Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 19







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Mariage & Répudiation

Hérode décapita Jean le Baptiste qui lui avait reproché d’épouser sa belle-sœur quand son (demi)frère était encore en vie, transgressant le précepte de Lv 18.16. En y faisant allusion, Jésus engloba ceux qui adoptaient un comportement identique ; son reproche portait non sur le caractère incestueux de l’union mais sur le fait pour l’homme de répudier son épouse, pour la femme de se délier de son mari, et de commettre ainsi l’adultère dénoncé par le décalogue.

Luc 1616 La Loi et les Prophètes jusqu’à Jean ont prophétisé. À partir de là, la royauté de Dieu est bonne nouvelle annoncée et chacun use de violence contre elle.
Luc 1617Or il est plus aisé au ciel et à la terre de passer, qu’à une petite corne, de tomber de la loi.
Luc 1618Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, commet l’adultère ; et celui qui épouse une qui s’est déliée (ἀπολελυμένην) commet l’adultère.

Ainsi Jésus ne tenait pas compte de l’autorisation donnée à l'homme de répudier son épouse, telle qu'énoncée dans le Livre du Deutéronome (24.1); comme le participe ἀπολελυμένην peut se lire aussi au passif “celle qui a été répudiée” il aurait aussi condamné le remariage de la femme répudiée, contredisant Dt 24.2.
Ce faisant “n'écornait-il” pas lui-même la Loi ?

La longue péricope sur l’union du couple de l'Évangile de Marc au chapitre X exprime à la fois la vive réaction à cette position si austère de Jésus et en même temps une tentative de la justifier, tandis que les ajouts apportés par Matthieu répondent à certains correctifs.

3 Est-il permis à un homme de répudier sa femme — sous n’importe quel motif ?
Matthieu a apporté la précision “sous n’importe quel motif” à la question posée en Marc 10.2 : “est-il permis au mari de répudier une épouse?”. Précision sans laquelle la question n'a pas de raisons d'être posée, sachant que la Torah autorise la répudiation de l’épouse (Dt 24.1-2). Le complément fourni par Matthieu donne sa pertinence à la question. Cependant la réponse donnée par Jésus correspond davantage à la question telle qu'elle est posée en Marc ; aussi Matthieu a du la compléter par le motif de la fornication au v.9.

La kétoubah, ou contrat de mariage. (Iran XVIIs)
4 N’avez-vous pas lu que Celui qui a fait dès le commencement les a faits mâle et femelle.
“Celui qui a fait” (remplacé dans le Texte Alexandrin par Celui qui a créé) désigne le Créateur, Dieu pour ne pas le nommer. Le parallèle de Marc est d’une facture moins embarrassée : “Or depuis le commencement mâle et femelle Dieu les fit ” Mc 10.6.
Le verset fait référence au Livre de la Génèse selon lequel l’homme & la femme, ensemble et dans leur nature sexuée, ont été créés à l’image de Dieu : “Dieu donc créa l’humain à son image, il le créa à l’image de Dieu, il les créa mâle et femelle”Gn 1.27. L’Évangile porte l’attention sur la différenciation sexuée de la nature humaine dès le commencement, mais passe sous silence le fait que l’humanité ainsi constituée ait été créée à l’image de Dieu. Et n'est-ce pas là sa dignité ? Vient ensuite la recommandation de l’homme à sa descendance faite en Gn2.24 de quitter père et mère pour s’attacher à une épouse :

5 Et il dit : Pour cette raison l’homme quittera le père et la mère
“Et il dit”: Il y a ambivalence du sujet car Il représente soit Jésus citant la parole biblique soit “Celui qui a fait”, c’est à dire Dieu créateur. Même ambivalence en Mc 10.7. En Gen 2.24 il ne s’agit pas d’un commandement divin mais d’une recommandation de l’homme à sa descendance, sinon d’un commentaire du rédacteur.
et il sera joint à sa femme
le verbe κολλάω, joindre est privé du préfixe et de la préposition προς qui l’accompagnent en Gn 2.24 et Mc 10.7.
et les deux seront pour une chair unique.
La préposition εἰς (ל en hébreu), pour, en vue de, marque le but, le dessein de devenir “une chair unique”. Les deux formant une unique chair entre eux deux, comme dans l’enfant issu d’eux (1+1=3).

