Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 27







Photographies du Manuscrit :
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Folio 96 du codex Bezæ.
La page qui comprend au verso les versets 2 à 12 du chapitre XXVII de Matthieu a étrangement disparu du manuscrit, comme si elle avait été découpée aux ciseaux. Font défaut au recto les versets latins, 66 à 75 du chapitre XXVI avec la réponse de Jésus à la question  : Es-tu le Fils de Dieu ?  C'est ce texte latin qui aura tenté celui qui a subtilisé la page, à moins que celle-ci n'ait été découpée dans un but de préservation du manuscrit comme les folio 102 à 104 dont les bords ont été découpés ?



1 Firent un conseil
L'expression avec faire (ἐποίησαν au lieu de tenir avec ἔλαβον) se retrouve en latin dans l'Italaa,c et la Vulgate, ainsi que dans les versions coptes (mae, bo). Elle est identique en Marc 15.1 D05. L'expression habituelle avec tenir  (latin accepto) se retrouve au v 7 suivant.
Ce conseil matinal avait-il lieu d'être après celui de la nuit ? Superfétatoire il fait surtout écho au conseil de jour rapporté par Luc qui n'avait pas fait état d'un conseil nocturne contraire aux règlements du temple.

2 Ponce Pilate le gouvernant.
Ponce : ce nom est absent des manuscrits א, B03, L, 33, 0281, Sysp et Origène  mais présent dans les autres.
Pilate portait le titre très générique de préfet (en latin praefectus), ce que Luc 3.1D05 rendait par ἐπιτροπεύοντος et qui devint l'équivalent grec du procurateur romain, ce titre adopté sous Claude par les préfets de province. Mais après la révolte contre Rome, et dès 70, c'est un gouverneur qui fut nommé sur la Judée. Matthieu n'utilisait pas le terme technique réservé en grec aux gouverneurs des provinces romaines (cf. ὁ ἡγεμονεύοντος), mais un terme générique pour un commandant ou un chef.


Les remords de Judas

3 Alors, Judas qui le livrait voyant qu'il était condamné, se repentant retourna les 30 pièces d'argent aux grands prêtres et aux anciens.
Matthieu a choisi le verbe μεταμέλομαι qui marque le remord de préférence à μετανοέω, le verbe de la conversion. En effet, Judas n'était plus en mesure de vivre une “métanoïa”.

Saulieu, la mort de Judas œuvre du diable, XIIs.
4a J'ai péché en livrant un sang juste. Θ, L, Itala, Sys, samss, mae, bo, Or, Cyp.
Un sang juste selon le Texte Occidental, un sang innocent selon le Texte Alexandrin et 1Samuel 19.5.
L'innocent est celui qui n'est pas coupable; il est sans reproche (ἀθῷος avec a-privatif).  Le juste est celui qui observe la loi. Déclarer un inculpé innocent est le résultat d'un constat; le dire juste c'est en faire l'éloge comme celui que le centurion fit du Christ au moment de sa mort (Lc 23.45).
Que Judas ait fait l'éloge du Christ qu'il venait de trahir en le déclarant juste a pu paraître excessif aux copistes du Texte Alexandrin  qui lui ont préféré l'expression courante “le sang innocent”.

4b Or ils dirent : Que nous importe? À toi de voir.
A toi de voir serait un latinisme (“tu videris”). La réponse sommaire des grands prêtres est reprise pour Pilate au v.24.

5 Et lançant l'argent dans le temple il s'éloigna et alla se pendre.
Avec ἀπήγξατο c'est le verbe de 2Sa 17.23. La pendaison est une strangulation. C'est bien une issue fatale qui attendait l'Apôtre puis qu'il est écrit : “Maudit soit celui qui reçoit un présent pour répandre le sang de l'innocent!” Dt 27.25. Et c'est pourquoi aux dires de Marc 14.21 et  Matthieu 26.24 il aurait reçu de Jésus lui-même une condamnation définitive et sans appel.

6 Il n'est pas permis de le verser au trésor...
Il n'est pas permis, cf Dt 27.25.
Trésor traduit l'hébreu קָרְבָּן que l'évangéliste a gardé tel quel en grec avec κορβᾶν et tel qu'il le trouvait en Mc 7.11 et qui caractérise une offrande sacrée ; c'est κορβανᾶς qui désigne le trésor selon F. Josèphe, GJ. 2, 9.4. D'où les nombreuses variantes du texte grec de Matthieu.

