Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 13







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La parabole du semeur

1- Son contexte
L'introduction de la parabole du semeur offre un même contexte en Marc et Matthieu, plus imprécis en Luc.

Matthieu XIII D05 Marc IV D05
Luc VIII D05
1 - or en ce jour là, Jésus sortit et s'assit au bord de la mer;
2 et s'assemblèrent auprès de lui des foules nombreuses de sorte que montant dans la barque pour s'asseoir, toute la foule se tenait sur le rivage.
1- Et il prit l'initiative à nouveau d'enseigner près de la mer et s'assembla auprès de lui le  peuple en nombre, de sorte que montant dans la barque il se trouvait assis d'un côté de la mer et toute la foule était au bord de la mer. 4 - S'assemblant une foule nombreuse et ceux -la ville- qui marchaient à sa rencontre - il dit
devant eux la parabole suivante :

Selon Marc et Matthieu Jésus aurait énoncé cette parabole parmi d'autres, assis dans la barque tandis que la foule l'écoutait sur le rivage. Et c'est à ses disciples seulement qu'il en donna l'explication.

plaine de Yizréel
Plaine de Yizreel (= Dieu sèmera) depuis le mont de Giv'at HaMore(= celui qui enseigne) surplombant Naïn; sur la colline tout au fond : Nazareth.
Le contexte dressé par Luc est imprécis et il faut prendre en compte les éléments précédents et suivants pour en avoir une plus juste idée. La mère et les frères de Jésus cherchèrent à le rencontrer alors qu'il était en train d'enseigner près de “la ville” ; et la dernière à avoir été nommée était Naïn en face de Nazareth où demeuraient les siens; comme elle se trouvait en bordure de la plaine de Yizréel (nom signifiant “Dieu sèmera” car grenier à blé de la Galilée et de la Samarie),  la topographie a pu susciter l'énoncé de la parabole et lui servir de cadre. Sa famille arrivée sur les lieux devenait alors l'exemple de la bonne terre, et elle fut louée indirectement par Jésus comme  écoutant et mettant la parole en pratique.

2- Le style
Matthieu XIII.3-4 D05 Marc IV. 3-4 D05
Luc VIII.5 D05
Voici qu'est sorti le semeur pour semer(σπεῖραι). Et en semant (ἐν τῷ σπείρειν) quelques uns  tombèrent... Voici qu'est sorti le semeur et en semant (ἐν τῷ σπείραι)l'un tomba Le semeur sortit semer (σπεῖραι) son grain d'ensemencement et en semant (ἐν τῷ σπείρειν), l'un  tomba

Dans le verset lucanien, la quadruple répétition de la racine semer revêtirait-elle un sens poétique et symbolique ?
La répétition simple est de caractère biblique ; doubler cette répétition dans le même verset avait-il pour fonction de retenir l'attention?
Marc a, quant à lui,  opté pour la répétition simple, évitant la seconde puis la troisième occurrence. Or, il a reporté l'aoriste de la seconde sur la quatrième, là où le présent est attendu ; il s'est en outre privé du substantif semence de la troisième occurrence qui est rappelé dans les versets suivants par des pronoms. C'est non sans entorses à la syntaxe que Marc a allégé le style lucanien dont il s'avère ici dépendant.
Pour éviter la quadruple occurrence lucanienne et corriger Marc, Matthieu a gardé les deux premières et la quatrième occurrences; mais en évitant la troisième il s'est lui aussi privé du substantif semence rappelé dans les versets suivants par les pronoms “quelques uns” et “d'autres” ; comme ceux-ci ne correspondent à  aucune entité grammaticale, le lecteur comme le traducteur sont amenés à suppléer.
Pierre Paul Richier
Le semeur par Pierre Paul Richier

Il faut donc revenir au codex Bezæ pour comprendre la génèse rédactionnelle de ces versets (amendés ensuite par les copistes du texte Alexandrin). Luc apparaît bien comme la matrice des deux autres : le contexte topographique sous-jacent est cohérent avec l'énoncé de sa parabole; cohérente sa rédaction grammaticale. En les reprenant avec une volonté de simplification Marc, suivi par Matthieu, a porté atteinte à cette cohérence. Et si Matthieu a repris Marc, il est manifeste que son v 3 est issu de Luc.


