Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 28







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À la rédaction courte du chapitre XVI de Marc s'achevant sur l'effroi des femmes revenant du tombeau, Matthieu s'est efforcé d'offrir un dénouement positif avec les apparitions de Jésus ressuscité que le texte de Marc s'était contenté de suggérer.
Ce vingt-huitième chapitre, qui surprend lui aussi par sa brièveté, correspond à un travail rédactionnel et théologique, là où le récit de Luc s'appuie sur le témoignage des disciples.

Matthieu 28
Marc 16 D05
Luc 24 Jean 20
1  Or tard dans le sabbat à l'aube, au un des sabbats, vint Marie Madeleine et l'autre Marie voir la tombe. 2 Et elles viennent tôt le matin du un du sabbat sur le tombeau au lever du soleil.
1 - Or au un des sabbats au petit jour profondément elles venaient sur la sépulture apporter ce qu'elles avaient préparé.
1 - Au un des sabbats, Marie la Magdaléenne vient le matin, la ténèbre encore présente au tombeau,












La Résurrection, chapiteau roman de St Pons de Thommières, Louvre.
Au singulier, “sabbat” signifiait non seulement le jour du sabbat mais aussi la semaine, notamment dans la phrase de Marc qui peut se lire : Le matin du premier (jour) de la semaine. Par contre, l'expression au pluriel “au premier (un) des sabbats”n'est pas ordinaire et sa traduction courante “au premier (jour) de la semaine” est interprétative. Elle est chez Luc, Matthieu, Jean, et en 1Co 16.2 dans quelques manuscrits ; elle passerait pour une expression consacrée mais indépendante du sens véhiculé. Toutefois, en Luc elle est liée au calendrier des fêtes juives.

Ὀψὲ signifie tard , mais le contexte implique de le traduire par “après”, bien que ce ne soit pas le sens de cet adverbe. La phrase ajoutée dans le Texte Alexandrin en Marc au début du verset 16.1“Lorsque le sabbat fut passé ” tend à confirmer le sens inhabituel de cet adverbe.

L'autre Marie
est une facilité que Matthieu s'est accordée  face à leçon offerte par Marc qui considérait en “Marie de Jacques” et la mère de celui-ci, et celle d'un autre fils du nom de José (Mc15,40&47). Mais “Marie de Jacques” étant au génitif , Jacques était soit son époux soit son père. Aussi, en écrivant l'autre Marie, Matthieu manifestait qu'il ne cautionnait pas Marc sur ce point, prenant ses distances avec les informations véhiculées.

2 Et voici que se produisit un grand séisme car un ange du Seigneur descendant du ciel s'avançant roula la pierre et il s'assit dessus.
À l'arrivée des femmes, l'ange descendait ouvrir le tombeau ; le voyant agir, elles étaient susceptibles d'en témoigner. Il était en effet nécessaire de faire savoir que ce n'étaient pas les disciples qui avaient ouvert le tombeau.
Ce n'est donc pas le Christ qui, dans sa résurrection, ouvrait son tombeau, mais un ange survenant après qu'il soit ressuscité. Était ainsi défait le lien entre le tombeau ouvert et la résurrection puisque ces deux actes n'étaient pas concomitants.
Le grand séisme rappelle celui du chapitre précédent (Mt 27.51) à moins que Matthieu n'ait comparé  le geste de l'ange roulant la pierre à un séisme ?
À la différence de Luc ( 23.53 D05) et Marc (16.4) qui ont porté attention au poids de la pierre, Matthieu n'a pas retenu le fait que les femmes en venant au tombeau s'interrogeaient à ce sujet.

Ange de l'autel de la cathédrale de Rouen
3 Son apparence était comme un éclair et son vêtement blanc comme neige.
L'apparence de l'ange fait écho à celle de Jésus dans sa transfiguration selon le codex Bezæ (17.2D05). C'est aussi le cas en Luc.