7 Ayant pris conseil les uns des autres, ils achetèrent le champ du potier pour la sépulture des étrangers...
v.10  Et ils  donnèrent les 30 [pièces d'argent] pour le champ du potier.
Ces versets ont leur source en Jr 19 : “Je briserai ce peuple et cette ville, comme on brise un vase de potier, sans qu'il puisse être rétabli. Et l'on enterrera les morts à Topheth par défaut de place pour enterrer.” Au v 9 Matthieu donnait sa citation à Jérémie (au lieu de Zacharie) tant c'est son chapitre 19  qui, dans son ensemble, l'avait  inspiré sur le sort de l'argent rendu par Judas.

8 - Le champ du sang, un verset parallèle à Ac 1.19 :


Matthieu XXVII.8
Actes I.19
D05 C'est pourquoi ce champ fut appelé Aikeldaimach
ce qui est
le champ du sang
jusqu'à aujourd'hui.
en sorte d'être appelé ce domaine
dans le  dialecte d'eux Akeldaimach,
ce qui est  domaine du sang.
Texte courant C'est pourquoi fut appelé ce champ là 

champ du sang
jusqu'à aujourd'hui.  
en sorte d'être appelé ce domaine
dans le propre dialecte d'eux Akeldaimach,
ce qui est  domaine du sang.









Extrait de l' édition Novum Testamentum Graece de C. Tischendorf de 1869:



Le nom araméen  a été orthographié Ἁικελδαιμάχ en grec, comme en Ac 1.19 mais au iota près,  Echeldemach en latin. Comme pour la plus part des noms géographiques l'orthographe Ἁικελδαιμάχ varie d'un manuscrit à l'autre, la diphtongue αι s'écrivant couramment ε et inversement.
Les mots“Aikeldaimach ce qui est ” se trouvent dans la marge du manuscrit grec 700 (cf. ed Swanson) ou encore chez Origène, ainsi que dans l'ensemble des manuscrits latins de l'Itala et de la Vulgate. Mais ils  n'ont jamais été notés dans l'apparat critique des éditions successives Nestle-Aland qui servent de référence dans l'établissement du texte standard. Une omission subrepticement intentionnelle? Sans eux la phrase paraît plus fluide : Serait-ce la raison pour laquelle ils auraient été supprimés dans les manuscrits grecs ? En fait ils obéissent au procédé rédactionnel de la parenthèse adopté dans ce même chapitre XXVII pour les phrases très similaires :
- verset  33 “un lieu-dit Golgotha, ce qui est lieu du crâne”
- verset 46 “Élei, Élei lema zaftani ce qui est mon Dieu mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné”.
Matthieu a repris ces deux citations à Marc qui avait écrit plus littérairement “ce qui se traduit...” (Mc 15.22&34). En se contentant du raccourci “ce qui est” Matthieu était guidé par la formulation du parallèle d'Actes 1.19 qui recouvrait une tournure sémitique (הוּא).
Aussi, la supposition que ces trois mots pourraient avoir été insérés plus tardivement par un tiers ne se justifie pas. Ils font partie intégrante du chapitre à la rédaction duquel ils ont contribué.

Vallée de Ben Hinnom à Jérusalem.
Ce champ du sang ramène au chapitre 19 de Jérémie (déjà cité au v7) : 2  “Sors vers la vallée de Ben Hinnom à l'entrée de la porte de la poterie...6 Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, que ce lieu-ci ne sera plus appelé Topheth, ni la vallée de Ben Hinnom, mais la vallée de la tuerie.”

Vallée de la tuerie en raison des sacrifices idolâtres qui s'y étaient succédés. C'est cette vallée même que les grand prêtres auraient acquise pour servir de cimetière (cf v7). C'était leur champ du potier dénommé Aikeldaimach,  leur champ du sang après avoir été celui de la tuerie.

Matthieu a su conjuguer le discours de Pierre dans les Actes avec les textes prophétiques, selon un procédé littéraire fonctionnant sur l'association d'idées. C'est, en effet, par ces rapprochements qu'il a pu concevoir son récit de la mort de Judas.

9 Trente pièces d'argent
Les versets 26.15 et 27.9  de Matthieu font référence aux versets 11.12-13 de Zacharie
Matthieu 26.15 ; 27.9-10
Zacharie 11.12-13 d'après la LXX
15 Ils lui pesèrent 30 statères...
9 Alors fut accompli ce qui fut dit par Jérémie le Prophète, disant :
Et ils prirent les 30 d'argent,
l'estimation de l'estimé qu'ils estimèrent des fils d'Israël.
12 Je leur dis: Si vous le trouvez bon, donnez-moi mon salaire; sinon, ne le donnez pas. Et ils pesèrent pour mon salaire trente d'argent. 13 Et le Seigneur me dit : Envoie-les à la fonderie, cette belle estimation dont j'ai été estimé par eux; alors je pris les trente d'argent, et les envoyai à la maison du Seigneur, à la fonderie.







