proposeront une rançon (Lc 22.3-5). Entre ces deux moments rien d’autre le concernant n’a fait l’objet de dires des évangélistes ; mais il se pourrait bien que nombre d’avertissements donnés par Jésus le visaient, lui, plus particulièrement.
Car le premier des Douze et le dernier pourraient avoir été directement concernés par ces paroles :
Celui qui me niera devant les hommes, sera nié devant les envoyés de Dieu. Et quiconque proférera une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera remis, mais contre l'Esprit Saint, il ne lui sera pas remis, ni en ce siècle, ni en celui à venir.
Luc 12.9-10 D05
Vient à l’esprit le triple reniement de Pierre et la trahison de Judas. Il s’agissait alors d’un avertissement et non d’une condamnation.

Judas par Philippe de Champaigne (Louvre)
Pourquoi Judas a-t-il trahi Jésus ?
À cette question nombre d’écrits ont souhaité apporter une réponse comme l’Évangile de Judas. Ne serait-elle pas à rechercher dans l’Évangile lui-même ?

L'économie
Au sein des Douze, il avait reçu la diaconie du groupe par tirage au sort.
«Lui qui avait été compté parmi nous, Il tira le sort de cette diaconie (ἔλαχεν τὸν κλῆρον τῆς διακονίας ταύτης)» Ac 1.17
Cependant la dernière phrase n'est pas traduite littéralement mais elle est interprétée: «il reçut sa part de notre ministère»; le tirage au sort est évacué, et le changement du démonstratif cette, par le pronom notre gomme la différence entre le ministère apostolique confié à chacun des Douze Apôtres et le service exercé au sein du groupe. Judas en avait reçu la diaconie c'est à dire l'intendance ; elle n'était pas à confondre avec son élection par Jésus au sein des Douze (Lc 6,16).
Jésus n'avait pas considéré avec mépris cette tâche et il n'avait pas non plus laissé Judas l'exercer tout seul. En effet lors de la dernière Cène il disait devant tous :
«Moi en effet, au milieu de vous je suis venu non comme l'attablé mais comme celui qui sert (diaconôn). Aussi croissez dans mon service (diaconia) comme celui qui sert, vous qui persévérez avec moi dans mes épreuves; »Lc 22:28
Soucieux de l'économie, il se pourrait que les pressants appels de Jésus à renoncer aux richesses aient été réitérés à son intention.
L'économie a pu exercer un rôle dans la trahison elle-même, mais pas le tout premier rôle ; les Synoptiques ne s'accordent pas sur ce point et il convient de mettre en relief leurs différences.

Luc XXII
Matthieu XXVI
Marc XIV
4 Et s'en allant, il s'entretint avec les grands-prêtres sur la façon dont il le livrerait. 5 Et ils se réjouirent et ils convinrent de lui donner de l'argent. 6 Et il donna son accord ; aussi cherchait-il une opportunité pour le livrer à l'écart de la foule.
14 Alors l'un des douze, appelé Judas Iscariote, s'en alla vers les grands prêtres, 15 et dit: Que voulez-vous me donner, et moi, je vous le livrerai? Et ils lui comptèrent trente pièces d'argent. 16 Et dès lors, il cherchait une bonne occasion pour le livrer.
10 Et Judas Iscariote, l'un des douze, s'en alla vers les grands prêtres pour le leur livrer; 11 et ceux-ci, l'ayant entendu, s'en réjouirent et promirent de lui donner de l'argent; et il cherchait comment il le livrerait commodément.

Selon Matthieu, Judas réclama d'emblée une rançon qui lui fut versée incontinent, avant même qu'il ait rempli son office ; une telle attitude de la part des autorités est peu logique.
Par contre, selon Marc et Luc ce sont les grands prêtres qui lui promirent de l’argent pour s’assurer, probablement, qu’il ne reviendrait pas sur sa décision.
Luc s'est servi du verbe συντίθημι aux sens multiples : promettre, machiner et ourdire, ou bien convenir, fixer par contrat. Ce dernier sens serait à retenir puisque dans sa réponse avec le verbe ὁμολογέω, Judas donnait son accord en prenant un engagement.
Il apparaît donc que ce sont les autorités religieuses qui prirent l'initiative de verser une rançon. Et même si Judas avait pensé en réclamer une, ce n'était pas le motif premier qui le conduisit à trahir Jésus. Il était mu par une autre pulsion, un sentiment profond à propos desquels Luc a pu laisser quelques indices.


