Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 21







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1 Et lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem et vinrent à Bethphagè au Mont des Oliviers...
Jésus approchait de deux villages, Bethpagè et Béthanie selon Luc. Marc (11.1 selon D05, Ψ, 700) ne mentionnait que Béthanie; mais Bethphagè lui fut rajouté, comme ici Béthanie dans une partie des manuscrits (C f13 33).
Si Jésus passait par Bethphagè, c'est donc vers l'autre village qu'il envoyait ses disciples chercher l'ânon.

3 Et aussitôt il les enverra (les envoie).
Contrairement au grec qui présente le futur, le latin correspondant comporte le présent dimittit.
Traducteurs et copistes ont hésité entre le futur ἀποστελεῖ et le présent du parallèle avec le redoublement du lambda, ἀποστελλεῖ en Mc 11.3 D05. Mais autant il est difficile dans la phrase au futur de préciser qui est le sujet, et à qui correspond le complément d'objet direct, autant avec le présent le sens se révèle cohérent : Jésus envoie ses disciples dans le village d'en face aussitôt la mission énoncée. Et Marc d'ajouter que les disciples partirent. La leçon au futur serait plutôt une coquille de scribe ; c'est pourtant celle qu'a répandue la Vulgate avec le futur dimittet tant en Matthieu qu'en Marc.

5 Dites à la fille de Sion: Voici que ton roi vient à toi, modeste, monté sur un âne et un ânon petit d'une bête de somme.
Dans cette prophétie de Zacharie 9.9 reprise par l'évangéliste, le dernier membre de phrase est en apposition au mot âne qui le précède. En hébreu il lui est relié par un vav qui se lit soit et soit ouEt en effet, le rédacteur précisait que l'âne dont il était question n'était autre qu'un ânon, petit d'une ânesse. Il n'y avait pas deux animaux mais un seul. Semblant comprendre qu'il y en avait deux, Matthieu aurait-il plié l'événement à la citation ?

Pietro Lorenzetti, fresque d'Assises

7 Et ils amenèrent l'ânesse et l'ânon et déposèrent sur lui les manteaux et il s'asseyait sur lui. (D05, Θ)
C'est sur l'ânon que furent mis les manteaux au-dessus desquels Jésus s'assit tandis que l'ânesse marchait à côté de son ânon qui portait Jésus. Il n'était pas assis sur les deux à la fois mais sur l'ânon. Avec le pluriel sur eux, qui peut s'entendre des vêtements, les autres manuscrits témoignent de l'hésitation des copistes à asseoir Jésus sur le petit d'une ânesse. Aussi les artistes ont assis Jésus sur l'ânesse de manière à préserver l'ânon estimé trop jeune pour supporter Jésus.

Car selon Marc l'ânon était tout jeune puisqu'aucun humain ne l'avait encore monté ; ce détail (mentionné en Mc 11.2 et inséré en Luc dans le codex Bezæ) offre une analogie avec le tombeau où Jésus fut déposé et qui n'avait encore jamais reçu le corps d'un homme (Lc 23.53).

Duccio di Buoninsegna, entrée à Jérusalem, détail, Sienne, 1308.
8 La plupart des gens de la foule étendirent leurs manteaux sur le chemin; d'autres coupèrent des branches aux arbres et en jonchèrent le chemin.
Étendre son manteau sous les pas de la monture était un signe d'allégeance au roi (cf 2 Rois 9.13). Mais l'adjonction de feuillages et l'acclamation Hosanna répondaient de la part de Marc à la volonté d'inscrire la scène dans un cadre liturgique pour en atténuer le caractère politique qui se dégage du parallèle lucanien. Matthieu a remplacé le terme rare στοιβάδας,  désignant des feuillages compacts, par des branches, semblant ne pas voir qu'il plaçait sous les pas des ânes des obstacles qu'ils devraient enjamber.
Entrée à Jérusalem par Duccio, détail

9 Hosanna au Fils de David
Le titre Fils de David comme autre nom du messie est attesté par de nombreuses références scripturaires dans le Talmud Babli (Sanhedrin 97a).
Comment doit être compris  “Donne le salut au fils de David” ? Considérant que Jésus est le salut par excellence (cf Lc 19.9), jusqu'où cette acclamation prêtée aux disciples faisait-elle sens?
Dans le parallèle de Marc, l'acclamation hosanna et la cueillette de feuillages sont des ajouts au texte initial de Luc et correspondent à un ancrage liturgique à travers le Psaume 118. Matthieu n'a-t-il pas fait de même en surajoutant cette acclamation ? Le titre messianique Fils de David précédé de hosanna créait un climat plus prophétique que politique, ce que recherchait l'évangéliste (cf v.11).

