Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Cantabrigiensis, chapitre 9







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2 Courage enfant, les péchés te sont remis.
L' invitation au “courage” prend toute sa valeur à l'adresse du “bon larron” invité à patienter encore un peu jusqu'au paradis qui allait le recevoir (Luc 23.43 D05);  mais ici comme au v 22 elle est bien moins attendue.
L'interpellation “enfant”, est repris de Marc; elle a pour effet d'atténuer la culpabilité du paralytique à qui étaient remis ses péchés. En Luc, comparativement, Jésus s'adressait à lui par le mot  “homme” en écho au “Fils de l'Homme”, le titre qu'il s'était choisi pour parler de lui-même.
Le datif “à toi” partagé par la plus part des manuscrits est dans la redite du parallèle de Marc (2.9) et en Luc 5.20 (sauf D05 et Itala).

9 Il le suivait (ἠκολούθει C, D05, f1892 א , 1, 1582,118).
Cet imparfait se lit en Luc 5.27 (B03, D05, L W 892) tandis que l'aoriste des autres manuscrits est en Marc 2.13. L'imparfait marque une action du passé et une action inachevée ; son emploi ici pourrait indiquer que la vocation de Lévi/ Matthieu ne fut que de courte durée : À ce moment là il suivait Jésus, mais il ne le suivit pas jusqu'à sa Passion. Le même verbe à l'imparfait se retrouve au v 19 pour Jésus qui suivait un chef jusqu'en sa demeure ; il y entra mais sans y demeurer ni y séjourner.


13 Allez apprendre ce que signifie: Je désire la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs.
La citation d'Osée 6.6 Je désire la miséricorde et non le sacrifice est propre à Matthieu.
La phrase qui fait suite appartient au parallèle de Marc 2.17 qui ne présente pas l'expression finale de Luc 5.32 : appeler “au repentir”. Jésus appelait-il les pécheurs et rejetait-il les justes, ou bien appelait-il au repentir justes et pécheurs qui acceptaient de se reconnaître pécheurs ?

Jean Baptiste par Rodin, 1878
14  Pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous beaucoup et tes disciples ne jeûnent-ils pas ?

Avec le verbe “jeûner”, l'adverbe “beaucoup” constitue un οxymore (à la différence de “souvent” dans le parallèle lucanien).

C'étaient les disciples de Jean qui interrogeaient Jésus, semblant ne pas savoir pourquoi ils jeûnaient ; mais quelle explication pouvaient-ils bien quémander auprès de Jésus ?  Leur question
est d’autant plus étrange qu'ils étaient sensés s'associer au jeûne de leur maître emprisonné. 
En reprenant le parallèle de Mc 2.18, “Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient ; ils vinrent et lui dirent: Pourquoi les disciples de Jean et ceux des pharisiens jeûnent-ils tandis que les disciples à toi, ne jeûnent pas?”,  Matthieu en a corrigé le défaut de syntaxe car les interlocuteurs de Jésus lui parlaient d'eux-mêmes à la troisième personne du pluriel, au lieu de lui parler en “nous”. Cependant, il n'en a pas rectifié l'incongruité.

Celle-ci semble venir d'une lecture inappropriée du parallèle lucanien (Lc 5.30-33) où les disciples de Jean qui n'étaient pas présents à la scène, servirent d'exemple à des Pharisiens et à des scribes qui dirent à Jésus: “Les disciples de Jean jeûnent souvent, et font des prières —pareillement aussi ceux des Pharisiens –  mais les tiens mangent et boivent !”.  C'était une simple remarque ( mais elle fut malencontreusement transformée en une question en א , A02, D05 etc. par l'ajout d'un “pourquoi”  avec διατί, en provenance des parallèles synoptiques).

La parenthèse “pareillement aussi ceux des Pharisiens”  correspond à un ajout personnel du rédacteur qui faisait le rapprochement entre l'attitude des disciples de Jean et celle des disciples des pharisiens qu'il voyait dans son entourage. Les pharisiens  n'avaient aucune raison de parler  “des disciples des pharisiens” au lieu de parler en “nous” ou de “nos disciples”. C'est à cette difficulté de lecture  que Marc et Matthieu se sont confrontés jusqu'à introduire une incohérence dans leur récit.

15 Les fils de l'époux peuvent-ils jeûner ?
La relation de Jean avec ses disciples avait été comparée par Jésus à celle d'un marié avec ses amis proches susceptibles de former le cortège de la noce. En effet, l'expression initiale  les fils de la noce (avec νυμφῶνος Lk 5.34, Mc 2.19) concerne ces jeunes hommes qui forment un cortège pour des époux ;  par contre, les fils de l'époux constituent une expression maladroite qui a été heureusement corrigée dans le Texte Alexandrin.

Jeûner qui vient des parallèles synoptiques est le verbe de plusieurs manuscrits D05 L W... ; cependant il a été changé en “attrister” dans le TA.

En ces jours là
.
Repris du parallèle de Lc 5.35, tandis que l'expression est au singulier en Mc 2.20

17 On ne verse pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres. Sinon le vin nouveau rompt les outres et le vin se perd, ainsi que les outres; mais on verse du vin nouveau dans des outres neuves et les deux se conservent. D05
La formulation est identique en Mc et Luc : le vin fait rompre les outres. Que les deux se conservent est un souhait exprimé en Luc selon certains manuscrits (A,C, D05,Θ,Ψ  f13) mais pas en Marc.

20 une femme hémorroïsse depuis douze ans
Matthieu s'est servi du terme technique de Lev 15.33 désignant les règles menstruelles, alors que Luc et Marc ont eu recours à la “perte de sang” par la femme ou par l'homme mentionnée dans le même verset du Lévitique.

22 Courage, fille, ta foi t'a sauvée!
L'invitation au courage qui est propre ici à Matthieu réitère celle du v.2. Sa péricope est un résumé des parallèles de Marc ou de Luc dont il a soustrait la réaction inhabituelle de Jésus.

26 Et sa (αὐτοῦ) renommée se répandit dans toute cette région.
Avec le pronom au masculin (D05, 1484, sa, bo), il s'agit de la renommée de Jésus. Cette leçon visait-elle à fournir une explication à la recommandation du v 30 ?
Avec le pronom au génitif féminin (א,C04 ,Θ...) préférence a été donnée à la jeune fille qui venait d'être sortie du sommeil de la mort.
Avec l'adjectif au nominatif féminin (B03 K L M...) il faut comprendre  “cette nouvelle se répandit...”

30 Et leurs yeux s’ouvrirent et Jésus les tança en disant :
Voyez que personne ne le sache.

Jésus intimait à deux aveugles de ne pas faire connaître leur guérison: Mais comment le pourraient-ils alors qu'ils étaient connus pour avoir été aveugles ? Devaient-ils faire semblant de ne pas voir ? Placée ici, cette recommandation paraît absurde.
En Marc et Luc où cet épisode n'apparaît pas, l'appel au silence clot la péricope précédente sur la guérison de la fille du chef de synagogue; la demande y est justifiée puisqu'il fallait éviter que la toute jeune fille soit assaillie par les curieux.

34 Mais les pharisiens disaient: Il chasse les démons par le chef des démons.
Verset absent de D05, Itadk, Sys, Hilaire.

35 soignant toute maladie et toute infirmité
Nouvel oxymore puisque ce ne sont pas les maladies qui ont besoin d'être guéries mais les malades. Cet oxymore déjà présent en 4.23 revient en 10.1. Il est fréquent dans la littérature; néanmoins Matthieu a amplifié l'interprétation inadéquate par Marc 3.15  de Luc 9.1.