Homme et femme

La chronologie des événements est capitale car à travers elle peut se lire l’enchaînement des faits et les conséquences des uns sur les autres. Et si Satan avait pu entrer en Judas à un moment bien précis, c’est parce que les circonstances lui avaient été alors favorables. Et, en effet, la trahison de l’apôtre est précédée de l’épisode de la femme adultère qui s’inscrit en Luc à la césure des ch. 21/22 dans les seuls manuscrits de la série f13 :
Et Jésus se rendit au mont des oliviers; or dès l'aurore à nouveau il vint au Temple et lui amènent de force les scribes et les pharisiens, une femme saisie sur l'adultère ; et la plaçant au milieu ils lui dirent : “Rabbi, cette femme là a été prise en flagrant délit d'adultère. Or dans notre Loi, Moïse a intimé de lapider de telles (femmes). Or toi que dis-tu d'elle? Ils disaient cela pour l'éprouver afin d'avoir une accusation contre lui. Mais, Jésus se baissant écrivit du doigt sur le sol; or, comme ils restaient à l’interroger, levant les yeux il leur dit: “Celui qui est sans péché parmi vous, le premier qu'il jette une pierre sur elle.” Et à nouveau se baissant, du doigt il écrivit sur le sol. Et ils sortirent un par un commençant par les plus anciens, jusqu'aux derniers. Aussi Jésus fut-il laissé seul ainsi que la femme qui était au milieu. En levant les yeux, Jésus la vit et dit : femme Où sont-ils? Personne ne t'a condamnée? Elle lui dit: Personne seigneur. Et Jésus lui dit: Moi non plus je ne te condamne pas. Va, ne pèche plus. (Luc 22) 1 Approcha alors la fête des azymes, celle dite Pâque. 2 Or les grands-prêtres et des scribes cherchaient comment ils le perdraient ; ils craignaient le peuple. 3 - Or Satan entra en Judas, celui appelé Scarioth, du nombre des Douze…

En annonçant que Satan était entré en Judas, Luc établissait une analogie avec les premiers parents tentés par le serpent. C'est pourquoi cette péricope, écrite par Luc, s'est retrouvée plus tard en Jean,  en illustration du péché des origines dans son chapitre VIII; dans certains manuscrits elle se retrouve en fin de son évangile après le chapitre 21.

Selon la chronologie offerte par la série f13, la femme adultère qui rentrait chez elle — sur la simple promesse de ne pas recommencer — pourrait avoir été l’élément déclencheur de la trahison.
Jésus avait repoussé le moment de répondre à ces hommes, scribes et pharisiens, qui citaient la femme devant lui, car ils allaient se prendre à leur propre piège. Ils durent quitter la place les uns après les autres en faisant profil bas ; c'est pourquoi Ils cherchèrent à effacer leur déshonneur. Judas pouvait avoir assisté à la scène et être habité des mêmes sentiments. Ne supportant plus les positions et les actes de Jésus qui avait agrégé des femmes à leur groupe dont Marie Madeleine une ancienne prostituée,  il se serait rendu auprès des grands prêtres pour mettre fin, en le leur livrant à un enseignement irritant, voire dangereux.


Le champ mal acquis


Le sort de la rançon et du traître suivent deux shémas différents selon que la lecture en soit faite en Matthieu ou dans les Actes des Apôtres.

Selon Matthieu, Judas ne serait pas allé au bout de sa trahison, reversant l'argent de la rançon, aux autorités. La somme était de 30 statères selon Mt 26.15D05, d'argent selon Mt 27.3 équivalant à l'achat de deux esclaves ; une faible rançon.

Selon le discours de Pierre gardé dans les Actes des Apôtres, Judas avait acquis un domaine ou un champ (χωρίον) avec la fortune issue de la rançon et celle-ci devait être d'une certaine importance. Au lieu de manifester un remords quelconque, il chercha à  jouir (au moins un temps) de son accès à la propriété. Une telle attitude avait due être bien peu supportable aux autres apôtres.
Le discours de Pierre a été rapporté par Luc dans une traduction très littérale qui garde l'empreinte du discours oral par des sémitismes marqués.

