Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Cantabrigiensis, chapitre 2







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Alors que les débats théologiques ont laissé des traces dans la rédaction du premier chapitre de Matthieu et sa réécriture par les copistes, dès le chapitre II les variantes entre texte occidental et texte alexandrin sont moins nombreuses et de caractère mineur.

1 Jésus ayant été mis au monde à Bethléem de Judée, dans les jours d’Hérode...
Contrairement au verset 19, le nom d’Hérode est écrit selon la troisième déclinaison (Ἡρῴδους), au lieu de la première (Ἡρῴδου) généralement admise, notamment par Luc (1.5) qui, sous le règne d'Hérode, ne plaçait pas la naissance de Jésus, mais le sacerdoce de Zacharie.
Dossier sur l'année de naissance de Jésus

2 “Où est l’ayant été enfanté roi des Juifs ?
Il importe de garder l'ordre des termes : l'enfant avait été mis au monde en tant que roi ; qu'au sein du royaume de Judée, un enfant ait été “enfanté roi des Juifs” remettait en cause la propre légitimité d'Hérode, lui un usurpateur d'origine édomite. Il atteignait soixante dix ans et ne pouvait  redouter qu'un nourrisson le supplante. Mais que la lignée Davidique cherche à se reconstituer et se manifester autour d'un descendant, voilà qui pouvait l'inquiéter.

3 L’apprenant, le roi Hérode fut perturbé et [.] Jérusalem avec lui.
Que “tout Jérusalem” soit perturbée a paru bien excessif aux commentateurs. Aussi l’absence de l’adjectif serait à préférer à l'amplification littéraire. Comme Jean, Matthieu s’est servi du nom grec de la ville, Hiérosolyma qui tend à désigner la ville du temple. Si Luc et Paul l’ont utilisé de rares fois pour son étymologie dans des jeux de mots, ils lui ont généralement préféré son nom sémitique, Jérusalem.

6 Bethléem de Judée
L'expression (selon D05, It et Sy) réitère les versets 1 et 5.
Mais à l'intérieur de la prophétie de Michée cette expression est impropre, car le royaume de Judée créé par les Romains n’existait pas encore; c'est au royaume de Juda (מלכות יהודה) opposé au royaume du Nord que les copistes ont pu se référer en choisissant la “terre de Juda”.

ravenne
Ravenne, St Apollinaire le Neuf, les Mages, VIs
9 Ιls écoutèrent le roi; ils marchèrent et voici que l’astre qu’ils avaient vu à son lever les précédait jusqu’à ce qu’il vienne se tenir au-dessus de [là où était] le petit enfant.
Au singulier τῇ ἀνατολῇ désigne le lever, l’apparition d’un astre (de ἀνατέλλω, se lever, surgir). Au pluriel l’expression revêt un sens topographique en indiquant ce qui se trouve à l’Est, là où le soleil se lève : l’Orient.
    À l'écoute des prophéties rapportées par Hérode l’astre aurait tout à coup resurgi. Mais comment les mages avaient-ils pu être sûrs de le reconnaître parmi les milliers d’étoiles? Cet astre peu ordinaire qui les conduisait en les précédant, confirmait la direction de Bethléem, jusqu’à indiquer l’enfant lui-même. L’ajout dans le TA de “là où il était” n’atténue guère le caractère insolite du parcours de l’astre; car quel astre peut désigner un point précis sur la terre ?
Cet épisode transporte le lecteur dans le monde du magique et de l'astrologie. La venue en 66 du mage Tiridate, roi d’Arménie, auprès de Néron à Rome (cf Pline l’Ancien, Histoire Naturelle XXX, 6, 16, Tacite Annales, XV) est envisagée comme une source possible de l’inspiration de l’évangéliste.

Caravage
Caravaggio, repos pendant la fuite en Égypte
21 Se réveillant, il prit l’enfant et sa mère et vint en Israël.
Cette phrase, dans sa première partie, revient pour la quatrième fois comme un refrain.
Avec le préfixe δια, le verbe ἐγείρω signifie “se réveiller”; l’ange l’appelait à le faire avec ἐγείρω, “s’éveiller” v 13 et 20, tandis que Joseph “se réveillait” avec le préfixe δια, v 14 et 21. Insistance était ainsi mise sur le sommeil de Joseph puisque le préfixe δια apporte une connotation d’effort ou de difficulté à sortir du sommeil. Lorsqu’il était visité la nuit en songe, Joseph n’était pas dans son état conscient et il devait ensuite s’arracher au sommeil.
Cette nuance entre les deux verbes est propre au codex Bezæ et au ms 33. Elle n’a pas été notifiée dans le latin correspondant qui présente chaque fois “surgens”, se levant.

Le mot γήν, “terre”, a laissé la place à l’article τὴν, mais en référence au verset précédent, c’est une erreur de copiste et il faut lire, avec le traducteur latin, “vint en terre d’Israël”.

22Apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode son père.
Ἀρχιλαος : L’orthographe adoptée de manière courante est Ἀρχέλαος.
La préposition ἐπὶ après βασιλεύει invite à considérer le sens générique du verbe, soit “exercer le pouvoir sur”. Par contre, suivi du génitif sans préposition il se lit “être le roi de”. En quoi Antipas qui gouvernait la Galilée pouvait-il présenter moins de danger que son frère Archélaüs?
Or Archélaüs n’était pas roi mais ethnarque.
D’où Matthieu savait-il que le successeur d’Hérode dit le Grand avait été Archélaüs alors que Luc n’en avait rien dit? Avait-il eu accès aux travaux de Nicolas de Damas auxquels avait pu puiser Flavius Josèphe, sinon à ceux de ce dernier?

23 Ναζαρέτ
mais Ναζαρέθ en Luc 2.39D05
La ville de Nazareth n’est pas donnée comme lieu de l’Annonciation (Lc 1.28) dans le codex Bezæ mais seulement plus tard; c’était la ville où se rendirent Joseph et Marie après la présentation au temple; toujours dans le codex Bezæ il est écrit (Lc 2.39) qu’ils “retournèrent dans leur ville” avec le verbe ὑποστρέφω, retourner, revenir, rentrer. Or la retouche d’une lettre dans le Texte Alexandrin avec ἐπιστρέφω, se retourner, se convertir, permet de supposer qu’ils avaient changé de projets et se retournaient à présent vers Nazareth, la ville de Marie, qui allait devenir “leur ville”; car on considérait que Joseph était de Bethléem, puisque c’était sa patrie (Lc 2.3). De cette manière les récits trouvaient une forme d'harmonie et la saga matthéenne trouvait à s’intercaler parmi les événements rapportés par Luc.