L'hébreu יָצַר en Zacharie 11.13, désigne un “créateur de formes” et a été traduit dans la LXX par τὸ χωνευτήριον, la fonderie en fonction du contexte; car il s'agissait de fondre l'argent reçu avec celui du trésor.  Mais יָצַר désigne beaucoup plus souvent le potier, et Matthieu s'est servi du grec ὁ κεραμεύς, le céramiste ou le potier pour son verset 10.

La trahison de Judas laissait un goût amer ; en lui prêtant un retour sur lui-même Matthieu le rendait tout à coup pathétique puisqu'il lui faisait perdre sa force d'opposition et sa nuisance. Sa faute était reportée sur les grands prêtres et la colère à son égard pouvait se transformer en pitié, sinon en un mépris allant jusqu'au dégoût.
Or ce roman matthéen n'est pas compatible avec les propos de Pierre sur la mort de l'apôtre qui n'aurait pas restitué l'argent mais aurait acquis avec un domaine où il serait mort par “accident”; évitant de s'étendre sur ces faits très nauséabonds, Pierre les évoquait seulement pour justifier son remplacement par Matthias.
Ainsi le lecteur se trouve face à deux récits contradictoires : l'un bâti littérairement sur les textes des prophètes avec le souci de rendre moins détestables la trahison et la mort de l'apôtre, l'autre relatant les faits à demi-mot au point de laisser le lecteur dans une perplexité déroutante. L'un cherchait à calmer le jeu alors que l'autre ouvrait la voie à tous les questionnements possibles.
Le récit de Matthieu qui se trouvait dans les évangiles a eu la primeure ; celui de Luc, parce qu'il révélait une vérité trop crue, s'est retrouvé comme noyé dans celui de Matthieu. Car bien que contradictoires les commentateurs n'ont pas manqué de ressources, au cours des siècles, pour faire croire à leur harmonie.

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12 Et comme Jésus était accusé par les grands prêtres et les anciens.
À la suite de Marc, Matthieu n'a pas énoncé les accusations portées par les autorités religieuses contre Jésus et que Luc avait énumérées : “Celui-ci a été trouvé dévoyant notre nation et dissuadant de donner des tributs à César, se disant être christ-roi ...Il soulève le peuple enseignant par toute la terre, en commençant depuis la Galilée jusqu'ici.” Lc 23. 2&5.
Aucune d'entre elles ne pouvait mener à une condamnation à mort mais à un simple châtiment comme Pilate le concéda. En ne donnant pas ces précisions, Marc et Matthieu évitaient de se confronter aux motifs de la condamnation. Quelles étaient, en effet, les véritables raisons qui avaient poussé les autorités religieuses à citer Jésus devant Pilate ?

15 Selon la fête. D05
Matthieu 27.15D05
Marc 15.6 D05
Luc 23 D05, Sysc
Selon la fête le gouverneur avait coutume de libérer un unique prisonnier à la foule celui qu'ils voulaient.
6 Selon la fête,
il leur libérait
un unique prisonnier, celui qu’ils réclamaient.
17 - Or il avait la nécessité à chaque fête de leur en libérer un unique.








La présence de l'article devant fête dans le codex Bezæ en Marc et en Matthieu impliquerait de traduire κατὰ δὲ τὴν ἑορτὴν par “selon la fête” et non par “à chaque fête”, comme le permet sa disparition en Luc.
Selon la fête : Parmi les trois fêtes de pèlerinage, celle de la Pâque était la plus importante en nombre de participants. Commémorant la libération d'Égypte,  le besoin de renouveler cette libération de manière effective pouvait être très sensible.
À chaque fête  : à chaque fête de la Pâque, plutôt qu'à chacune des trois fêtes de pèlerinage.
Selon Marc, Pilate libérait alors un prisonnier de sa propre initiative et d'une manière devenue habituelle.
Selon Luc il obéissait à une nécessité d'ordre politique : Celle d'atténuer la pression de la foule montée à Jérusalem.
Selon Matthieu, il se pliait à une coutume (εἰώθει) bien qu'il n'y ait pas traces d'une coutume de grâce dans les sources romaines comme dans les sources juives.

16 Or ils avaient alors un fieffé prisonnier appelé Barabbas...
20 Les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules qu'elles réclament Barabbas et perdent Jésus
.
Voilà comment, selon Matthieu (et Marc 15.11), la foule devint responsable de la condamnation de Jésus à la manigance des autorités religieuses.
Barabbas était ἐπίσημος, marqué d'un signe (latinisme), fameux ou, dans le mauvais sens du terme, fieffé. Et à la suite de Marc, Matthieu évitait de dire que Barabbas avait fomenté une émeute et commis un meurtre (cf Lc 23.16-19), sinon les autorités religieuses n'auraient pu se prononcer en sa faveur.

