Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Cantabrigiensis, chapitre VI







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1 Veillez à ne pas faire votre justice devant les hommes
C'est le verset suivant qui permet de comprendre ce qu'il faut entendre ici par “justice” : Dans la tradition juive faire l'aumône ne relève pas du sentiment de compassion mais de la justice, car il s'agit de partager avec un plus démuni. En hébreu l'aumône se dit tsedaka (צְדָקָה), la racine même de la justice ; Matthieu a donc rendu littéralement en grec une expression hébraïque courante צְדָקָה עָשָׂה accomplir la justice pour dire faire l'aumône (cf Is 56.1)

sundial 2Quand donc tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette (σαλπίσῃς) devant toi.
L
e grec σάλπιγξ traduit deux termes de l'hébreu יובל yovel et  שופר shofar (Ps 78.6). Le shofar est un instrument formé dans une corne de bouc ou de bouquetin, ce que la traduction grecque précise avec σάλπιγξ κερατίνης, une trompette en corne (Ps 98.6). C'est le son du shofar qui retentit sur la montagne lors du don de la Loi ou de l'intronisation du roi. Il appelle à la guerre, intervient lors de la procession de l'arche, à l'occasion de l'annonce d'une fête ou d'une néoménie (cf article de Maurice-Ruben Hayoun). Aujourd'hui il retentit à Rosh ha-shannah et à Kipour. Toutefois ce n'est pas du shofar dont il est question dans ce verset mais de la trompette de cuivre ou d'argent ( חֲצֹצְרָה כֶּסֶף /σάλπιγγας ἀργυρᾶς, Nb 10.2) servant notamment à la convocation des assemblées.

3En faisant l'aumône que ta gauche ne sache pas ce que fait ta droite.
Pour Saint Augustin (Sermon sur la Montagne) et en corrélation avec le verset 2 précédent, la gauche signifie le désir des louanges, et la droite l’intention d’accomplir les commandements de Dieu.
Le mot χείρ, la main, n'est pas dans la phrase ; aucun manuscrit ne le comporte car il n'y est pas indispensable. La main gauche étant malhabile, c'est l'ensemble du côté gauche et de ce qui provient de ce côté qui est déconsidéré, notamment  par rapport à la droite. Ainsi, la droite et la gauche tiennent séparés les bons des mauvais dans la parabole du jugement dernier (Mt 25, 31-46). Car, de la gauche sont sensés provenir hypocrisie, fraude, débauche, avidité & avarice, superficialité et, avec tous les penchants mauvais, la malchance. Aussi ce verset 3 pourrait être une invitation à ne pas les laisser prendre le dessus lorsqu'il s'agit de faire justice.

8 Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous n'ouvriez la bouche. (D05 Itd,h)
Avant que vous n'ouvriez la bouche fut remplacé par
avant que vous ne le lui demandiez, selon la conception que Dieu connaîtrait les pensées des hommes et aurait accès à ce qui leur est le plus intime avant qu'eux-mêmes n'en aient conscience.

Prière au Père
La prière du Notre Père comprend 7 demandes avec assez peu de variantes d'un manuscrit à l'autre ; ce n'est pas le cas  en Luc où  les principaux témoins du texte alexandrin n'en présentent que 5, car ils  ne comportent ni la troisième ni la septième demande ; celles-ci
portent la marque de l'écriture matthéenne et sont très vraisemblablement des ajouts à la prière originelle qui était courte. Le codex Bezæ, comme la plus part des autres manuscrits de Luc, présente les 7 demandes car très tôt s'est diffusée la prière longue avec le sept demandes. En Luc selon le codex Bezæ, elle se présente avec des retouches qui ont été répercutées dans les manuscrits plus tardifs de Matthieu.

10 a  Que vienne ta royauté
Avec ἐλθάτω au lieu de ἐλθέτω, D05, א, G, W, Δ présentent  une forme plus tardive de cet impératif.

10b Qu'advienne ta volonté au ciel et sur la terre (D, Ita b c k , copbo, Tertullien, Cyprien).
La volonté divine ne serait-elle pas déjà réalisée “au ciel” ,  là où Dieu réside ? En effet, la prière commence par Notre Père qui (es) dans les cieux. Cette demande venait en second pour Tertullien qui l'interprétait de la façon suivante :
Derrière l'image de chair et d'esprit, c'est nous-mêmes qui sommes désignés par ciel et terre. Mais, même au sens obvie, la nature de la demande reste la même, c'est-à-dire, que la volonté de Dieu s'accomplisse en nous sur la terre, afin qu'elle puisse s'accomplir en nous, dans le ciel.” De Oratione, ch. IV.
Toujours est-il que cette demande a été retouchée avec l'ajout d'un “comme” devant “au ciel”, tout en gardant devant “la terre” la conjonction de coordination
καὶ qui se traduit alors par “aussi”: “Qu'advienne ta volonté comme au ciel aussi sur la terre” ; dès lors, la terre est invitée à se conformer à ce qui se vit au ciel. 
Le respect de la volonté du Père relève d'une expression matthéenne (cf Mt 7.21, 12.50, 18.14, 21.31, 26.42) ; elle est formée sur le mode de la précédente
(que vienne ta royauté) avec le souhait “qu'advienne ta volonté ” dont la traduction habituelle “que ta volonté soit faite” sous-entend l'humanité comme agent et avec elle l'obéissance à la volonté divine.
Volonté divine et soumission à l'autorité portent plus particulièrement la marque de la spiritualité matthéenne à une époque où les communautés chrétiennes se développaient en s'institutionnalisant.

12  et remets-nous nos dettes comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs
La relation au Père est grevée d'une dette incommensurable à son égard. Le “comme” donne à entendre que Dieu se  calquerait sur les actions des hommes pour les rétribuer. Il ferait dépendre son pardon des attitudes humaines. C'est ce que confirme le verset 14 (et 15) :  Si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous remettra aussi. C'est ce qu'illustre encore la parabole du débiteur impitoyable unique à Matthieu (Mt 18, 23-35) ; et cette spiritualité qui lui est propre n'en est pas moins contraire à ce que la Bible a fait connaître de la miséricorde divine qui est sans commune mesure avec ce qui émane du cœur humain.

Le parallèle de Luc offre plusieurs différences d'importance : 
“Et remets nous nos péchés, car nous aussi nous remettons à tous ceux qui nous doivent.”
Les humains sont pécheurs devant Dieu et débiteurs de leurs frères. Une différence de nature. Vis à vis de Dieu les fautes ont des implications spirituelles. Vis à vis des frères, les manquements ont des conséquences matérielles et physiques.
Le “car” implique  un engagement à remettre les dettes. C'est en ayant pris cet engagement que le pécheur ose demander à Dieu de lui pardonner.

13 mais délivre-nous du mauvais.
Une septième demande qui, comme la troisième, n'est pas dans le texte originel de Luc. Elle pourrait poser la question suivante : Dieu aurait-il livré sa création au mal ? Ce à quoi il faut répondre avec Saint Augustin que nous devons prier  pour éloigner de nous “ le mal dont nous avons été préservés, mais encore pour être délivrés du mal dans lequel nous sommes tombés”.

19 Μὴ θησαυρίσεται pour μὴ θησαυρίζετε
Ne pas thésauriser en ce monde mais dans l'autre. Car selon Matthieu il ne s'agit pas de ne pas accumuler des trésors, mais de ne pas le faire ici-bas. Par contre dans le monde futur, il n'y a ni mite ni ver, ni voleur. Pour Matthieu la possession revêt une importance particulière jusque dans le monde futur.