Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 20







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1 Car le Royaume des Cieux est semblable à...
L' expression est employée dix fois par Matthieu en introduction de paraboles qui lui sont spécifiques (ch.13.24, 31, 33, 44, 45, 47 ; 18.25 ; 20.1 ; 22.2 ; 25.1). Elle témoigne de son style personnel et de sa création au niveau rédactionnel.


3 Et repassant vers la troisième heure, il en trouva d'autres sur la place occupés à ne rien faire. D05, 1424
Trouver dans le codex Bezæ mais voir dans les autres manuscrits.
L'homme était-il à la recherche d'ouvriers supplémentaires pour les besoins de sa vigne ou bien les embauchait-il parce qu'ils étaient inoccupés?
En les payant tous d'un denier chacun, il ne respectait pas l'accord avec les premiers d'un salaire basé sur le temps de travail dont il dépréciait, de fait, la valeur. Tout puissant sur ses biens comme sur la façon de les gérer, jusqu'où ce qu'il affirmait comme bonté l'autorisait-il à mépriser la justice? La miséricorde n'aurait-elle pas tendance à évoluer vers la tyrannie lorsqu'elle fait fi de la justice ?
Cette parabole, comme celle du trésor trouvé dans un champ (Mt 13.44), pose un très sérieux problème d'éthique. Comme l'indique le verset d'introduction il s'agit d'une rédaction propre de Matthieu ; il n'en reste pas moins que son influence est considérable.

5 la sixième et la onzième il fit de même.
La “onzième” relève d'une erreur de copiste et il convient de lire la “neuvième”

16 Ainsi les derniers seront premiers et les premiers derniers.
En quoi les premiers ouvriers embauchés avaient-ils démérité pour être payés en dernier ? La parabole ne le dit pas. Payés en dernier, ils purent se rendre compte que leur salaire était équivalent à ceux de la onzième heure. C'est alors qu'ils récriminèrent. Mais, comme ce n'est pas leur récrimination qui leur valut d'être payés en dernier, jusqu'où cette sentence moralisatrice se justifie-t-elle ici ?
Elle était déjà en Mt 19.30 (cf. Mc 10.30) récompensant les apôtres qui avaient tout laissé derrière eux pour se mettre à la suite de Jésus. Perdant leur position sociale, Jésus leur promettait une revanche dans le monde futur. Elle est également en Luc 13.30 opposant les “sans-Loi” à ceux qui en foule reviendront prendre place dans la Royauté de Dieu.

En effet, beaucoup sont appelés mais peu élus.
Cette sentence qui a de quoi effrayer est absente des codicii B א L. Elle paraît surajoutée n'entretenant pas de lien précis avec la phrase qui la précède. Elle se retrouve en 22.14 en conclusion de la parabole des invités au festin.

18 Voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres
et aux scribes et ils le condamneront à mort 19 et ils le livreront aux païens pour le bafouer et le fouetter et le crucifier et le troisième jour il se lèvera.


Cette annonce de la Passion est la troisième relevant du discours direct ; comme les deux qui la précèdent, elle a son parallèle en Luc et en Marc. La première annonce est identique chez les trois évangélistes. La seconde et la troisième sont semblables chez Marc et Matthieu et diffèrent d'avec Luc.
La première annonce était faite après que la mort du Baptiste ait été connue, la seconde après la transfiguration et la troisième en montant à Jérusalem pour la Pâque.
Chaque fois Jésus parlait au nom du Fils de l’homme (sauf Mt 16.21) ; c’est dans sa réalité d'homme qu’il se mettait en demeure de souffrir.

Quelques différences significatives entre ces annonces ou entre les Synoptiques :
La Résurrection par Arcabas


Codex Bezæ Texe standard (NA28)
Luc 9.22 ἀναστῆναι
ἐγερθῆναι 1ère annonce
Luc 18.33 ἀναστήσεται ἀναστήσεται 3e annonce
Luc 24.6
ἠγέρθη
Luc 24.7 ἀναστῆναι ἀναστῆναι
Luc 24.34 ἠγέρθη ἠγέρθη
Luc 24.46 ἀναστήσεται
ἀναστήσεται



Marc 8.31


ἀναστῆναι


ἀναστῆναι


1ère annonce
Marc 9.9 ἀναστῇ ἀναστῇ 2e annonce
Marc 9.10 ἀναστῆναι ἀναστῆναι 2e annonce
Marc 10.34 ἀναστήσεται ἀναστήσεται 3e annonce
Marc 14.28 ἐγερθῆναι
ἐγερθῆναι
Marc 16.6 ἠγέρθη ἠγέρθη
Marc 16.9 ἀναστὰς ἀναστὰς
Marc 16.14 ἐγηγερμένον ἐγηγερμένον