Mt 13.4-6 : quelques uns tombèrent le long du chemin, et vinrent les oiseaux qui les mangèrent. Quelques uns tombèrent sur les pierres (πετρώδη) où ils n'avaient guère de terre et aussitôt ils séchèrent du fait de ne pas avoir de profondeur de terre. 6 Le soleil se levant ils brûlèrent et du fait de ne pas avoir de racine ils se desséchèrent.
Comme en Marc selon D05, les verbes sont en grec au pluriel en dépit d'un sujet neutre pluriel qui requiert un verbe au singulier (un pluriel corrigé dans le Texte Alexandrin par un singulier).
Le terme πετρώδης est rare; Marc et Matthieu ont-ils souhaité éviter une allusion au nom du premier des Apôtres en optant pour un composé de son nom?
Les verbes soulignés sont en grec au pluriel bien que leur sujet soit du genre neutre. Ils séchèrent, par contre est au singulier. Tous sont recopiés de Marc D05 où le sujet est tantôt au singulier tantôt au pluriel neutre, alors qu'il est partout au singulier chez Luc.  Dans la partie explicative de la parabole le sujet est au singulier chez les trois Synoptiques.



3 - La conclusion
Matthieu 13.11-12 Marc 4.24-25 Luc 8.12 & 18
À vous il est donné de connaîtreles mystères du royaume des cieux, mais à eux cela n’est pas donné. Car celui qui détient, il lui sera donné et il sera dans l’abondance. Mais celui qui ne détient pas, même ce qu’il a lui sera enlevé. Avec la mesure dont vous mesurez il sera mesuré pour vous et il vous sera ajouté. Car celui qui détient, il lui sera donné et celui qui ne détient pas,  même ce qu'il détient lui sera enlevé. Ceux qui, s'étant mis à suivre, vient le diable et il enlève de leur coeur la parole, afin que tout en ayant cru, ils ne soient pas sauvés... Considérez donc la manière dont vous écoutez ! Car celui qui détient, il lui sera donné et celui qui ne détient pas, lui sera enlevé même ce qu'il pense détenir.

La conclusion ne recouvre pas un sens identique chez chacun des trois Synoptiques :

- Pour Luc, il faut relier le v 18 au v 12 , où celui qui enlève, n'est autre que le diable qui, à l’image des oiseaux picorant le grain semé, ôte la parole  du coeur des disciples ; dans la parabole des mines qui comporte une conclusion similaire (Lc 19.26) le diable est remplacé par la tyrannie des pouvoirs (cf Lc 19, 22-27a ).
- Pour Marc celui qui détient représente celui qui, pour avoir entendu la Parole, sait se servir d'une bonne mesure de générosité à l'égard d'autrui ; il sera récompensé à la différence de celui qui thésaurise pour lui-même.
- Pour Matthieu, “celui qui a” représente les disciples auxquels sont révélés les mystères du royaume des cieux. Celui qui n'a pas représente “ceux-là” à qui il n'est pas donné de les connaître. S'établit ainsi une différence nette entre deux groupes. Or, à l'époque où Matthieu écrivait, la scission entre Juifs et Chrétiens était déjà consommée  ; cette scission transparaît à travers la compréhension que l'évangéliste avait des paroles de Jésus. La parabole du v 52 sur l'ancien et le nouveau, parabole qui lui est propre, le confirme.


13-15 C’est pourquoi il (je) leur parlait en paraboles...de peur qu'ils ne se convertissent . Et lorsque s’accomplira  sur eux la prophétie d’Isaïe disant :“Va dire à ce peuple : Vous aurez beau écouter vous ne comprendrez pas et regarder et vous ne verrez pas. Car le coeur de ce peuple s’est épaissi, et ils ont endurci leurs oreilles,  et ils ont cligné des yeux, de peur qu’ils ne voient des yeux, et qu’ils n’entendent des oreilles, et que du coeur ils ne comprennent, et qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse”.