4 Effrayés par lui, ceux qui gardaient “furent en séisme”(ἐσείσθησαν) et devinrent comme morts.
Le choix du verbe ἐσείσθησαν, (trembler, secouer, troubler) fait écho au séisme déclenché par l'apparition de l'ange. Les gardes furent aussi troublés que la terre secouée par un séisme tandis que les femmes étaient indemnes.

5 Prenant la parole, l'ange dit aux femmes : Vous, ne craignez pas. Je sais en effet que Jésus le crucifié vous cherchez.
Rien n'était dit de l'effroi ressenti par les femmes si ce n'est  à travers la parole d'apaisement de l'ange: Ne craignez pas. Matthieu établissait ainsi un nouveau contraste avec les gardes juifs réduits à l'impuissance.

6 Il n'est pas ici car il s'est relevé comme il l'a dit.
L'aoriste passif ἠγέρθη, a été relevé, a été réveillé n'étant accompagné d'aucun agent peut être pris aussi comme un moyen, s'est réveillé, s'est relevé. Sur l'emploi de ce verbe dans le NT cf Mt 20.19.

9  Et voici que Jésus vint à leur rencontre en disant : Réjouissez-vous! S'avançant, elles saisirent ses pieds et se prosternèrent devant lui.
χαίρετε s'offre à deux traductions : Réjouissez-vous, selon la salutation de l'ange à Marie ( Lc 1.28) ou bien  salut, qui recouvre le latin Ave et qui fut l'apostrophe des gardes romains à Jésus en croix (Lc 23.37).

10 Alors Jésus leur dit : Ne craignez pas. Allez rapporter  à mes disciples, afin qu'ils retournent en Galilée. Là vous me verrez. D05
Ces paroles de Jésus sont reprises à l'évangile de Marc où l'ange s'adressait aux femmes en leur rappelant une parole que Jésus avait dite précédemment  : Mais allez et dites à ses disciples et à Pierre que : “Voici, je vous précède en Galilée ; là, vous me verrez, selon ce que je vous ai dit” (Mc16.7 D05, k & W).  L'ange répétait des paroles dites par Jésus auparavant (cf. Mc 14.28).
Dans l'apparition du ressuscité aux femmes et faisant suite à celle de l'ange, Matthieu a mis la phrase entre guillemets directement sur les lèvres de Jésus, y ajoutant l'ordre de se rendre en Galilée, en accomplissement des paroles du prophète Isaïe (9.1-2) qu'il avait citées: “ Terre de Zabulon et Nephtali, chemin de la mer, au-delà du Jourdain, Galilée des nations, le peuple assis dans la ténèbre, ils ont vu une grande lumière ceux qui sont assis dans la région, l'ombre de la mort, une lumière s'est levée pour eux.”Mt 4.15-16. L'enseignement de Jésus avait été une lumière pour la Galilée que sa Résurrection venait faire rayonner.
Là vous me verrez fut corrigé dans le TA en Là ils me verront.

11 Comme elles s'en allaient voici que certaines des sentinelles...
κουστωδίας, sentinelles est un latinisme adopté à la fin du chapitre précédent pour le recrutement de la garde, par les copistes du Texte Alexandrin, et là où le codex Bezæ présentait le terme φύλακας, les veilleurs. Dans ce chapitre 28 figurent côte à côte aux v 11 & 12 κουστωδίας les sentinelles et στρατιώταις, les soldats. Cette succession laisse percer une hésitation sur le terme à adopter pour cette garde dépendante des autorités religieuses. Si Luc 22.52 leur donnait pour chefs des “stratèges” il n'employait pas de terme précis les concernant.
Certaines des sentinelles : Leur nombre n'était pas indiqué, et toutes ne se rendirent pas auprès des autorités religieuses. Ce n'est donc qu'une partie d'entre elles qui reçut de l'argent pour faire croire que le corps de Jésus avait été dérobé, tandis que l'autre allait relater l'effroi ressenti à la descente d'un ange.