Matthieu16.21


ἀναστῆναι


ἐγερθῆναι


1ère annonce
Matthieu 17.9 ἠγέρθη ἠγέρθη
Matthieu 17.24 ἐγερθήσεται ἐγερθήσεται 2e annonce
Matthieu 20.19 ἀναστήσεται ἐγερθήσεται 3e annonce
Matthieu 26.32 ἐγερθῆναι ἐγερθῆναι
Matthieu 27.64 ἐγείρομαι ἐγείρομαι
Matthieu 28.6 ἠγέρθη ἠγέρθη
Matthieu 28.7 ἠγέρθη ἠγέρθη
  Si Jésus, à plusieurs reprises, avait annoncé sa résurrection comme un acte qu'il vivrait en pleine conscience, de toute son intention et par sa propre puissance, ses apôtres rendirent compte de l'événement devant ceux qui revenaient d'“Emmaüs” en disant qu'il avait été relevé d'entre les morts (ἠγέρθη Lc 24.34) ; et Pierre  décrivit la résurrection comme un acte accompli par Dieu à l'égard de Jésus (Ac 2.24, 32 ; 3.15; 4.10; 5.30 ; 10.40) ; Paul de même (Ac 13.30, 37). La force des annonces, plusieurs fois réitérées par Jésus, n'avait pas eu auprès des apôtres l'impact qu'elle aurait pu avoir, et Paul a transmis sa foi en la résurrection en des termes reçus d'eux. Tout au long de ses épîtres il l'a attribuée à la puissance de Dieu le Père agissant dans le Christ (R 6.4; 8.11 etc) ; ses formes verbales au moyen/passif (cf 1Co15.12-20) ne disent pas autre chose. Cette affirmation a eu sur Marc une certaine influence puisqu'il a choisi à trois reprises le passif  avec le verbe ἐγερθῆναι. Matthieu à sa suite a  amplifié le mouvement, si bien que les copistes du Texte Alexandrin (texte adopté dans le texte standard NA28) ont retouché les Synoptiques ici et là (cf. Lc 9.22, Mt 16.21; 20.19), mettant en avant la puissance de Dieu relevant le Christ de la mort comme il relèverait les élus à la fin des temps ; il n'y a plus de différence signifiante entre la résurrection du Christ et celle des élus. La puissance divine du Christ comme sa volonté en sont estompées.
Selon le choix du verbe et de sa voix, la théologie de la résurrection ne sera plus la même. Avec “après jours trois” Luc établissait une analogie avec un épisode précédent, celui des trois jours passés par Jésus au temple de Jérusalem assis au milieu des docteurs (Lc 2.46) ; il annonçait que rejeté par les autorités religieuses,“après jours trois” il se lèverait. Les expressions sont en effet identiques dans le codex Bezæ avec le même ordre insolite des termes.
Dans l'ordre attendu “après trois jours” l'expression est en Mt 16.21 et 17.23. Comme Luc, Matthieu établissait lui aussi un parallèle, mais avec un autre épisode, celui des trois jours et trois nuits passés par Jonas dans le ventre d'un monstre marin (12.40). Il n'y avait pas identité d'expressions, mais allusion évidente.
Par contre, Marc n'offre pas d'antécédent à l'expression “après trois jours”, si bien que cet emploi réitéré trois fois sous sa plume (Mc 8.2, 9.31, 10.34) ne trouve pas d'explication, puisque Jésus n'avait pas passé trois jours entiers dans le tombeau mais un temps estimé entre 27 et 40 heures réparti sur les trois jours des vendredi, samedi et dimanche.
Aussi, dans la troisième annonce de la Passion en Luc et Matthieu (Lc 18.33, Mt 20.19) apparaît l'expression “le troisième jour”, plus proche de la chronologie des événements et associée dans la Bible au Salut (cf. Gn 22.4, 42.18, Ex 15.22-25, 19.16, 2 R 20.5-8 etc).

C'est pourquoi aussi “le troisième jour” a eu la préférence des copistes du Texte Alexandrin qui l'ont mis à la place de “après trois jours” empêchant de saisir les allusions aux épisodes antérieurs.