17 Comme ils s'étaient rassemblés Pilate leur dit : Qui voulez-vous que je vous libère : Barabbas ou Jésus l'appelé Christ ?
Pilate aurait de lui-même proposé à la foule de choisir entre la libération de Jésus et celle de Barabbas, contrairement aux récits de Marc et de Luc. Il se pliait à une coutume (avec εἰώθει v.15) dont il n'était pas le maître. Ce verset concourt au portrait que Matthieu dressait de Pilate : un homme objet du dessein des dieux (cf v.26).
Barabbas.
Un nom signifiant “fils du père”, soit un bâtard; quelques manuscrits comportent le nom “Jésus Barabbas” dont Θ qui présente parfois les mêmes leçons que D05. Mais “Jésus” ne figure pas devant Barabbas en D05 ni dans l'Itala.
Jésus l'appelé Christ
Deux fois (v 16 et 22) Pilate aurait donné  à Jésus cette identité sous laquelle il était apparemment connu. Pourtant, durant son ministère, Jésus se défendait d'être appelé ainsi, reprenant les démoniaques (Mc 1.34, Lc 4.41) et demandant expressément à ses disciples de ne pas encore lui donner ce titre ( Mt 16.20, Mc 8.30, Lc 9.21). Par contre, au jour de sa résurrection, il leur parla de lui même sous ce nom, “ le Christ” (Lc 24.26&46) ; il devint désormais le sien.
Matthieu, qui dès les premiers chapitres de son évangile disait de Jésus qu'il était appelé le Christ, adoptait l'appellation courante des premières communautés chrétiennes. En comparaison, Marc et Luc avaient respecté dans leurs écrits ce qui s'était passé durant le ministère de Jésus.

Portrait de jeune femme du Fayoum, 25-37 AD,
Cleveland Museum of Art
18 Il savait en effet que par jalousie ils l'ont livré.
Verset identique à celui de Mc 15.10 D05 que les copistes amendèrent notamment par un plus-que-parfait au lieu de l'aoriste dans la seconde phrase.
Le motif de la jalousie invoqué par Marc et Matthieu comme animant les autorités religieuses dans leur volonté que le Christ soit condamné à mort par le politique a de quoi surprendre; certes ils comprenaient que les raisons invoquées en dissimulaient d'autres (cf v.12). Toutefois qu'un individu soit animé par la jalousie, cela se comprend ; mais que tout un groupe (d'au moins 70 personnes) se soit ligué par jalousie contre Jésus, alors qu'il était manifestement pauvre et ne détenait aucun pouvoir, ne s'avère guère convaincant. La motivation doit être recherchée ailleurs, dans la volonté de se défendre contre la colère et la honte ressenties à la dénonciation des idolâtries de l'argent et de la virilité.

19 Siégeant alors sur l'estrade sa femme envoya lui dire : Rien à toi et à ce juste, car j'ai beaucoup souffert en rêve à cause de lui.

        L'estrade : ce peut être le lieu réservé au détenteur du pouvoir lorsqu'il prend une décision de justice (comme Luc l'a mentionné en Ac 12.21, 18.12, 25.6&17; cependant, à propos de Pilate il n'a rien précisé de ce genre).
        Le rêve remplissait déjà un rôle conséquent dans les deux premiers chapitres de Matthieu comme moyen privilégié par lequel la divinité pouvait se faire entendre, et sans même qu'un interprète ne soit sollicité. Ces différents rêves entretiennent entre eux un lien manifeste : ils proviennent tous du même auteur, l'évangéliste lui-même.
        Les légendes des siècle suivants feront de la femme de Pilate une convertie au nom de Claudia Procula et de son mari un adepte.

22 (& 23) Ils dirent tous : Qu'il soit crucifié.
Cette requête était moins directe que celle indiquée par Marc “crucifie-le!”, mais plus précise que celle rapportée par Luc “ôte-le!”. Selon Matthieu c'est le peuple lui-même qui crucifia Jésus (cf. v. 26)