Mythe de la fusion de l’homme et de la femme
dans l’Arbre de vie celtique
6 Ils ne sont plus deux mais une chair unique.
Cette phrase qui renchérit sur le verset précédent n’est pas dans le Livre de la Génèse; elle tend à abolir la distinction tant entre les deux individualités qu’entre l’homme et la femme; la troisième individualité issue du couple n’est pas inclue; le schéma 1+1= 3 du verset précédent se lit ici 1+1=1.
L’absence de la préposition “pour” devant “chair unique” va dans le même sens : il n’y a plus tension vers l’unité mais fusion ou entière similitude.
Cette formulation peut être rapprochée de Gal 3.28, “il n’y a plus le mâle et la femelle car tous vous êtes un en Jésus Christ”.
Elle a eu un fort impact sur le mouvement gnostique connu à travers l’Évangile de Thomas : “Jésus vit des petits qui tétaient. Il dit à ses disciples : Ces petits qui tètent sont comparables à ceux qui entrent dans le Royaume. Ils lui dirent : Est-ce en étant petits que nous entrerons dans le Royaume ? Jésus leur dit : Si de deux vous faites un, que vous fassiez le dedans comme le dehors, le dehors comme le dedans, le dessus comme le dessous, en sorte que vous fassiez de l’homme et de la femme un seul être, si bien que l’homme ne soit pas homme et que la femme ne soit pas femme, si vous faites des yeux au lieu d’un œil, une main au lieu d’une main, un pied au lieu d’un pied, une image au lieu d’une image, alors vous entrerez dans le Royaume...
Simon Pierre leur dit : Que Mariam sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie. Jésus dit : Voici, moi je vais la guider afin de la faire mâle, en sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant semblable à vous les mâles, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux.
”(Logion 22 114 )

גט de 1829; le get est l’acte de répudiation.
Donc ce que Dieu a mis ensemble sous un unique joug,
Le verbe συζεύγνυμι mettre ensemble sous le joug est accompagné de “en un unique” qui renforce le caractère unificateur de cette expression imagée qui, sous le joug, n’est pas dénuée d’une notion d’asservissement.
Cette phrase, comme la précédente, n’est pas dans le Livre de la Génèse qui affirme la dignité du couple créé à l’image de Dieu.
que l’homme ne le disloque pas
. D, It
Le préfixe ἀπο attaché au verbe χωρίζω (cf.Mc 10.9), marque une séparation qui va jusqu’à la dislocation.
8 Moïse vous a permis de répudier vos femmes
Ce pluriel renverrait-il à la polygamie?
Mais depuis le commencement il n’en a pas été ainsi D, 1424
Le verbe qui est ici à l’aoriste est au parfait dans le Texte Alexandrin. Ce n’est pas seulement au commencement, mais jusqu’à Moïse qu’il n’en pas été ainsi.


Matthieu 19.9 D,L,S,2,א,69,It Matthieu 5.32 D05
Celui qui renvoie sa femme
excepté le propos [hormis le cas TA]
de fornication
[la fait être adultère. TA]
et en épouse une autre [répudiée] est rendu adultère
Celui qui renvoie sa femme,
excepté le propos
de fornication
la fait être adultère.
[Et celui qui épouse une répudiée est rendu adultère.TA]

Palma Vecchio, 1510, St Petersbourg
Les deux versets qui ne disaient pas la même chose ont été harmonisés. Le verset du chapitre 19, condamnant la répudiation et le remariage de l'homme, a été retouché d'après celui du ch 5 qui regardait la situation de la femme répudiée.
De fait le remariage avec une répudiée, en ce qu'il contamine l'homme, est à proscrire. Le remariage avec une jeune fille non préalablement mariée n’était pas concerné. Cette retouche provient des copistes du Texte Alexandrin.

Quant à la clause d'exception sur la fornication de l’épouse, elle venait en réponse à la question initiale du v.3 : l'homme peut-il renvoyer sa femme sous n'importe quel prétexte ?
Réponse : Non, hormis le cas de fornication, πορνεία s'entendant essentiellement de la prostitution; c'était là une interprétation de Dt 24.1 qui envisage le divorce pour “cas de nudité”, ce qui s'entend des relations internes au couple selon l'école de Hillel, des relations extra-conjugales selon l'école de Shammaï. L'exception envisagée en Matthieu penche du côté de l'école de Shammaï.

10 Si telle est la responsabilité du mari à l’égard de la femme, il n’y a pas d’avantage à se marier!
Cette remarque n'est pas chez Marc non plus que la réponse de Jésus. Elle laisse entendre que la répudiation était courante et que son interdit surprenait. Αἰτία est un motif d’accusation avec la responsabilité, voire la culpabilité qui s’y rattachent. Selon le codex Bezæ cette culpabilité concernait l’homme dans son acte de répudiation; selon le Texte Alexandrin ce n’était pas l’acte en lui-même, mais ses conséquences sur l’épouse qui devaient être envisagées.