Or, comme Pierre, Matthieu donnait au champ acquis avec la rançon le surnom araméen Akeldaimach; il gardait lui aussi l'expression sémitisante “ce qui est (le champ du sang)” en D05, au lieu de celle attendue ”ce qui se traduit par (le champ du sang)”; il resservait ce sémitisme dans deux autres phrases similaires du même chapitre XXVII (aux v 33 et 46 et selon tous les manuscrits). Elles sont directement issues du parallèle de Marc qui, lui par contre, avait employé “ce qui se traduit par”, une expression que Matthieu avait utilisée très naturellement en 1.23.
En ayant recours trois fois au sémitisme rencontré dans les Actes, dont deux fois dans des versets parallèles à ceux de Marc, Matthieu manifestait qu'il avait fait des emprunts à Marc et à Luc alors qu'on ne saurait dire l'inverse. Il connaissait donc bien l'œuvre de Luc et se situait par rapport à elle. Ces versets en sont la preuve manifeste.


Chute ou pendaison ?

De la mort de l'apôtre deux récits ont été transmis, et il ne faut pas s'étonner qu'ils soient  eux aussi contradictoires :
Selon Matthieu, Judas trahissait pour obtenir une rançon de 30 pièces d'argent qui lui furent versées immédiatement et avant même d'avoir livré Jésus. Et voyant que Jésus était conduit devant Pilate, il fut pris de remords et alla rendre l'argent avant de se pendre. Les grands prêtres se saisirent de la rançon pour la convertir en un cimetière à l'intention des étrangers. Un lien rédactionnel était à établir avec le champ de Ben Hinnom ou géhenne, au chapitre XIX du Livre de Jérémie.

L'autre relation a été faite par Pierre dans son premier discours des Actes des Apôtres au moment où il cherchait un remplaçant à Judas. Celui-ci n'avait pas attendu pour utiliser l'argent de la rançon et  acquérir un domaine ; malheureusement pour lui, il y fit une chute mortelle, s'écrasant sur ce terrain mal acquis où il laissait se répandre ses viscères. Était-il tombé par accident ?  Sa mort honteuse ne répondait-elle pas à un châtiment divin ? Sa chute aurait-elle été provoquée dans le dessein d'une lapidation qui devait s'en suivre ?
L'allusion de Pierre à Judas était si succincte qu'elle suscitait toutes sortes de questionnements sans en résoudre aucun.

Pour endiguer les questionnements suscités par les propos de Pierre, Matthieu a pu être incité à écrire un nouveau récit. Au personnage volontaire, sombre et félon qu'était Judas, il substitua un être faible, aisément manipulable et qui se donnait lui-même la mort. La responsabilité de ses actes était reportée sur les autorités religieuses.  Toutefois, en reprenant la malédiction que Marc avait prêtée à Jésus “bon pour lui si cet homme là n'était pas né”, il plaçait Judas dans les réprouvés et faisait du suicide un acte maudit, digne de la géhenne.

Il ressort des récits sur le champ mal acquis et la mort de l'apôtre une incompatibilité au niveau historique, même si la tradition a fait en sorte de les harmoniser. Celui de Matthieu est un conte. Celui de Pierre, transmis par Luc, traduit des faits dont la tradition à cherché à se garder.

Jésus Christ Super Star .
Pourquoi Jésus avait-il choisi Juda comme apôtre?

Les réponses esquissées en réponse à cette question tendent à atténuer les responsabilités de l'apôtre, comme c'est le cas des écrits apocryphes. Pour l’avoir choisi, Jésus le connaissait au même titre que Pierre à qui il prédit son reniement. S’il avait souhaité l'arracher à lui-même au sexe et à l’argent, ne suffisait-il pas qu’il soit son disciple, sans qu'il ait à s’intégrer nécessairement aux Douze ?

Jésus l'avait librement choisi, élu comme l'un des Douze au risque, même du scandale, Judas ne se résumant pas à sa félonie.
Les fils de ce monde sont plus habiles envers leur génération que les fils de lumière. Lc 16.9.
Ne craignant pas de se heurter à l'échec, Jésus concédait à Judas d'être une image de la liberté consentie par Dieu à ses créatures.