Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 18







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Matthieu 18. 1-5 : Jésus et les petits enfants

Ce passage de cinq versets et le v 19.14  ont aussi leur parallèle  en Luc  et  Marc :

Luc 9, 46-48 D05 Marc 9.34-37 Matthieu 18.1-5
46 Qui serait le plus grand d’entre eux?... 47 Celui qui recevra cet enfant en mon nom, il me reçoit moi et (quiconque me reçoit reçoit B03) Celui qui m’a envoyé.

48 En effet, le plus petit parmi vous tous, celui-là sera grand.
34 Ils avaient discuté entre eux pour savoir qui (d’eux deviendrait D05) le plus grand ... 36 Et prenant l’enfant, il le plaça au milieu d’eux et l'entourant de ses bras il leur dit: Celui qui, de ces petits enfants là, en recevra un, en mon nom, c’est moi qu’il reçoit; 37 et celui qui me recevra, ce n’est pas moi qu’il reçoit mais celui qui m’a envoyé.

35 Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous.
1 Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? 2 Et Jésus ayant appelé près de lui un enfant, il le plaça au milieu d’eux et il dit :...
5 Et celui qui recevra un (seul) enfant tel que celui-ci en mon nom, me reçoit.

4 Celui, donc, qui s’abaissera comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des cieux.

Jésus et les enfants, illustration de Harry Anderson
...Il m’accueille Moi et Celui qui m’a envoyé”: Par ces paroles rapportées par Luc (D05) Jésus se plaçait sur un même plan avec le Père. Mais, selon Marc, il s’effaçait entièrement devant lui : “Celui qui m’accueillera, ce n’est pas moi qu’il accueille mais Celui qui m’a envoyé”.
Seule la première partie de la phrase a été retenue en Matthieu : Et celui qui recevra un enfant tel que celui-ci en mon nom, me reçoit.
En ne faisant allusion ni au Père, ni à la relation filiale, n'évitait-il pas de trancher entre ses parallèles ?

Selon Luc c’est “cet enfant” que Jésus avait pris auprès de lui, soit un enfant précis qu’il demandait à ses disciples d’accueillir comme ils l’accueillaient lui-même ; ce faisant, il leur proposait un exercice pratique pour laisser la Royauté de Dieu grandir parmi eux. 

Le v.48 de Luc n'est pas directement compréhensible; il a donné lieu en Marc à un développement sur l’humilité à travers le service, et en  Matthieu au v.4 sur l'état d'humilité de l'enfant.


Lc 18.16 Laissez les petits enfants venir à moi et ne les empêchez pas; en effet, à de tels, est la Royauté de Dieu!

Lc18.17 - Amen, en effet je vous dis que quiconque ne recevra pas la Royauté de Dieu comme un enfant n’y entrera pas.
Mc 10.14 Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les empêchez pas; en effet, à de tels, est la Royauté de Dieu!

Mt 10.15 Amen Je vous dis : quiconque ne recevra pas la Royauté de Dieu comme un enfant n’y entrera pas.
Mt 19.14: Laissez les enfants; ne les empêchez pas de venir vers moi; à de tels, en effet, est le Royaume des Cieux.


Mt 18.3 Amen je vous dis: Si vous ne vous convertissez pas et (ne) devenez comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux.

En Matthieu est développé le double sens de l'expression “comme un enfant”: le disciple invité à accueillir le Royaume des Cieux se doit d'être comme un enfant, tandis que le Royaume des Cieux est lui-même “comme un enfant”.


7 Oï au monde à cause des scandales. Car la nécessité est qu’arrivent les scandales, mais oï à l’homme par qui vient le scandale (D05, א, K M U W etc.)
Le verbe être a disparu du texte standard ; il est précédé du substantif féminin, la nécessité, et cette phrase a son parallèle en Luc 17.1 sous la forme: “Il est inévitable (ἀνένδεκτόν ἐστιν) que ne surviennent des scandales, mais oï par qui ils arrivent. ” En qualifiant le scandale d’inévitable, Jésus n’admettait-il pas une forme d’échec ? Le pronom “par qui” ils arrivent est du genre masculin ou bien neutre ; on peut y voir l’homme ou bien le démon.
Considérer le scandale comme une nécessité est un moyen de contourner la notion d’échec en se situant à un autre niveau, puisque la nécessité relève du domaine du divin puisque seul Dieu est nécessaire.
Ainsi s'affrontent à travers ce verset et son parallèle deux théologies morales bien distinctes.

Leurs anges dans les cieux contemplent la face de mon Père ...
10 Veillez à ne pas mépriser un de ces petits qui croient en moi. D05 Itala Syc, Sa.
Ces petits qui croient en moi ” sont, comme au v 6, les petits enfants du v3. Or le verset 6  a son parallèle en Marc 9.42 où les “petits qui croient” ne sont pas des enfants mais tous ceux qui accueillent les disciples au nom de Jésus.
  Matthieu n'aurait-il pas repris Marc sans s'apercevoir que “les petits” n'étaient plus des enfants mais de nouveaux disciples ?

11 En effet, le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu. D05 L W Θ It Sy bo
Ce verset qui en Luc 19.10 conclue de manière naturelle l’épisode de Zachée servirait ici d’introduction à la parabole de la brebis perdue qui vient à la suite s’il ne commençait par “en effet”; cet adverbe établit un lien avec ce qui précède alors que la phrase ne s’insère pas logiquement à sa suite; au contraire, elle marque une rupture abrupte et  n’a  pas été gardée dans le texte standard.
Ainsi dans le Texte Occidental, les v 10&11 de Matthieu témoigneraient d’emprunts littéraires significatifs à Marc et à Luc.