11 C'est le prophète Jésus de Nazareth de Galilée.
Jésus est présenté comme un prophète, à la vocation spirituelle et religieuse. Matthieu n'a pas retenu au v 9 l'allusion royale des parallèles synoptiques : Béni soit le roi Lc 19.38 ou béni soit le règne qui vient, de David notre père Mc 11.10. L'évangéliste faisait attention à ne pas faire passer Jésus pour un agitateur politique, et il ancrait son rôle dans le contexte spirituel des prophéties.

12 Et Jésus entra dans le temple de Dieu (D05 F K Y K N U etc.)
En spécifiant l'appartenance du temple à Dieu, Matthieu mettait l'accent sur le rôle spirituel de Jésus.

13 et il leur dit : Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière.
L'introduction et il leur dit : Il est écrit reflète le parallèle de Luc ; sera appelée reprend Marc mais sans pour tous les peuples qui appartient à la fin de la citation d'Isaïe 56.7.

14 Et s'avancèrent vers lui aveugles et boiteux dans le temple.
Les infirmes, n'avaient pas accès au temple. Un espace leur était néanmoins réservé dans les parties basses des contreforts, à l'extérieur de l'esplanade. À moins que Jésus ne se soit rendu auprès d'eux, il n'auraient pu venir à lui dans les parvis.
Jusqu'au v 17 suivant, l'épisode est propre à Matthieu. Jésus y répond aux autorités par une citation des psaumes (Ps 8.2) valorisant la louange par des enfants. Se confirmait ainsi le caractère spirituel des acclamations le concernant.

19 “Plus du tout de fruit n'adviendra jamais de lui”. Et aussitôt le figuier se dessécha. (D05 cf Mc 11.14 D05 & Δ)
Une parole adressée au figuier de manière indirecte.
Matthieu a donné un raccourci du récit de Marc (11.12-14 & 20-26) en prêtant à Jésus une malédiction plus raide encore que la sienne et en amplifiant le caractère miraculeux de l'épisode : À la malédiction prononcée par Jésus devant les disciples, le figuier se dessécha aussitôt, avec l'adverbe παραχρῆμα sensé souligner les coïncidences extra-ordinaires. Matthieu n'en a fait usage qu'ici mettant en relief par ce moyen l'importance de l'exercice de la foi “prise au mot” (cf v 21&22 suivants).

23 Par quelle autorité fais-tu cela et qui t'a donné cette autorité là ?
La seconde partie de la question est en Luc 20.2 sous la forme “qui est celui qui te donne cette autorité là?”; par contre, elle n'est en Marc, ni dans le codex Bezæ, ni en k ; dans les autres manuscrits elle offre une forme plus longue, ou qui t'a donné cette autorité là afin que tu fasses cela?”(Mc 11.28).
Ainsi, en reprenant Marc, Matthieu aurait inséré une phrase venant de Luc. Puis un copiste a pu compléter le texte de Marc à partir de celui de Matthieu.

31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils disent : Le dernier. (D05 It Sysc)
Cette parabole qui prolonge les questions de l'autorité et du baptême de Jean n'a pas de parallèle chez les deux autres Synoptiques. La connaissant selon le texte standard, le lecteur s'attend à lire “le premier” et non pas “le dernier”; le latin correspondant avec “novissimus”ou le plus jeune est la traduction du grec ; idem pour la version syriaque. Car s'il y avait eu erreur de copiste, les traducteurs l'auraient rectifiée, ce qu'ils n'ont pas fait.

Les auditeurs de Jésus n'étaient pas ses disciples, mais des anciens qui ne cherchaient pas son approbation. Comprenant que la parabole était dite à leur intention, et pour ne pas entrer dans le jeu, ils en auraient défié le sens en répondant “le dernier”. Il s'agissait du second fils, sollicité après l'aîné pour s'occuper de la vigne; il avait acquiescé, mais n'avait pas bougé. L'aîné auquel le père s'était adressé en premier avait dit son refus d'obtempérer avant, finalement, de se rendre à la vigne. Il avait donc fait la volonté paternelle à l'inverse du second, le dernier.
En rétorquant “le dernier”, les anciens ne laissaient-ils pas à d'autres la place sensée être la leur et Jésus ne venait-il pas de leur tendre une perche ? Au lieu de la saisir, ne l'auraient-ils pas défié ? Sa réponse ne se faisait pas attendre: “Amen je vous dis que les publicains et les prostituées vous devancent dans la Royauté de Dieu.” Publicains et prostituées allaient prendre la place des anciens qui la méprisaient. C'est ainsi que peut se comprendre le sens de l'épisode dans le Texte Occidental.