Le lavement des mains


Pilate se lavant les mains de la condamnation du Christ,
sarcophage des Alyscamps, Arles, IVs
.
24 Pilate voyant alors qu'il ne gagne rien mais que le tumulte devient plus fort, ayant pris de l'eau se rinça les mains contre la foule en disant : Innocent je suis, moi, de ce sang là; à vous de voir.
Le rapprochement avec le lavement des mains du Livre du Deutéronome (21.1-9)  prête à confusion : On y voit les anciens se laver les mains pour manifester, qu'avec l'ensemble des citoyens de leur ville, ils n'étaient pas cou­pables du meurtre qui avait été constaté à proximité, ni d’a­voir laissé échap­per le meur­trier. Cela s'était produit à leur insu et ils affirmaient leur innocence en se lavant les mains. Le geste de Pilate n'a rien à voir avec cet épisode biblique. 
    Dans le cas du Deutéronome, le geste était accompli comme affirmation devant Dieu de l'innocence des citoyens; par contre, en refusant de porter la responsabilité de la mort de Jésus, Pilate n'en demeurait pas moins coupable selon le droit romain. Son lavement des mains  est à rapprocher plutôt de celui que les adeptes du Mithriacisme dans l'armée romaine, accomplissaient à l'entrée de leurs cryptes pour se laver du sang qu'ils avaient versé au nom de leur divinité. Par ce geste ils s'affirmaient non coupables des actions commises.

25 Et en réponse tout le peuple dit : Son sang sur nous et sur nos enfants.
Ce n'est pas la foule qui était en cause mais “tout le peuple”, le peuple d'Israël, le peuple de Dieu et les générations futures. Une généralisation dans l'espace et dans le temps.
Fort commentés, ces versets 24 & 25 reflètent un anti-judaïsme virulent qui ne serait pas tant celui de Pilate que celui de l'évangéliste qui écrivait à l'époque de la séparation des églises d'avec le berceau qui les avait vues naître. Et en effet, ces deux versets, propres à Matthieu leur concepteur, recoupent celui du ch XXI v.43.

26 Et Jésus, après l'avoir flagellé, il le leur livra pour qu'ils le crucifient. D05 Θ, It.
φλαγελλώσας, flagellé avec un premier lambda est identique au parallèle de Marc; c'est la transposition du terme latin avant qu'elle n'évolue en φραγελλώσας. Cette antériorité phonétique est un signe non négligeable de l'antériorité du texte du codex Bezæ sur celui des autres manuscrits.
Le pronom leur est également dans un grand nombre de manuscrits de la tradition occidentale. Et en effet, selon Matthieu Pilate (v24), avec les autorités religieuses (v.20), rendait le peuple responsable du meurtre de Jésus, ce que le verbe à la troisième personne du pluriel σταυρώσωσιν, qu'ils le crucifient, ne faisait qu'accentuer. Le verset  fut retouché car la crucifixion fut conduite par des soldats romains et non par le peuple juif spectateur.

Pilate se soumettait au rêve de sa femme en se démettant de son rôle de juge dont il reportait la responsabilité sur le peuple. Le “Jus gladii” ou la possibilité de condamner à mort un accusé avait été consenti par l'empereur aux préfets qui se succédèrent sur la Judée. Pilate y aurait-il renoncé pour laisser agir le Destin qui s'était manifesté à travers le rêve de sa femme ? Il souhaitait surtout reporter la culpabilité sur le peuple, ce que celui-ci aurait avalisé  en répondant:

27 Alors les soldats du commandant se saisissant de Jésus dans le prétoire assemblèrent contre lui toute la cohorte.
συνήγαγεν est une erreur de copiste et doit être lu συνήγαγoν. Ce verset est le parallèle de Mc 14.16.

28 Et en le vêtissant, d'un manteau de pourpre et d'une chlamyde écarlate ils l'enveloppèrent. (D05, 33, 157,syhmg, sams mae, bo).
Au manteau de pourpre décrit par Marc, Matthieu avait adjoint une chlamyde écarlate portée dans l'armée romaine et notamment par les adeptes de Mithra; se mêlaient religions et divinités “sur le dos du Christ”.  Mais le manteau de pourpre n'est pas réitéré au v.31 à côté de la chlamyde et il y a lieu de se demander s'il ne s'agit pas d'une interpolation due au copiste.
Matthieu a repris à Marc cette scène dérisoire qui s'insère bien mal après la flagellation dont Jésus sortit tout ensanglanté. Comment une cohorte entière (soit 600 hommes) se serait-elle encore déchaînée contre lui ?  En fait, cet épisode conjugue la première scène de dérision par les gardes de la maison de Caïphe avec celle infligée par Hérode et ses soldats qui, après l'avoir frappé, le revêtirent d'un manteau resplendissant (Luc XXIII.15). En évitant de mentionner cet interrogatoire conduit par le tétrarque, Marc Matthieu et Jean évitaient d'impliquer la famille Hérodienne et permettaient au procès de tenir dans le temps record d'une nuit et une journée. Ce faisant, ils étouffaient le complot fomenté alors entre les autorités religieuses et politiques pour parvenir à leurs fins.

29 Et tressant une couronne d'épines, ils la posèrent sur sa tête et une canne dans sa main droite et s'agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant : Salut roi des Juifs.
Le calame (roseau) comme sceptre et l'agenouillement des soldats ne sont pas dans le parallèle de Marc en D05 (ils ont été rajoutés à son v 15.19 dans le Texte Alexandrin par harmonisation avec Matthieu); ils tendent à faire du supplice une scène de bouffonerie. L'évangéliste Jean ne les a pas repris.

