Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 14







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Matthieu a emprunté son récit de la mort de Jean Baptiste à Marc tout en revoyant le portrait d'Antipas et tout en se référant aussi à Luc.

1 “Hérode le Tétrarque”
Ce premier verset  introduit l'épisode de la décapitation de Jean le Baptiste par Hérode selon le récit qu'en a fait Marc et sur qui Matthieu s'est aligné hormis, ici, l' erreur faisant d'Hérode un roi lui qui n'était que tétrarque. Et d’où tenait-il cette précision sinon de Luc 3.1 ? Mais l'erreur apparaît néanmoins un peu plus plus loin au v. 9 dans sa reprise de Marc 6.26 : “le roi fut attristé”.

Jean Baptiste et le Christ au tombeau entre St Pierre et St Thomas
Becket, albâtre fin XVs.
Nottingham Castle Museum.
décollation 2 “Celui-ci n'est-il pas Jean le Baptiste que moi j'ai décapité ?”
D et Itala a b d ff1 h.
Pourquoi cette phrase présente en D, l'Itala et le parallèle de Mc 6.16 a-t-elle disparu des autres manuscrits ? 
Au v 10 Matthieu a employé la formulation “ le roi, ayant envoyé, décapita Jean en prison” ; avec le v2 le lecteur est enclin à penser qu'Hérode avait décapité Jean de ses propres mains. Mais sans ce v.2 il pensera qu'un garde le fit de sa part. Aussi
les traductions françaises rendent la formulation par “il envoya décapiter Jean”  bien que dans l'original grec Hérode soit le sujet des deux verbes.
Selon Luc, Antipas avait décapité Jean de sa main et s'en vantait. Mais il est clair que le récit légendaire de Marc en était le déni, jusqu'à faire passer Antipas pour un adepte de Jean. Matthieu a conjugué les deux récits évangéliques afin de donner du tétrarque un portrait plus crédible.  Aussi la phrase du v 2 fut éliminée par les copistes pour une meilleure harmonisation avec Marc.

Pour Marc et Matthieu, Hérode aurait affirmé qu'en Jésus il voyait Jean Baptiste réveillé d'entre les morts (et animé de puissances). Une croyance prêtée par Luc à la foule, car si Hérode avait été superstitieux il n'aurait pas osé décapiter un personnage comme Jean et il n'aurait pas établi sa ville de Tibériade sur des tombes

3 Car Hérode s'étant saisi de Jean le lia dans la prison à cause d'Hérodiade la femme de son frère. D It a d e k
Les autres manuscrits comportent “et le mit”  après “lia” et l'insertion du nom Philippe comme frère d'Hérode. Mais les variantes nombreuses donnent à penser que cette leçon n'est pas la lecture originale et que celle-ci est bien celle du Texte Occidental. Ainsi initialement, Matthieu n'aurait pas commis l'erreur de Marc sur le premier époux d'Hérodiade.
Selon Flavius Josèphe celui-ci n'était pas Philippe mais Hérode, le fils de Mariamme, qui fut écarté du pouvoir par son père. C'est Salomé, fille d'Hérode et d'Hérodiade, qui épousa Philippe, son oncle (AJ,XVIII  109-110 &136-137). Hérode fut aussi un titre dynastique porté successivement par Archelaüs et Antipas avant qu'Hérode de Chalcis ne reçoive un royaume. Philippe qui ne porta jamais ce titre fut nommé en Luc 3.1 comme tétrarque à l'égal de son (demi-)frère Hérode-Antipas et c'est à ce verset, vraisemblablement, que Marc aurait emprunté son nom, mais en commettant une erreur.

La danse de Salomé, portail Nord de la Cathédrale de Rouen.  
Salome6  Or l'anniversaire d'Hérode arrivant, dansa sa fille Hérodiade, au milieu, et elle plut à Hérode.
Leçon propre au codex Bezæ qui suit le parallèle de Marc : “Or la fille de lui étant entrée, Hérodiade, ayant dansé et ayant plu à Hérode et aux convives...” Mc 6.22, D B Δ א - Ce qui fut réécrit ainsi : “la fille d'Hérodiade”.
Marc avait su qu'Antipas avait épousé sa belle-sœur Hérodiade qui avait eu une fille; mais il la dénommait Hérodiade comme sa mère et la croyait fille d'Antipas. Selon Flavius Josèphe elle ne s'appelait pas Hérodiade mais Salomé et son père n'était pas Antipas mais Hérode fils de Mariamme.
Sur ces différents points Matthieu a repris Marc sans changements. Il ne s'est donc pas référé aux œuvres de Flavius Josèphe .  La Guerre des Juifs publiée peu avant 80 ne dit pas qui fut le premier époux d'Hérodiade à la différence des Antiquités Juives publiées vers 93-94.

8 Manœuvrée par sa mère elle dit :“Donne-moi ici [...] la tête de Jean le Baptiste”
Matthieu a considérablement raccourci le texte de Marc. Ce verset donne à entendre pourquoi. Il écrivait qu' Hérodiade manœuvrait sa fille; mais selon Marc, elle manœuvrait son époux ; en effet, c'est elle et non lui qui aurait voulu faire mourir Jean (Mc 6.19). Contrairement à Marc et à Flavius Josèphe (GJ II.95) Matthieu n'a pas voulu donner l'impression qu'Antipas était manipulé par sa femme et il a raccourci le texte de Marc.

11 Et la tête fut apportée sur le plat et donnée à la petite fille (τῷ κορασίῳ).
  Elle n'était donc pas encore pubère ; elle aurait eu moins de douze ans en l'an 30. Or Philippe son époux mourut en 34. Le récit s'avère peu compatible avec la dynastie hérodienne.

13 En l'entendant Jésus s'éloigna de là dans une barque vers un lieu désert à l'écart.
À travers cette attitude, Matthieu conférait à Jésus une réaction émotionnelle à la nouvelle de la mort de Jean, ce dont Marc n'a pas fait part.

21 Ceux qui mangèrent étaient des hommes (ἄνδρες) comme cinq mille en dehors des enfants et des femmes
Enfants et femmes n'avaient-ils pas été comptés dans le chiffre des cinq mille hommes? ἄνδρες désigne les hommes au masculin à lα différence d'׳ἄνθρωποι qui inclue hommes, femmes, veillards et enfants. Avec "comme cinq mille hommes" (ἄνδρες ὡς πεντακισχίλιοι) l'expression était reprise de Luc D05 qui avec ὠς établissait non une approximation mais une comparaison avec un corps de 5000 hommes, semblable à une légion que Jésus fit asseoir par demi-centuries de cinquante.

                  Pierre sauvé des eaux, Codex Egberti Xs
Salome 33 En vérité toi tu es Fils de Dieu ! 
Première confession par les disciples de la filiation divine de Jésus. Elle précède celle que fera Pierre deux chapitres plus loin à la question de Jésus : Qui dites-vous que je suis ? Matthieu  ne s'est pas soucié de chronologie ne recherchant pas dans la vie de Jésus une pédagogie adaptée à son enseignement.

  Matthieu a étoffé un épisode repris de Marc où Jésus opérait une apparition fantomatique. En conférant à Pierre un tempérament volontaire et audacieux, mais aussi traversé par le doute, Matthieu a donné à la scène un caractère plus palpable. En éprouvant Jésus, Pierre ne venait-il pas de se plonger lui-même dans l'épreuve ?