Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 17







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Le mont Hermon depuis de lac de Tibériade
1 Une montagne très haute.
L'expression est déjà présente en Mt 4.8. En outre, l'évangéliste renchérissait sur Mc 9.2 qui parlait “d'une haute montagne” en se référant vraisemblablement à l'Hermon connu pour être couvert de neige puisqu'il n'y a pas de “haute montagne” en Galilée même où l'altitude ne dépasse pas 600m.


2 Et Jésus étant métamorphosé devant eux
(D05, It d e, Syp)
A été préféré l'indicatif aoriste μετεμορφώθη dans le TA. Le parallèle de Marc en D05 présente une expression intraduisible τάτε μορφώθη corrigée en μετεμορφώθη dans le TA qui prenait appui sur le choix de Matthieu. Le traducteur latin de l'Itala a opté pour “transfiguré”. Une distance était ainsi prise par rapport aux “métamorphoses” animales bien connues de la poésie classique.
Selon Luc l'apparence de son visage devint autre alors qu'il priait. (Mais n'était-ce pas le cas chaque fois ?)

Son visage resplendit comme le soleil.
ὁ ἥλιος le soleil ; la forme verbale ἡλιωθῇ fut ensoleillé n'est pas sans faire penser à ἠλλοιώθη “devint autre” du parallèle lucanien 9.29 en D05. Matthieu ne transformait-il pas des éléments issus de Luc pour les rendre plus aisément accessibles au lecteur ? Celui-ci peut imaginer un visage “ensoleillé” alors qu'il ne saura comment se représenter un visage “devenu autre”. À moins que la source ne soit celle du Fils d'homme dans l'Apocalypse :“Son visage était comme le soleil lorsqu'il brille dans sa force” (Ap 1.16).
Ses vêtements devinrent blancs comme neige. D05, Itala, Syc Bomss
“Comme neige” est une précision attestée en Mc 9.3 par D05 et l'ensemble de la tradition byzantine mais supprimée dans quelques manuscrits. C'était peut-être une allusion à l'Hermon couvert de neige ? Allusion à  laquelle aurait été préférée la lumière plus en accord avec l'image du soleil.

4 Si tu veux nous ferons ici trois tentes, une pour toi et une pour Moïse et une pour Élie.(D05, L M U W Θ f1-13 1071 etc.)
Le “si tu veux” propre à Matthieu renforce la déférence de Pierre à l'égard de Jésus.
Le pluriel “nous ferons” qui inclue Jacques et Jean avec lui se retrouve dans les parallèles de Luc 9.33 et Marc 9.5 selon l'ensemble des manuscrits à l'exception de D05. Ce pluriel dû à Matthieu fut donc répercuté par les copistes dans ses parallèles. Ceux-ci se terminent sur la remarque que Pierre ne savait que répondre (Marc) ou ne savait ce qu'il disait (Luc), car s'il avait bien identifié Moïse et Élie, il ne réalisait pas comment il y était parvenu.

5 Comme il parlait encore voici qu'une nuée lumineuse les couvrait d'ombre
Dans la tradition hébraïque la “nuée” est un nuage obscur comme une fumée (Is 4:5). Reposant sur la tente du Tabernacle durant le jour, elle la protégeait en la dissimulant aux regards. La nuit elle devenait flamme de feu (Nb 9.15). Le verbe hébreu indique simplement le fait de demeurer, rester, se tenir sur la tente, tandis que le choix des traducteurs grecs s'est porté sur σκιάζω ou ἐπισκιάζω, couvrir d'ombre. Ils se figuraient donc une nuée obscure.
Selon Luc c'était bien une épaisse nuée où, en y entrant, Moïse et Élie disparurent aux yeux des apôtres.
En Matthieu, le sens littéral du verbe ἐπισκιάζω, correspond mal à l'emploi de l'adjectif “lumineuse” qualifiant la nuée. Lumineuse la nuée ne saurait couvrir d'ombre ceux qu'elle sert à mettre en pleine lumière ; elle n'a pas pour fonction de les protéger en les cachant. Matthieu aurait donc fait un emprunt littéraire à ses parallèles mais indépendant du sens étymologique du verbe employé.