32 Sortant alors, ils trouvèrent un homme cyrénéen à sa rencontre (venant) du nom de Simon qu'ils contraignirent à porter sa croix. D05
Le verbe venir fait défaut alors qu'il est présent dans le parallèle latin. Marc donnant de Simon le Cyrénéen une identité précise, et c'est peut-être pourquoi Matthieu pensait que Simon venait à la rencontre de Jésus. Or, il convient d'identifier Simon de Cyrène à Simon Niger qui ne connaissait pas encore Jésus mais s'adjoignit à ses disciple après avoir porté sa croix.

34  Ils lui donnèrent à boire du vin mélangé avec du χολή. Et en y goûtant il ne voulut pas boire.
Selon Luc et Jean les soldats firent boire à Jésus du vinaigre pour ajouter à son supplice alors qu'il était en croix. Selon Marc ils lui proposèrent un breuvage de vin mélangé de myrrhe avant qu'il ne soit crucifié, de  χολή selon Matthieu, et lorsqu'il fut en croix ils  avançèrent vers lui une éponge de vinaigre (v.48). Ces deux gestes pourraient avoir recouvert des intentions différentes. Le terme χολή qui concerne “les humeurs” comme la bile était propre à rendre plus amère encore la souffrance de la croix,  ce à quoi Jésus se serait soustrait en refusant de boire le breuvage. Mais il pouvait s'agir aussi d'un venin propre à communiquer une mort rapide. Les soldats lui auraient ainsi proposé d'abréger ses souffrances mais il s'y serait opposé. Matthieu aurait interprété à sa manière le vin mêlé de myrrhe proposé par Marc.

37 Le Roi des Juifs
Matthieu 27.37D05
Marc 15.26 D05
Luc 23.37-38 D05, Sysc
Jean 19.19-20
Puis ils apposèrent au-dessus de sa tête le motif le concernant, écrit : Celui-ci est Jésus le roi des Juifs. Or il y avait l'inscription du motif le concernant  écrite : Celui-ci est le roi des Juifs..
Les soldats disant: Salut, le roi des Juifs! Ils lui imposèrent aussi une couronne épineuse. Or il y avait aussi l'inscription écrite sur lui, en caractères helléniques, latins, hébraïques: Le roi des juifs celui-ci est. Pilate rédigea aussi un écriteau et le mit sur la croix; l'inscription était : Jésus le Nazôréen le roi des Juifs. Cet écriteau...
était écrit en hébreu, en grec et en latin.

.
En plus de la couronne épineuse, fut attachée au cou du supplicié un écriteau raillant le peuple juif. Il fut écrit par des soldats de diverses origines qui se parlaient en grec, beaucoup venant du Latium avec le latin pour langue de naissance. Au grec et au latin ils adjoignirent l'hébreu, la langue pratiquée par les habitants de Jérusalem et de la Judée venus voir les suppliciés.
Selon Marc l'inscription correspondait au motif du jugement, laissant envisager une raison officielle de la condamnation à mort. C'est ce que Matthieu a renforcé en insérant le nom du condamné, Jésus. C'est que Jean avait aussi compris puisqu'il prêtait à Pilate lui-même la rédaction et l'apposition de l'écriteau; l'inscription était en hébreu la langue de Jésus et de la Judée, en grec la langue commune et en latin la langue des officiels romains.

40-43 Si tu es Fils de Dieu
Matthieu 27.40
Matthieu 27.43
Marc 15 30-31 Luc 23.35 D05, Sysc
Celui qui détruit le temple et en trois jours le bâtit, sauve-toi toi-même si fils tu es de Dieu! S'il a mis sa confiance en Dieu qu'il le délivre maintenant s'il désire celui-ci, car il a dit que: De Dieu je suis fils. Hé ! toi qui détruis le sanctuaire et le construis en trois jours, sauve-toi toi-même en descendant de la croix! D'autres tu as sauvés, sauve-toi toi même si fils tu es* de Dieu, si Christ tu es, l'élu!

. * Les mots soulignés sont absents du Texte Alexandrin

On ne trouve pas dans les parallèles de Marc la tentation relative au titre “Fils de Dieu”. Et les trois tentations de Jésus au désert qui débutent sur l'invective “Si tu es Fils de Dieu...” sont absentes de son évangile. Le grand prêtre aurait interrogé Jésus comme “Fils du Béni” et non comme “Fils de Dieu”.  Par contre, c'est au centurion romain qu'était réservée l'affirmation que Jésus était vraiment “fils de Dieu” . Était-ce parce que ce titre revêtait pour un romain un sens différent que celui que lui aurait concédé un juif ?

