Évangile de Matthieu, Codex Bezae Cantabrigiensis, commentaire, chapitre IV







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1 Alors Jésus fut emmené dans le désert par l'Esprit pour être tenté par le diable.
L'Esprit qui n'est pas qualifié ici de “Saint” est l'agent qui pousse physiquement Jésus au désert. Comparativement, le parallèle lucanien ne présentait pas les tentations comme un épisode de caractère historique mais comme une métaphore : “Or Jésus, plein d'Esprit Saint revint du Jourdain, et il était mené en esprit, en désert. Lc 4.1-2D05. C'est en esprit que Jésus se retrouvait “en désert”, durant un temps symbolique de quarante jours, une éternité!

3 Et s'avança vers lui le tentateur et il lui dit : Si fils tu es de Dieu, parle  pour que ces pierres deviennent des pains.
Matthieu est le seul des Synoptiques à faire du verbe tenter un participe substantivé comme autre nom de satan. Une occurrence du terme est néanmoins en 1 Thess 3.5.

4 En réponse Jésus dit : Il est écrit : Non sur le pain seul vivra l'homme
mais en toute parole [...] de Dieu
. D05 Itala
“Qui sort de la bouche” fait défaut en D05 et l'Itala comme dans le parallèle de Luc 4.4 dans la majorité des manuscrits, notamment D05. La citation de Dt 8.3 était incomplète.

5 Alors, le diable le prend avec lui dans la ville sainte et il le fit se tenir
sur le pinacle du temple.

“Ville Sainte” pour Jérusalem ; une ex des livres prophétiques que Matthieu fut seul à reprendre ici et en 27.53.
L'ordre  des tentations diffère selon l'idée que Matthieu ou Luc se faisait de l'importance de chacune des tentations dans leur gradation. La dernière chez Luc concerne le temple et la possibilité pour le Christ d'y manifester sa puissance sur les œuvres de  mort, car c'est au temple qu'il fut mis à l'épreuve et que de là il fut conduit pour être jugé et condamné à mort. Alors que Luc était centré sur le temple et sa liturgie, Matthieu regardait en direction de la puissance impériale. En plaçant en dernier la tentation de voir soumises toutes les nations il voyait dans la puissance sur les peuples la tentation la plus forte.

 

Matthieu 4 D05 Luc 4 D05
8 À nouveau le diable le prend avec lui
sur une montagne très élevée et il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire.
9 Et il lui dit : Tout cela je te le donnerai si, tombant, tu te prosternes devant moi.

10 Alors Jésus lui dit : Va (ὕπαγε) derrière-moi Satan car il est écrit:
Le Seigneur ton Dieu tu adoreras
et à lui seul tu rendras un culte.
5 - Et l'élevant vers une très haute montagne il lui montra toutes les royautés du monde en un instant de temps.
6 - Et le diable lui dit : “ à toi je donnerai 
cette domination là toute entière - et la gloire de celles-ci - parce qu'à moi elle a été livrée, et celui à qui je veux je la donne”. 7 - Toi donc si tu te prosternes  sous mon regard elle sera toute à toi".
8 -Et Jésus en réponse lui dit :
Il est écrit:  Le Seigneur ton Dieu tu adoreras, et à lui seul tu rendras un culte.

Le verset 9 de Matthieu est condensé par rapport à celui de Luc ; il ne reprend pas le mensonge du  tentateur laissant entendre que la domination sur les nations lui avait été livrée; pourquoi ? Peut-être parce que Jésus disait, à deux reprises, que c'est à lui que tout avait été remis (Mt 11.27 et 28.18).
Toutefois, selon Is 14.12-15 & Ez 28.14 c'est à  un ange déchu que la gouvernance de la terre aurait été confiée ;  Dieu ne reprenant pas ses dons, il serait toujours à l'œuvre au sein de la création.