Icône de la Transfiguration XIIes, Monastère du Sinaï
6 En l'entendant les disciples tombèrent sur leur face et furent saisis d'une grande frayeur.
Ce verset et le suivant sont propres à Matthieu. Les disciples auraient été comme projetés à terre dans une position de prosternation avant qu'ils ne soient rassurés par la main de Jésus, comme Jean en Apocalypse 1.17.
En Marc, la peur ressentie par les apôtres vient juste après les paroles de Pierre à Jésus ; elle est à attribuer à l'apparition de Moïse et d'Élie. En la plaçant plus loin dans le verset, Matthieu lui a assigné une origine différente, à savoir l'audition de la voix céleste. Les apôtres en tombèrent à terre comme Paul sur le chemin de Damas à la vision de la lumière ( cf Ac 9.3, 22.6, 26,13). Selon Luc 9.34 les apôtres furent effrayés par le “ fait pour ceux-là d'entrer dans la nuée” : Pendant que la voix se faisait entendre, Moïse et Élie apparus chacun dans leur gloire furent happés par la nuée obscure et soustraits aux yeux des apôtres qui furent pris d'effroi par ce passage de la gloire à l'obscurité. Le lecteur des évangiles se retrouve ainsi devant trois interprétations des réactions de Pierre et de ses compagnons.

13 Les disciples comprirent alors qu'au sujet de Jean Baptiste il leur avait parlé. Ainsi même, le Fils de l'homme doit souffrir par eux D05, It
La phrase soulignée occupe la fin du v 12 dans les autres manuscrits. Pacée ici, elel correspond à une remarque de l'auteur alors qu'au v.12 elle est dite par Jésus comme annonce de sa Passion.

14 Un homme qui s'agenouilla devant lui.
Précision propre à D05.

15 Aie pitié de mon fils parce qu'il est “lunatique”.
Une expression déjà utilisée en Mt. 4.24, seuls emplois du NT. Tout en reprenant à Marc la description de la maladie de l'enfant, Matthieu l'attribuait à l'influence de la lune.

17 O génération incrédule et pervertie
Le participe pervertie est absent du parallèle de Marc (qui ne comporte que le premier adjectif “incrédule”), mais il est présent en Luc 9.41. Sur les 7 occurrences néotestamentaires il se rencontre 5 fois en Luc-Actes. Matthieu l'aurait ainsi repris au vocabulaire lucanien.

20...à cause de votre incrédulité (C, D05, L, W, It, Sy etc)
Ce reproche rappelle celui du verset 17 ; il a été atténué dans le texte standard par “à cause de votre peu de foi”.

...et rien ne vous serait impossible.
Après leur avoir reproché leur incrédulité, Jésus invitait ses disciples à surmonter les lois de la nature. Son parallèle en Luc 17.5 semble énoncé sur le ton d'une boutade qui demanderait à ne pas à être prise à la lettre.

21 Mais ce type ne sort que par la prière et le jeûne.
Un verset absent de B Θ א 33 579 788
Dans le parallèle de Marc où il est mieux inséré, la notification du jeûne est absente de D05 et quelques autres mss. En reprenant ce verset au terme de l'épisode, Matthieu lui aurait ajouté le jeûne.
Selon Luc Jésus ne suggérait pas de remède à l'impuissance des disciples ; mais des épisodes qui faisaient suite ressortait l'esprit de rivalité ; c'est contre cela que Jésus se serait élevé avec une certaine colère.