La phrase “de peur qu'ils ne se convertissent” se trouve dans les mss D05, θ,1,1582, f13... Jésus parlait en paraboles devant un auditoire qui n'était pas prêt à “voir et à entendre” car il pouvait craindre d'avoir à se convertir ; et si Jésus parlait en clair, la responsabilité de ce peuple en serait d'autant plus aiguë. De fait il lui parlait en paraboles. Et c'est aux disciples seulement qu'il donna l'explication de la parabole du semeur.
Les versets suivants sont repris d'Isaïe 6.9-10 selon la LXX ; Matthieu a été le seul à insérer cette citation entre la parabole du semeur et son explication. Elle renforce le poids de la remarque qui précède sur le v12.
Avec le v 13 qui est au discours indirect (il leur parlait au lieu de je leur parle) dans le texte grec de D05 (mais pas dans le latin correspondant), la citation apparaît bien comme une parenthèse insérée par le rédacteur et non comme un propos tenu par Jésus.




Matthieu 13.19 Marc 4.15 Luc 8.12
Tout écoutant la parole du Royaume sans comprendre, vient le mauvais qui arrache ce qui a été semé dans leur cœur. Or ceux qui sont près du chemin où est semée la parole et lorsqu'ils entendent, aussitôt vient Satan qui emporte au loin la parole semée dans leurs coeurs. Or ceux près du chemin, sont ceux , qui s'étant mis à suivre, vient le diable et il enlève de leur coeur la parole, afin que tout en ayant cru, ils ne soient pas sauvés.

Selon Matthieu le fait d'écouter sans comprendre mène l'auditeur à sa perte. Pour Luc et Marc la faute en revient au diable ou Satan sans que la faute de la part de l'écoutant soit identifiée.
Le participe συνιόντος de συνέιμι être ensemble en D05 est une coquille, au lieu de συνιέντος participe présent de συνίημι, comprendre des v 13 & 15.

25 son ennemi qui sema pardessus la zizanie
Le terme ζιζάνια  est un sémitisme qui désigne en araméen dans le Talmud une tare du blé du Moyen-Orient : elle lui ressemble mais ses grains sont noirs. Le traducteur latin a gardé le sémitisme “zizania” tandis que la traduction française a opté pour l'“ivraie”, une graminée sauvage poussant naturellement dans les champs de blé en Europe du Nord.

linotte melodieuse
La linotte mélodieuse
32 C'est la  plus petite de toutes les semences, mais lorsqu'elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent et reposent dans ses branches.
Si la graine de sinapis ne devient jamais un “arbre”, elle peut atteindre la taille d'un arbuste de 2m de haut; selon Luc D05, sous ses rameaux les oiseaux peuvent  reposer ; c'est en la comparant aux autres plantes potagères que Marc accentuait sa grandeur en  la présentant comme un arbre aux “grandes branches” à l'ombre desquelles les oiseaux pouvaient se reposer. Matthieu, observateur de la nature, n'a pas gardé ce qualificatif.


44 Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ que quelqu'un ayant trouvé, cache et dans sa joie va et vend tout ce qu'il a, et il achète ce champ.
Les différentes législations de l'Antiquité traitaient de la découverte des trésors enfouis :

- Selon le Droit hébraïque  lorsque le propriétaire du trésor avait abandonné toute idée de le retrouver, le trésor revenait à l’inventeur qui n’avait pas nécessité d’en faire la publicité.
- Selon l’ancien droit oriental  les inventeurs possibles étaient récompensés tout comme l'inventeur effectif.
- Selon le Droit romain, en application de la théorie des biens en déshérence, le citoyen qui découvrait un trésor devait le remettre au fiscus.  Sous les empereurs Claudiens, Flaviens et Antonins, la législation évolua: le trésor, découvert par un gallo-romain sur son terrain, lui appartenait en totalité ; sur le terrain d'autrui, il avait droit à une moitié, l'autre partie étant dévolue au propriétaire du terrain. Si le propriétaire de la chose découverte se révélait, il pouvait réclamer en justice la restitution du trésor.