14 Devant notre Père
Le pronom notre a été réécrit votre par le correcteur ; le latin correspondant présente le pronom vestro. Dans les Actes des Apôtres la collusion entre notre et votre est fréquente et il n’est pas toujours aisé de discerner l’intention du rédacteur.

16 S’il ne t’écoute pas prends avec toi encore un ou deux, afin que sur la bouche de deux ou trois...
Le terme “témoins” est absent du codex Bezae, tant dans le grec que le latin correspondant. Il n’est pas indispensable  ; or, son insertion pose une question fondamentale : les deux ou trois susceptibles d’assister le plaignant n’ont pas été “témoins” de ce qui fut à l’origine de sa plainte ; ils sont là pour l’appuyer et convaincre l’accusé (cf v17) ; leur rôle n’est pas celui de témoin (à charge ou à décharge), mais d’avocat du plaignant, voire de juge dans l'affaire. Idem de l’église devant qui l’accusé est appelé à comparaître. Ce verset ne fait donc pas référence au Livre du Deutéronome 19.15 selon lequel une accusation n’est retenue que si elle est fondée sur le témoignage d’au moins deux personnes : “Un unique témoin ne suffira pas pour témoigner contre un homme pour toute injustice et toute faute; et pour tout péché qu’il commettrait, sur la bouche de deux témoins ou sur la bouche de trois témoins, tout fait sera établi.

Le verset de Matthieu ne serait-il pas, par contre, sous l’influence de Paul qui a lui aussi cité la fin de Dt19.15 dans sa Deuxième Epître aux Corinthiens (13.1) : “Je viens chez vous pour la troisième fois ; sur la bouche de deux témoins et trois sera établie toute parole”. Il annonçait à l’église de Corinthe qu’il trancherait sans ménagements contre ceux qui ne s’étaient pas convertis de leurs débauches, en se fondant sur les témoignages de plusieurs. Mais ne risquait-il pas de faire jouer à ces témoins le rôle de la partie civile, ou sinon de dénonciateurs ? Et ne serait-ce pas cette ambivalence qui aurait incité Matthieu à proscrire de son verset le terme de “témoin” ? En le réinsérant, les tenants du texte standard tendaient à établir un lien direct avec Dt 19.15 sans réaliser qu’ils en détournaient le sens au profit de l’accusateur et de l’institution, au détriment du présumé coupable.
Jusqu’à l’époque moderne, il était admis que Paul était redevable à l’évangéliste. Or l’épisode de la didrachme (cf. fin du chapitre précédent), atteste que les épisodes propres à Matthieu n’ont pas été rédigés antérieurement aux années 80. De fait, Matthieu a pu connaître les écrits de Paul, ce que tend à manifester également le verset 17 qui fait suite.

17 Qu’il soit pour toi comme l’étranger et comme le publicain.
Une recommandation de cet ordre était faite par Paul qui, comme Matthieu mais à la différence de Jésus, vivait au milieu des païens et des idolâtres (1Co5.9-13 ; 2 Thess3.6 & 14). Ayant choisi parmi les Douze le publicain Matthieu, comment Jésus aurait-il incité à rejeter publicains et païens au point de contredire ses autres propos (cf Mt 9.13, 10,3, 21.31)?
À la différence de ἔθνος au caractère générique, le terme ἐθνικὸς, étranger ou païen comme substantif ne se rencontre que chez Matthieu où il sert à souligner la distinction entre le peuple d’Israël et les nations.

18 Amen je vous dis : Tout ce que vous lierez sur la terre sera délié dans les cieux. D05
Le traducteur latin a répercuté sans changements le texte grec qu’il avait sous les yeux. Cependant, tant dans le texte grec que latin, un correcteur a inscrit une flèche après terre et, dans la marge inférieure, la phrase présente dans les autres manuscrits :“ Sera lié dans les cieux et ce que vous délierez sur la terre...” ; en effet, sans elle, le verset serait en contradiction avec ce que Jésus disait à Pierre en Mt 16.19.
Garder cette phrase telle qu’elle laisserait entendre qu’à la différence de Pierre dont le pouvoir de lier s’exerçait jusque dans les cieux, celui des apôtres ne s’exerçait qu’en ce monde.

19 À nouveau je vous dis que si deux s’accordent, d’entre vous, sur la terre au sujet de toute l’affaire pour laquelle ils intercéderont, il leur arrivera de la part de mon Père qui est aux cieux. D
L’article devant affaire a été gratté. Mais est-ce avec raison ? Car l’affaire peut renvoyer à ce qui venait d’être dit sur le fait de reprendre un frère.
Le verbe arriver n’a pas de sujet et il est à lire comme un impersonnel "il arrivera". De fait, il n’est pas dit que la demande présentée allait être forcément exaucée mais que le Père interviendrait en faveur de ceux qui demanderaient.

20 Car deux ou trois ne sont pas réunis en mon nom auprès desquels je ne suis pas au milieu d’eux; D05, Sys.
Une phrase formulée négativement et reformulée positivement dans le texte standard :“Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux.

22 mais jusqu’à soixante dix fois sept fois.D05
Soit 490 fois.

35 Ainsi mon Père céleste agira envers vous si vous ne remettez, chacun à son frère, à partir de vos cœurs.
Cette conclusion est une bonne illustration de la cinquième demande de la prière au Père : “ Remets-nous nos dettes comme nous nous remettons à nos débiteurs” ; il est demandé au Père d’aligner sa conduite sur celle du pécheur. Il faut souligner que dans le parallèle lucanien, le “comme” a laissé la place à un καὶ = et.