En reprenant à Marc les blasphèmes des passants et des grands prêtres, Matthieu y a inséré à chaque fois une interpellation au “Fils de Dieu”. D'où pouvait-elle venir sinon du parallèle de Luc dans le codex Bezæ, et que les copistes du Texte Alexandrin ont à leur tour bannie ?
Car selon Luc, le peuple qui s'était retourné contre Jésus au profit de Barabbas le tentait en lui suggérant de se sauver après en avoir sauvés d'autres et manifester ainsi qu'il était le messie (Christ), élu, fils de Dieu, ces titres renvoyant à un messie roi et prêtre.

46 Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?

Matthieu 27.46
Marc 15.34
D05 ηλει ηλει λαμ' αζαφθθανει
עֲזַבְתָּנִי   לָמָה   אֵלִי   אֵלִי
ηλει ηλει λαμ’αζαφθανι
עֲזַבְתָּנִי   לָמָה   אֵלִי   אֵלִי
NA28 ηλι ηλι λεμα σαβαχθανι ηλι ηλι λεμα σαβαχθανι








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Cette parole, premier verset du Psaume 22, Jésus l'aurait dite en hébreu. Sa retranscription en araméen dans tous les autres manuscrits est ancienne, opérée en Marc comme en Matthieu, vraisemblablement par un copiste dont c'était la langue de naissance; et qui devait lire habituellement les psaumes en araméen (ou peut-être en syriaque).

50 La mort de Jésus
Matthieu 27.50
Marc 15.37
Luc 23.46
Jean 19.30
Et Jésus criant à nouveau d'une voix forte
laissa l'Esprit.
Jésus laissant une voix forte, expira.
Et Jésus clamant d'une voix forte dit : Père en tes mains, je confie mon esprit. Or, disant cela il expira.
Après avoir pris le vinaigre, Jésus dit : Tout est achevé.
Et inclinant la tête il livra l'Esprit.

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La formulation de Marc suscite la perplexité mais son v.39 vient l'expliciter : Le centurion qui se tenait là voyant comment en criant il expira...  Ainsi Jésus mourut dans un cri.
Matthieu en a repris les termes sauf le verbe expirer qu'il a remplacé par laisser l'Esprit , une tournure inattendue, en partie reprise à Marc, et rajouté  le verbe crier. Sa formulation a inspiré Jean pour qui Jésus, par sa mort, livra aux hommes l'Esprit Paraclet. Selon Luc Jésus mourut dans un acte de confiance en son Père.

S. Dali le Christ de St jean de la Croix
Sur la croix l'inclinaison de la tête ne pouvait se faire qu'en avant, contrairement à la position sur le côté recherchée par les artistes.

51 Le voile du sanctuaire se fendit en deux parts depuis le haut jusqu'en bas.
Une phrase identique à celle de Mc 15.38 D05 et à la même place que celle de Luc 23.45b D05.

Et la terre trembla et les pierres se fendirent 52 et les tombeaux s'ouvrirent et de nombreux corps des saints endormis se réveillèrent 53 et sortant des tombeaux après son réveil ils se rendirent dans la ville sainte et apparurent à beaucoup.
Une fantasmagorie que ces corps sans âme prenant le temps de reprendre vie jusqu'à la résurrection de Jésus. Allusion à la résurrection des ossements desséchés selon Ézéchiel 37 ? Ces trois versets manifestent la puissance imaginative de Matthieu.

54 Or le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus voyant le séisme et ce qui arrivait furent saisis d'une grande frayeur, disant : En vérité fils de Dieu il était celui-là!
Cette exclamation du centurion romain visait à affirmer ce que les Juifs se refusaient à admettre (v40&43). Matthieu ayant écrit que Jésus, engendré de manière miraculeuse de l'Esprit Saint (Mt 1.18), était “Fils de Dieu”, c'est par des prodiges que Dieu prouverait son amour pour son lui (v43). Et c'est à un centurion romain qu'en revenait la confession dans un contraste évident avec les Juifs incrédules.
Cette confession était une reprise de Marc 15.39, ( cet homme, de Dieu, était un fils), mais  ne revêtait pas un sens identique, Matthieu considérant dans l'expression “fils de Dieu” un titre, tandis que Marc s'intéressait à la qualité du fils “adoptif” de Dieu tel que l'envisageaient les empereurs romains ; ainsi Tibère se disait-il le fils du divin Auguste ; de fait, un centurion romain pouvait reconnaître cette qualité à Jésus au moment de sa mort.