22 Retournés en Galilée (C D05, L W Θ 33 f 1-13 ),
Si Jésus et ses disciples retournaient seulement alors en Galilée, c'est que l'épisode de la transfiguration s'était déroulé ailleurs, sur l'Hermon comme Marc & Matthieu l'ont suggéré par l'évocation de la blancheur de la neige. La Tradition ayant supposé dès le Second siècle que la transfiguration s'était déroulée sur le mont Thabor en Galilée, les copistes ont retouché son texte. Selon Luc elle se serait déroulée sur le Carmel.

23 Et après trois jours il se réveillera
Après trois jours : même expression qu'en Mt 16.21 ; mais elle est inadaptée car Jésus n'avait passé qu'un jour dans le tombeau, soit du vendredi au coucher du soleil jusqu'au lendemain dans la nuit. Mais on a vu qu'elle venait de Luc où elle était un rappel des trois jours passés par Jésus dans le temple alors que ses parents le cherchaient. Luc n'en fit le rappel qu'une seule fois préférant dans les autres annonces de la Passion l'expression “le troisième jour” qui n'indiquait pas un temps passé dans le tombeau mais le troisième jour après le vendredi de la Crucifixion qui devint “le Jour du Seigneur”, sans compter que l'expression était un leitmotiv biblique.
Au verbe ἀναστῆναι Matthieu a préféré ici un synonyme au passif ἐγερθήσεται, il sera réveillé ou encore il se réveillera que Luc avait réservé aux personnes sorties par Jésus du sommeil de la mort. Son insertion ici rompt avec le caractère intentionnel affirmé par Jésus de se lever, physiquement, après sa mort. Pierre ayant affirmé dans son discours des Actes que Dieu avait relevé Jésus en le délivrant des affres de la mort (Ac 2.24), c'est au Père que la tradition a référé l'acte de résurrection, remplaçant ici et là ἀναστῆναι par ἐγερθήσεται.

La taxe des deux drachmes et le “Ficus Judaïcus”

La scène dite du "tribut" par Masaccio, Florence, XVs.


24 Et comme ils arrivaient à Capharnaüm
(D05) Le καὶ inscrit une continuité logique avec ce qui précède puisqu’au v 22 il est dit qu'ils s'en retournaient en Galilée.

C
eux qui prélèvent la didrachme (διδράγματα)
Une terminaison inhabituelle pour cet impôt versé initialement au Temple de Jérusalem avant que les Romains ne le revendiquent pour le temple de Jupiter Capitolien après la guerre de 70 sous la dénomination “fiscus judaïcus”. Il est appelé “tributum” dans le latin du codex Bezæ, mais “didrachma” dans la Vulgate.

Votre rabbi ne paie pas les deux-drachmes
S'agissait-il d’une question ou bien d'une constatation? Le grec ne comportant pas de ponctuation la question demeure.
- Si c'était une question, elle était très étrange car tout Israélite mâle âgé de vingt ans se devait de la payer, affirmant ainsi son identité par son appartenance au peuple de l'Alliance et avec elle sa liberté. Ne pas la payer était le fait des femmes, des esclaves et de ceux qui avaient perdu leur identité au sein du peuple.
- Si c'était une remarque elle laisse entendre que Jésus ne s'était pas soumis à cette redevance depuis plusieurs années.
La réponse laconique de Pierre ne permet pas de trancher :
25 Il dit : Oui.
Ce oui signifiait-il que Jésus payait la didrachme ou bien qu'il ne la payait pas ? La question comme la réponse laissent le lecteur dans l’indécision.
Les rois de la terre de qui perçoivent-ils taxes et cens ?

Le grec τέλη (τέλος) désigne les taxes au sens large. Le tétrarque Antipas prélevait des taxes sur les habitants de la Galilée qu'il gouvernait. Le latin du codex Bezæ comporte le mot “vectigal” qui est générique lui aussi, tandis que la Vulgate a opté pour “tributum”, le tribut payé à Rome par ses provinciaux (bien qu'en grec on eût du trouver φόρον le terme technique pour le tribut, cf. Lc 20.22, Rm 13.6-7).