Veronese, la mère des fils de Zébédée, Zagreb, Croatie
20 Alors s'approcha de lui la mère des fils de Zébédée avec ses fils, se prosternant et demandant quelque chose de lui.
Le parallèle de Marc s'offre ainsi : Puis se dirigent vers lui Jacques et Jean les fils de Zébédée qui lui disent: Rabbi, nous voulons que ce que nous te demanderons tu le fasses pour nous (10.35)
Matthieu préféra attribuer cette demande à la mère plutôt qu'aux deux apôtres bien que la réponse de Jésus  soit faite non à elle mais à ses deux fils ; il paraît évident que le récit a été repris de Marc et remodelé dans ses premières phrases pour introduire la mère de Jacques et Jean.

22 La coupe pouvez-vous la boire, celle que moi je suis sur le point de boire [...] ?
Cette parole est accompagnée dans les manuscrits de la tradition byzantine et dans le parallèle de Marc par une phrase sur le baptême : Pouvez-vous...du baptême
dont je suis baptisé, être baptisés
?
En référence à Matthieu 3.14-15, Jésus se soumit lui-même à un baptême de “convenance” ; c'est pourquoi l'évangéliste n'aurait pas gardé cette phrase ici ; présente en Marc elle aurait été rajoutée en Matthieu par les copistes.

Trinité avec le Christ enfant. Enluminure d'un livre d'heures

23 Quant à siéger à ma droite et à ma gauche ce n'est pas à moi de le donner mais pour qui c'est préparé par mon Père.
Ce verset qui a son parallèle en Marc 10.40 comporte en outre la précision “par mon Père”; la formulation n'en reste pas moins bancale hésitante.
Pour Marc, il ne revenait pas au Christ d'attribuer des places dans la Royauté de Dieu.  Sur ce point il était en désaccord avec Luc selon qui Jésus avait dit à ses apôtres le soir de la Cène : “Et moi je dispose pour vous de la royauté comme mon père en a disposé pour moi, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans la royauté, et que vous siégiez sur douze trônes jugeant les douze tribus d'Israël.” Lc 22.29-30.
La dernière phrase soulignée se trouve au précédent chapitre de Matthieu non point comme un souhait mais bien comme une promesse : “Vous siégerez vous aussi sur douze trônes, jugeant les 12 tribus d’Israël”. Comme en d'autres endroits de son texte, Matthieu a conjugué les affirmations contraires de ses parallèles synoptiques et tenté de les concilier : Selon Luc Jésus promettait aux Douze qu'ils siégeraient avec lui dans son royaume, même si, selon Marc, il ne lui revenait pas d'attribuer le rang hiérarchique de chacun. Et Matthieu de conclure que c'était le rôle du Père.
Il s'agissait, par là, d'atténuer le caractère d’“infériorité” du Fils par rapport au Père ; toutefois, ce caractère d'infériorité est conforté plus loin (Mt 24.36, cf. Mc 13.32); il se laisse déceler aussi en Jean (5.19-32) et dans la première partie du premier chapitre des Actes des Apôtres (1.7) qui s'avère être une addition au texte primitif.
À noter que ce caractère d'“infériorité” n'apparaît pas dans l'œuvre de Luc où est suggérée la réciprocité du Père et du Fils qui s'identifient mutuellement (Lc 10.22), le Père ayant tout remis entre les mains du Fils qui, à son tour, a remis son esprit entre les mains du Père. En outre, selon le codex Bezæ, Jésus employait le “Je” là où le Texte Alexandrin comportait à la place l'expression inhabituelle “la Sagesse de Dieu”(Lc 11.49).
Il y a donc une différence théologique majeure entre Luc et les trois autres évangélistes.

25-28 : Serviteur ou esclave ?
Les versets de Matthieu sont semblables à ceux de Marc (10.42-45); ils ont la Galilée pour cadre tandis que ceux de leur parallèle lucanien ont pour contexte le soir de la Cène à Jérusalem.
Luc 22.25-30 Matthieu 20.25-28
25 Les rois des nations sont leurs maîtres et ceux qui exercent le pouvoir sur elles sont appelés bienfaiteurs.
26 Or non de la sorte pour vous, mais le plus grand parmi vous, qu'il soit comme plus petit, et le dirigeant comme le serviteur (diacre) 27 plus que comme celui qui est allongé à table. Car moi au milieu de vous je suis venu, non comme l'attablé mais comme celui qui sert (diacre). Aussi vous, croissez dans mon service comme celui qui sert (diacre), 28 les persévérants avec moi dans mes épreuves; 29 et moi je dispose pour vous, de la royauté selon qu'en a disposé pour moi le Père, 30 afin que vous mangiez et buviez à ma table dans la royauté...
25 vous savez que les chefs des nations sont leurs maîtres et que les grands exercent leur autorité sur elles. 26 Il n'en est pas ainsi parmi vous, mais celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur 27 et celui qui voudrait être le premier parmi vous sera votre esclave, 28 de même que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner son âme en rançon contre beaucoup.