12 Il y a des eunuques qui se sont rendus eunuques à cause du Royaume des Cieux. Celui qui peut admettre, qu’il admette !
Le verbe χωρεῖν signifie faire de la place à ; plusieurs fois employé par Matthieu dans son sens figuré, ce n’est pas un synonyme de comprendre mais plutôt d’admettre.
Concluant le dialogue sur le mariage et le divorce, cette parole sur les eunnuques peut s’interpréter de deux manières :
- comme une invitation à la continence pour ne pas avoir à commettre l’adultère en prenant une nouvelle femme.
- ou bien au célibat pour ne pas avoir de comptes à rendre sur les conséquences négatives de la répudiation.

18 Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère, tu ne déroberas pas, tu ne porteras pas de faux témoignage.
Au futur, ces commandement se trouvent aussi en Luc 18.20 dans le codex Bezæ (ils sont au subjonctif dans le TA comme en Marc 10.19 ). Ils suivent l'ordre du décalogue selon le texte courant, alors qu'en Marc et Matthieu, dans le codex Bezæ, la condamnation de l'adultère vient en première position.

19 Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Ce commandement qui n'est pas dans les parallèles de Marc et de Luc est au futur, comme ceux du v 18. Placé ici, insistance était mise sur un commandement demandé par Jésus lui-même, et réitéré en Mt 22.39.

23-24 Un riche entrera difficilement dans le Royaume des Cieux.
...qu’à un riche d’entrer dans la Royauté de Dieu.

Rare occurrence en Matthieu de l’expression “la Royauté de Dieu” omniprésente en Luc.
 Les deux expressions “Royauté de Dieu” et “Royaume des Cieux” sont en concurrence dans l'Évangile de Matthieu qui a privilégié la seconde (32 occurrences contre 5) . Si“la Royauté de Dieu” est omniprésente en Luc (32 fois ) et fréquente en Marc (14 fois), ces deux évangélistes comme tous les autres auteurs du Nouveau Testament ont ignoré “le Royaume des Cieux”; s'ils avaient connu l'écrit de Matthieu ne devraient-on pas trouver l'expression sous leur plume ?


26 Auprès des hommes c’est impossible, mais auprès de Dieu tout est possible.
Comme dans son parallèle lucanien la préposition παρὰ est accompagnée du datif; elle signifie chez, auprès de. C’est accompagnée du génitif qu’elle signifie de la part de.
28 Dans la regénération lorsque le Fils de l’homme siègera sur le trône de sa gloire.
παλινγενεσείᾳ écrite avec l’orthographe la plus ancienne en D05 et plusieurs autres manuscrits désigne le monde futur, comme son synonyme ἀποκαταστάσις en Ac 3.21. À la différence de celui-ci elle concerne la vie dans le monde futur non sous l'angle d'une restauration mais d'une régénération.




Portail Sud de l'Abbaye de Moissac 

V
ous siégerez vous aussi sur douze trônes, jugeant les 12 tribus d’Israël.

Ce verset est absent de l'Évangile de Marc et présent en Luc 22.30, dans un tout autre contexte, et de manière identique dans le codex Bezæ (avec deux occurrences du chiffre douze et non point une seule). Placé ici en Matthieu, il prépare la demande de la mère des fils de Zébédée, au chapitre suivant : Puisque Jésus annonçait que des trônes étaient assignés aux Douze, alors, que soient réservées pour ses deux fils les deux places aux côtés de Jésus.


29 Et quiconque laisserait maisons frères, sœurs, [.] mère, enfants ou champs à cause de mon nom recevra le centuple et héritera de la vie éternelle. 
Fait défaut le mot “père” tant dans le grec que le latin correspondant. Ce terme est attendu puisqu’en 4.21 Matthieu précisait que Jacques et Jean étaient avec leur père dans la barque quand ils le quittèrent pour suivre Jésus. Toutefois la même lacune se retrouve en Marc 10.29 selon D05, alors que le parallèle lucanien (18.29) comporte le terme “parents”.
Fait aussi défaut le terme “femme” en D05, B et f1 ;  présent dans l'ensemble des autres manuscrits ainsi qu'en Luc, il ne se trouve cependant pas en Marc.
Leur chapitre débutant sur le divorce, Marc et Matthieu auraient-ils fait en sorte de ne pas envenimer un débat aussi délicat ?

Du codex Bezæ il ressort que “parents” et  “femme” du verset lucanien furent remplacés en Marc et Matthieu par la “mère” et les “champs”. Et, contrairement à ses parallèles, Matthieu ne spécifiait pas que le centuple était promis pour ce temps-ci, même s'il laissait la voie ouverte à cette possibilité.

Des restes du village palestinien de Lifta évacué en 1948