15 Et se répandit ce propos chez les Juifs jusqu'au jour d'aujourd'hui
Matthieu s'était fait l'écho d'un commérage similaire à propos du vocable “champ du sang” donné au terrain acquis avec l'argent de la rançon; le champ portait toujours cette dénomination au moment où il écrivait. De même, la légende du corps de Jésus dérobé par ses disciples pour faire croire à sa résurrection était encore vivace à son époque. À travers ce récit Matthieu se faisait l'écho des doutes relatifs à la résurrection et circulant à la fin du premier siècle.

16 Alors les Onze disciples se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné [d'aller].
Quelle montagne ? Cela n'était précisé ni en Mt 26.32, ni en Mt 28.10. “La montagne”, selon Luc n'était autre que celle d'Élie & d'Élisée, le Carmel. Mais il ne semble pas que Matthieu s'y soit référé, n'ayant pas cette connaissance topographique.

17  Et en le voyant ils se prosternèrent ; mais ils eurent des doutes.
Le sujet des deux phrases est le même, à savoir les Onze qui, tout en se prosternant conservaient leurs doutes sur le caractère effectif de la résurrection. Considéré comme partitif, les traducteurs ont rendu, dans la seconde phrase le pronom οἱ, ils par “certains” bien qu'il représente ici les Onze apôtres. Comme au v 11, certaines des sentinelles, Matthieu pouvait utiliser le pronom τινες, ce qu'il n'a pas fait ici. Les doutes de l'ensemble des apôtres devant le ressuscité étaient fortement exprimés  en Luc.

18 Il m'a été donné tout pouvoir aux cieux et sur la terre.
Était-ce en raison de sa résurrection que Jésus avait reçu ce pouvoir ?
Ce verset reflèterait la théologie de Philippiens 2.7-11 selon laquelle Jésus fut élevé par le Père après qu'il ait souffert jusqu'à s'être anéanti. Toutefois en Mt 11.27, corrélativement à Lc 10.22, Jésus disait déjà :  Tout m'a été remis par mon Père. Ainsi, avant sa Passion, il avait déjà tout pouvoir sur le monde créé. Matthieu avait-il cherché à réconcilier la théologie paulinienne avec celle de Luc ?

19 - L'évangélisation des nations
Mt 28.19 Luc 24 46-49 D05
Allez donc ! Rendez disciples toutes les nations en les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, et qu'il ressusciterait des morts le troisième jour, 47 et que serait proclamé en son nom repentance et libération des péchés à toutes les nations  en commençant par Jérusalem. 48  Vous êtes témoins de cela. 49 Et moi j'envoie ma promesse sur vous; restez dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la puissance d'en-haut”.
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Matthieu résumait par une phrase les quatre versets de Luc à travers lesquels Jésus invitait à la repentance en faisant connaître le pardon des péchés offert dans sa Passion et sa Résurrection.
Le raccourci matthéen se présente comme une injonction faite aux nations de se soumettre au baptême.
L'énoncé au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit venait stigmatiser la parole de Paul : Que la grâce du Seigneur Jésus Christ et l'amour de Dieu et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous !
Au nom du Père et au nom du Fils, Matthieu adjoignait l'Esprit Saint dans une triade théologique qui n'était pas sans rappeler celle des mouvements philosophiques et gnostiques.

20 Et voici que Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.
Ce verset affirmait positivement ce que le verset 18.20 de D05 énonçait sous la forme de deux négations qui s'annulent :
Car deux ou trois ne sont pas réunis en mon nom auprès desquels je ne suis pas au milieu d’eux.
Je suis avec vous” offre une  correspondance avec le nom Emmanuel, Ἐνμανουήλ, עִמָּנוּאֵל “qui se traduit Dieu avec nous”, cette prophétie d'Isaïe rappelée en Mt 1.23. C'est ainsi que s'accomplissaient les paroles que l'ange avait dites à Joseph avant la naissance de Jésus.
“Je suis avec vous” se traduit en hébreu אָנׂכִי אִתְּכֶם; cette expression est différente de celle qui en Luc 22.70 , avec אָנׂי הוא,  recouvrait le Tétragramme.
L'évangile de Matthieu s'achevait sur cette parole rassurante du Christ ; elle introduisait à la question : et après la fin des temps?