Au verset 10, derrière moi est en D05 et dans une très large partie des manuscrits, mais pas dans le Texte Alexandrin adopté dans le texte courant ; ὕπαγε signifie “va” et n'a pas la connotation négative du français “va-t-en”. Aussi, adressé au diable, il paraît nécessaire, comme en Mt 16.18 et Mc 8.33 lors de l'annonce de la Passion, de lui adjoindre derrière moi. En lui disant “va derrière moi” Jésus prenait le pas sur le diable. Comment expliquer alors que derrière moi ait été retiré ici par les copistes ? Probablement parce qu'une dizaine de versets plus loin (au verset 19 ) avec les mêmes termes,  Jésus intimait à Pierre et à André de venir derrière lui ; comment, dans ces conditions, aurait-il demandé la même chose au diable?
Va Satan ou va derrière moi Satan relève d'une insertion du verset de Mc 8.33 au sein des tentations telles qu'elles furent rédigées initialement par Luc.

11 Alors, le diable le laissa et voici que les anges venaient vers lui et le servaient.
Ce verset 11 de Matthieu reprend le parallèle de Marc 1.12-13 : “ Et aussitôt l'Esprit Saint le jette
dans le désert. Et il était avec les bêtes sauvages et les anges
le servaient
.” 
Ainsi, comme au verset précédent, Matthieu avait conjugué les tentations de l'Évangile de Luc avec le verset synthétique correspondant chez Marc. Il avait emprunté aux deux autres synoptiques alors que l'inverse ne se vérifie nulle part.

12 Apprenant que Jean avait été livré, il se retira en Galilée.
Comme en Marc l'information sur la mort de Jean est donnée après le temps dans le désert à l'épreuve du diable. À l'invers, en Luc les tentations tendent à exprimer ce que Jésus vécut en apprenant l'arrestation de Jean.

15 Terre de Zabulon et Nephtali, chemin de la mer—au-delà du Jourdain— de Galilée des nations;
Au génitif Galilée est à raccrocher à la mer, “au-delà du Jourdain” formant une parenthèse.

Mathieu 4.19 D05, 33, 157 / Marc 1.17 Luc 5.10 D05
19 Et il leur dit : Venez derrière moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. Allez! et ne soyez plus pêcheurs de poissons, car je ferai de vous des pêcheurs d'hommes.

Dans le codex Bezæ cette parole de Jésus à ses disciples est identique en Marc et Matthieu et similaire à celle de de Luc. Elle est adressée au pluriel dans les trois cas. L'insertion du verbe “devenir” par Marc est d'un effet heureux, mais il a été radié du texte courant de Matthieu. Par contre, l'appel à venir “derrière Jésus” a créé quelque difficultés puisque le même ordre était donné au diable (cf v 10).

23 Et Jésus parcourait toute la Galilée enseignant dans leurs synagogues et enseignant l'évangile du royaume.
Dans leurs synagogues : N'était-ce pas aussi les siennes et comment Jésus y entrait-il en étranger ? Cette expression matthéenne est tout à fait significative de la distance prise par les successeurs des disciples de Jésus vis à vis de l'institution juive. Elle signe une époque tardive.
L'évangile du royaume : Une expression propre à Matthieu ici comme en 9.35 et 24.14, et qui conjuguait l'expression lucanienne annoncer la bonne nouvelle du royaume de Dieu, avec le substantif l'évangile que Marc avait préféré.

24 Sa renommée se répandit dans toute la Syrie...Des foules nombreuses l'accompagnèrent de Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de Judée.
La Décapole constituée de dix villes romanisées d'au-delà du Jourdain n'était pas juive. Jésus aurait ainsi accueilli des foules étrangères au moment même où il demandait à quelques disciples de venir à sa suite. C'était encore plus tôt que dans le récit de Marc (3.7). L'accueil des païens est un souci apostolique que les évangélistes Marc, Matthieu ont prêté à Jésus durant son ministère.
Mais, selon Luc, Jésus se rendit de l'autre côté du lac où, après avoir délivré un démoniaque, il lui fut demandé de s'en retourner ; il fut sollicité par un centurion romain auprès duquel il n'eut même pas à se rendre, ayant guéri son serviteur à distance. Il ne fut même pas accueilli des Samaritains. Ainsi ne rencontra-t-il pas les païens. S'il avait attiré à lui des foules venues d'autres nations, il eût été plus mal vu encore des autorités et son message encore plus déconsidéré dans sa propre nation. Le Jésus accueillant publiquement les païens n'est pas le Jésus historique.