Le cens, (grec κῆνσον, un latinisme) était lié aux recensements. Il était prélevé par les Romains qui recrutaient des τελωνῶν ou taxateurs parmi les Israélites.

Or  Jésus parlait des taxes en général et du cens en particulier alors que Pierre avait été questionné sur la redevance de la didrachme (deux drachmes). Le cens marquait la soumission à Rome alors que, par le paiement de la didrachme, l'homme âgé de vingt ans pouvait revendiquer son appartenance au peuple de l'Alliance (cf Philon d'Alexandrie, Des Lois Spéciales, 1.77). Les deux impositions n'étaient pas de même nature. Alors pourquoi Jésus faisait-il de la didrachme une servitude au même titre que le cens ?

De leurs fils ou bien des étrangers ?
Les Romains reportaient sur les provinces le paiement de l'impôt dont ils devenaient eux-mêmes exempts en tant que citoyens. En parlant de “fils libérés de l'impôt” Jésus faisait allusion à cet état de fait et par un glissement terminologique il se mettait sur un même plan avec les citoyens romains. Ne venait-il pas de se montrer sur la montagne sous des caractéristiques divines, recevant de la voix céleste le titre de “fils bien-aimé”? En tant que tel Jésus revendiquait d'être traité au moins comme un citoyen romain.

26 Les fils en sont donc libérés.
Jésus voyait dans le non paiement de l'impôt une marque de liberté.
Mais ses propos sont à remettre dans un autre contexte que le sien : Celui dans lequel Matthieu évoluait.
En effet, le dialogue entre Jésus et Pierre peut trouver une explication plausible à l'époque où les Chrétiens issus du paganisme se voyaient eux aussi soumis au “Fiscus Judaïcus”. Cet impôt s'était substitué à celui de la didrachme. Il n'était plus versé au temple de Jérusalem mais, après sa destruction, au Capitole pour la reconsturction du temple de Jupiter Capitolin. Le Fiscus Judaïcus fut mis en place par Vespasien (F. Josèphe GJ, VII.218) et la rédaction mathéenne pourrait dater de la décennie qui suivit la guerre contre Rome sinon de la suivante quand l'empereur Domitien adopta des mesures particulièrement dures dans le prélèvement de cet impôt.
Composée et rédigée par Matthieu cette péricope visait vraisemblablement à rassurer les Chrétiens qui pouvaient craindre de sacrifier aux dieux en versant le Fiscus Judaïcus. Mais si Jésus s’y était lui-même soumis et Pierre avec lui, il était, somme toute, préférable de suivre cet exemple que d'être conduit dans l'arène.
Et il y a lieu de se demander si le paiement de cet impôt n'a pas été un élément conséquent dans la rupture qui intervint à cette époque entre Juifs et Chrétiens. (Bibl. Marius Heemstra, The Fiscus Judaicus and the Parting of the ways, 2010).

27 Mais pour que nous ne les scandalisions pas, en te rendant au bord de la mer jette l'hameçon et enlève le premier poisson qui montera. En ouvrant sa gueule tu y trouveras un statère. T'en saisissant, donne le leur contre moi et toi.

Le grec ἀντὶ signifie en échange, contre, à la place de. Le statère d'argent était donc donné en échange de leurs vies.
Cet épisode serait à relier :
- d'une part au “signe de Jonas”; Matthieu voyait dans  le rejet du prophète par un monstre marin une image de la résurrection ; quant au rejet d'une monnaie romaine par un poisson, devait-on en conclure que mort et ressuscité le Christ ne pouvait pas être atteint par la salissure de l'argent ?
- et d'autre part à la confession de Pierre en Matthieu 16.16 D05, où se décèle déjà l'anagrame Ἰχθυς (= poisson) de Jésus Xrist de Dieu Fils, Sauvant, le poisson devenait symbole de Jésus lui-même.