55 Il y avait aussi des femmes nombreuses regardant de loin qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée en le servant 56 parmi lesquelles se trouvait Marie Magdaléné et Marie, celle de Jacques et de Joseph la mère, et la mère des fils de Zébédée.
Selon Matthieu le rôle des femmes accompagnant Jésus était la diaconie (διακονοῦσαι) soit l'intendance de la communauté. Les femmes avaient en effet tenu cette charge (cf Ac 6.2) avant de se voir remplacées par des hommes qui tout en exerçant l'intendance n'en étaient pas moins témoins et dispensateurs de la Parole. Le diaconat tenu par des femmes se retrouve plus tard durant le ministère de Paul ; et si là encore il s'agit de l'intendance, celle-ci s'accompagnait de la gouvernance ou du soin de la communauté (cf Ac18.18 et R 16.1).
Concernant Marie de Jacques et de Joseph la mère : cf Mc 15.40.
Matthieu ayant conféré à l'épouse de Zébédée le caractère d'une femme juive défendant la position de ses fils, il était presque naturel de la retrouver, elle aussi, près de la croix. La tradition verra en elle Salomé, cette autre femme nommée à cette même place par Marc

57 Le soir tombant vint un homme riche d'Arimathie du nom de Joseph qui lui aussi était devenu disciple de Jésus.
Joseph n'était pas dit membre du conseil, mais il était qualifié de riche, puisqu'il faisait don à Jésus de son propre tombeau. Et plutôt que de voir en lui un juif pieux vivant dans l'attente de la royauté de Dieu, Matthieu l'a présenté comme un disciple de Jésus.

58 Il s'avança vers Pilate et réclama le corps de Jésus. Pilate alors demanda que soit rendu le corps.
L'épisode relaté par Marc aux v 15.43-45 se trouve résumé ici en un seul verset et sans qu'allusion soit faite à la vérification de la mort effective de Jésus par le centurion. Matthieu était-il moins en butte que Marc et Jean à la pensée gnostique qui ne reconnaissait pas au Fils de Dieu une mort réelle ?

59 Et Joseph, se saisissant du corps, l'enveloppa dans une étoffe de lin, pure, 60 et le déposa dans son tombeau neuf.
Le linceul était pur, soit sans tâche et non contaminé ; il était ainsi propre à recevoir le corps de Jésus comme le tombeau “neuf” que Joseph avait préparé pour lui-même et dont il faisait don à Jésus. Cela signifiait que ce tombeau n'avait pas encore servi comme le signalait Luc selon D05. Ainsi, tout en reprenant à Marc sa formulation, Matthieu y ajoutait une information en provenance de Luc.

62 Or le lendemain qui est après la parascève se rassemblèrent les grands prêtres
et les Pharisiens devant Pilate en disant :

63 Seigneur, nous nous somme rappelés que ce pervertisseur a dit, encore en vie, que : Après trois jours je me réveillerai.
Jésus était qualifié de “pervertisseur” quant à l'annonce de sa résurrection d'entre les morts. Il ne l'avait pourtant faite qu'à ses disciples lorsqu'il les avertissait de sa Passion prochaine. Cela n'a pas empêché Matthieu d'en prêter la connaissance aux grands prêtres et aux Pharisiens;  du parti des sadducéens, les grands prêtres ne croyaient pas à la résurrection à la différence des pharisiens. Leur conflit à ce sujet était si profond que leur entente à propos du tombeau du Christ paraît suspecte.

64 Demande donc que la tombe soit sécurisée jusqu'au troisième jour
Dans les deux versets 63 et 64, et gommant leurs différences, sont rassemblées les deux expressions relatives au jour de la résurrection, après trois jours et jusqu'au  troisième jour. Conformément à ce qu'il lisait en Marc, Matthieu a surtout utilisé la première, après trois jours (cf Mt XII.40, XVI 21D05, XVII.23 D05) ), bien qu'elle ne corresponde pas au temps réel pendant lequel Jésus fut couché dans le tombeau. Par contre elle collait au trois jours et trois nuits passés par Jonas dans le ventre d'un poisson, image de la Passion. Il s'est servi de la seconde le troisième jour en XX.19, par influence du parallèle lucanien (Lc 18.33). 

65 Pilate leur répondit : Vous avez des veilleurs.
À leur demande de sécuriser la tombe pour éviter que le corps de Jésus ne soit dérobé, les autorités religieuses reçurent l'ordre d'installer leurs propres gardes devant la tombe. Le terme  φυλακάς, veilles ou veilleurs fut traduit par custodes dans le latin correspondant avant d'être remplacé dans le Texte Alexandrin par le latinisme κουστωδίας, une garde.
Il ne s'agissait pas de soldats et ce ne sont pas des soldats romains qui montèrent la garde auprès du tombeau mais des juifs.