Si l' auteur de la parabole se référait au Droit hébraïque  il n'aurait pas eu besoin de faire enfouir à nouveau le trésor par son protagoniste. Vivant dans le contexte du Droit romain il n’ignorait pas que la découverte d’un trésor ne revenait pas à son seul “inventeur”, mais en partage avec le propriétaire du champ.  En s'attribuant le trésor à l’insu du propriétaire à qui il se proposait d'acheter son champ le protagoniste de la parabole ne respectait pas la loi et commettait une fraude. Son acte de dissimulation était répréhensible au regard du Droit et l’image spirituelle qu’il véhiculait contredisait l’esprit évangélique.
Ce verset unique à Matthieu fait partie de cet ensemble de paraboles qui lui sont propres et qui ont pour objet le salaire, l’argent, l’or et les valeurs financières ; la “miséricorde” s’y révèle parfois en position de toute puissance, au point que la justice et le droit n’y ont plus leur place. N'y aurait-il pas là un critère permettant de discerner ce qui revient en propre à l'évangéliste est n'est pas attribuable au Fils de l'homme?

Dans le Code Justinien, le trésor considéré comme un « bienfait de Dieu » était attribué entièrement à l’inventeur. Se remarque ici l’influence du verset matthéen sur le Droit byzantin.

54 Et se rendant dans sa patrie il les enseignait dans leur synagogue de sorte qu'il étaient étonnés au point de dire : D'où cela, toute cette sagesse et cette puissance ? N'est-il pas le fils de l'artisan ? Sa mère n'est-elle pas dite Marie, ses frères Jacques et Jean, Simon et Jude ?
Le fils de l'artisan : Marc qui , connaissant l'impôt par tête pouvait relever d'une condition modeste, voyait en Jésus un artisan  de la pierre, du bois (Jr 10.3) ou du métal (Os13.2). Matthieu a préféré voir en lui le fils d'un artisan et la tradition a entrevu sous ce vocable un charpentier proche du métier d'architecte, plus noble que celui du simple artisan.
D05 n'est pas le seul manuscrit à comporter le nom de Jean au lieu de Joset. Les lectures sont très embarrassées concernant les “frères de Jésus” et ce verset pourrait laisser entendre que les deux apôtres Jacques et Jean, fils de Zébédée, étaient tout comme Simon et Jude des “frères de Jésus”, c'est-à-dire des proches.

Au pied de la croix on s'attendrait à trouver en D05 la mère de Jacques et Jean, mais c'est “Marie de Jacques et de Joset la mère” (Mt 27.56) qui accompagnait Marie Madeleine : la formulation est ambiguë car elle laisse penser que Marie était femme de Jacques et mère de Joset ou bien qu'elle était la mère de l'un et de l'autre, au choix.

Or, selon Lc 24.10 et Marc 15.47 vint au tombeau avec Marie Madeleine, Marie de Jacques; avec l'article Μαρία ἡ Ἰακώβου il s'agit très vraisemblablement de la femme de Jacques, plutôt que sa fille; le génitif proscrit l'éventualité que ce puisse être sa mère, de là l'hésitation de la part des évangélistes Marc et Matthieu, comme des copistes, à l’assimiler à  “Marie mère de Jacques et de Joset”.

Jacques appelé “frère du Seigneur” aux dires de Paul n'était pas sans épouse et ce serait-elle qui accompagnait Marie Madeleine au tombeau.
Jacques et Jude sont connus comme deux frères consanguins par les écrits néotestamentaires (et apocryphes), et le Simon qui succéda à Jacques comme épiscope de l'église de Jérusalem était de sa parenté (vraisemblablement un fils de Jude).