St Apollinaire le Neuf Ravenne;
Christ porteur de l'étole de diacre (?)
Au soir de la Cène, Jésus commémorait avec les Apôtres la libération du peuple esclave de l'Égypte et il y a insistance en Luc sur le service de diaconat accompli par Jésus qui ne disait pas aux Douze d'adopter l'attitude de l'esclave mais celle du “diacre” (le diacre est celui qui gouverne sur l'intendance, prenant en main les réalités concrètes du groupe).

En comparaison le parallèle matthéen propose aux disciples de renoncer à toute grandeur pour se faire esclave, le Fils de l'homme étant venu pour donner son âme en rançon. Resurgit la thématique de l'Épître aux Hébreux (7.27;9.28;10.10) reprise et développée par Paul (R3.25; 6.10, 8.3 ; 1Ti 2.6; Tite 2.14) intégrée par Marc et Matthieu dans leur évangile.
Cette théologie de la rédemption n'a pas d'assise dans l'Évangile de Luc. C'est là une différence théologique majeure entre cette œuvre et les différents livres du Nouveau Testament.



28b : Une péricope inconnue ?
Elle fait pendant à celle du chapitre 14 de Luc et comme elle est attestée par les manuscrits du Texte occidental et que rien ne motive sa suppression, ne faut-il pas convenir qu'un incident de parcours, involontaire, a pu intervenir dans sa transmission ?

Luc 14 :8-11 D05 Matthieu 20.28a (D05 Φ It Vg Syc )
8 - Lorsque tu es invité à une noce, ne t'allonge pas sur le premier lit de peur que quelqu'un de plus honorable que toi ne se trouve là.
9 - Et venant, celui qui vous a appelés, toi et lui, te dira: “donne lui place!” Et alors tu irais avec honte occuper la dernière place!
10 - Mais lorsque tu es invité, à la dernière place étends-toi, pour que lorsque viendra celui qui t'a invité, il te dise : ami, monte plus haut!
Et alors ce sera pour toi un honneur devant ceux qui sont attablés.
11 Parce que quiconque s'élève lui même, s'abaisse ; et celui qui s'abaisse lui-même, s'élève.
Vous donc, cherchez à croître du moindre
et à être amenuisés du supérieur :
Lorsque vous entrez, pour avoir été invités
à dîner, ne vous installez pas aux places prééminentes de peur qu'un plus honorable que toi ne se présente et que, s'avançant le maître du repas ne te dise :
“place-toi plus bas”, et que tu ne sois rempli de honte.
Mais si tu t'attables à une place inférieure
et que survienne un moindre que toi, le maître du repas te dira : avance-toi un peu plus haut
et cela te sera bénéfique.

Similaires, les deux péricopes diffèrent par leur vocabulaire.
Le conseil moral adressé en “vous” en introduction chez Matthieu, vient en conclusion, à la troisième personne chez Luc où les deux verbes du v 11 sont au présent de la voix moyenne dans le codex Bezæ, mais au passif futur dans le Texte Alexandrin: “quiconque s'élève lui même sera abaissé, et celui qui s'humilie lui-même, sera élevé. S'agissait-il d'une punition ou d'une récompense dans le monde futur en fonction de la conduite sociale adoptée ici-bas?
En fait, la formulation matthéenne paraît aller dans le sens de la voix moyenne chez Luc  : Jésus donnait un conseil de vie regardant le for intérieur, préconisant de ne pas se surestimer, mais d'estimer l'autre supérieur à soi. Réserver la meilleure place à autre que soi pour être content avec ce qui est moindre, fait croître la vie intérieure, la puissance de l'âme.

34 Jésus toucha leurs paupières
C'est par l'acte du toucher que, selon Matthieu, les deux aveugles recouvrèrent la vue; ce fut par la parole de Jésus et la foi de l'aveugle, selon les parallèles synoptiques. Le toucher accompagne plus souvent en Matthieu l'acte de guérison (cf. Mt 8.15, 9.29). En Marc 7.33 la salive était source de guérison. En Luc Jésus touchait un lépreux ou bien un mort (5.13; 7.14), manifestant qu'il ne redoutait pas la contagion de l'impureté.