32 Jean est venu en effet à vous par une voie de justice et vous n'avez pas cru en lui. Les publicains et les prostituées crurent en lui. Voyant cela, avez-vous fait ensuite retour sur vous pour croire en lui? D05, It, Sys.
La seconde phrase ne comporte pas de négation et peut être comprise comme une interrogation.

41 Ils lui disent : Il perdra ces malfaisants de maux et la vigne il l'affermera à d'autres cultivateurs qui lui en redonneront les fruits en leurs temps.
Ce n'est plus Jésus qui répondait à la question qu'il venait de poser (cf Mc 12.9; Lc 20.16) mais l'auditoire qui formulait la conclusion de la parabole comme une conséquence inévitable des actes mauvais accomplis par les vignerons. Et cet auditoire portait une condamnation violente avant de comprendre que c'était lui-même qu'il condamnait par ses propres mots. En ayant recours à ce procédé, Matthieu voulait-il éviter de prêter à Jésus une malédiction ? Non puisque deux versets plus loin Jésus surenchérissait en prononçant une prophétie condamnatoire contre la nation toute entière (v.43).

42 Celle-ci est advenue d'auprès du Seigneur et c'est une merveille à vos yeux. D05 It, f 1-13, 28, 788, 1424, mae.
“Vos” au lieu de “nos yeux” de la citation du Ps 118.23 faite par Marc (12.11). Cette seconde partie n'était pas citée en Luc, à juste titre, puisque Jésus formulait alors un très sévère avertissement à l'auditoire. En la conservant avec une modification, Matthieu ne la faisait-il pas évoluer vers un motif de condamnation ? Les copistes l'ont retouchée pour l'harmoniser sur le psaume et sur Marc.

43 C'est pourquoi je vous dis que sera ôtée de vous la Royauté de Dieu et qu'elle sera donnée à une nation qui en produira les fruits.
Un verset propre à Matthieu qui ne se rencontre ni chez Luc ni chez Marc et constitue une surenchère sur le verset 41. Y est énoncé non une mise en garde mais une malédiction perpétuelle.
Selon Luc, à travers la parabole des vignerons homicides Jésus avait lancé à ses adversaires un avertissement : la conduite du peuple (la vigne) aux mains d'autorités religieuses meurtrières (les vignerons) serait transmise à d'autres. Par glissement, la conduite du peuple faisait place en Matthieu à la Royauté de Dieu, et c'est d'elle dont Jésus entendait priver son auditoire. De quoi était-il question? Selon Luc la Royauté de Dieu était une expression employée par Jésus pur parler de la Shekkinah, c'est à dire de la présence divine. Pour Matthieu il convient de se demander si elle ne désigne pas la “Terre Sainte” puisqu'il est question d'en retirer des fruits. Écrivant après la guerre de 70, après la chute de Jérusalem et l'exclusion des chrétiens de la Synagogue, Matthieu relisait la parabole sous un angle à la fois temporel et spirituel : Ce ne serait pas seulement à d'autres guides que serait confié l'avenir du peuple, mais à une nation autre, une nation étrangère. Il prêtait à Jésus une parole qui laissait supposer rompue l'alliance conclue par Dieu avec son peuple.
Cette parole a eu des conséquences considérables sur la chrétienté dans son rapport à Israël.

[44 - Celui qui tombera sur cette pierre s'y brisera, et celui sur qui elle tombera sera écrasé]
Ce verset est absent de D05, It, 33, Sys Origène, Eusèbe ; il n'a pas été inscrit dans le texte standard (NA28) bien qu'il soit présent dans tous les autres manuscrits de Matthieu. Il conclue l'épisode en Luc où fait défaut, par contre, la seconde phrase du Psaume (118.23) “Celle-ci est advenue d'auprès du Seigneur et c'est une merveille à vos yeux.” En retouchant Matthieu, les copistes offraient un épisode harmonisant les Synoptiques et renforçant l'anti-judaïsme matthéen. Cette tendance a motivé la refonte des évangiles dès la fin du Premier siècle.