Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 11







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Ce chapitre porte essentiellement sur la personnalité de Jean le Baptiste. Il a son parallèle en Luc 7.18 sq. , les v 12-13 en Lc 16.16-17 , les v 20-27 en Lc 10. Si ces textes sont très semblables, leurs différences n'en sont pas moins significatives.

2 Jean...envoya par le moyen de ses disciples.
Par le moyen traduit la préposition διὰ qui, dans le parallèle lucanien, correspond au nombre δύο, deux qui a été répercuté seulement dans quelques manuscrits de Matthieu. Selon Luc ce sont ces deux disciples là qui furent proposés en remplacement de Judas (cf. Actes 1.16-26). Mais selon Matthieu qui n'en a pas fait part, le nombre des disciples de Jean n'offrait pas d'incidence ; d'où le changement de δύο en διὰ.

3 Es-tu celui qui œuvre ou bien en attendons-nous un autre ?
D05 est seul à comporter cette leçon alors que d, le correspondant latin, présente la leçon courante, “qui uenis”. Le participe ἐργαζόμενος, celui qui œuvre, a donc été corrigé en ἐρχόμενος, celui qui vient, par harmonie avec le parallèle lucanien 7.19. Il s'agirait donc d'une erreur de copiste par homothétie avec le verset précédent où il est question des œuvres accomplies par Jésus. Cette erreur pourrait avoir eu des répercussions sur le v 19, mais dans d'autres manuscrits que le codex Bezæ.

céramique grecque
Céramique peinte attribuée au peintre d'Euaion, 450 av JC, Louvre
Mais qui êtes-vous allés voir? Un homme habillé par des mignons (μαλακοῖς) ?
Ce verset a son parallèle en Lc 7.25 qui comporte le terme ἱματίοις, vêtements, qui fait défaut ici. En outre la préposition ἐν qui n'était pas initialement dans le texte a du être rajoutée dans l'interligne.
Le grec μαλακοῖς est à la fois un adjectif signifiant raffiné et un substantif désignant les pratiques homosexuelles ou les mignons. Or dans cette phrase comme dans la suivante μαλακοῖς τὰ μαλακὰ sont grammaticalement des substantifs et non des adjectifs comme en Luc. Et comme le verset concerne le geôlier de Jean, Hérode Antipas connu pour ses débauches, l'évangéliste pourrait avoir voulu introduire, par un jeu de mots, une allusion plus directe aux pratiques du tétrarque. S'il y a jeu de mots, il relève du grec et ne se retrouve pas en hébreu ou en araméen.


19 Aussi la Sagesse a été justifiée par ses enfants (C, D05, L, X, D, Q, S, F, 22, 33, 372, 892, 2737, Itala, Sys-c hmg, sa, mae-1, goth, f 1-13 ).

Cette phrase du codex Bezæ est partagée par l'ensemble des manuscrits ; elle est semblable à son parallèle lucanien (Lc 7.35 à l'exception de א) qui répond au verset de Luc 7.29 : “Le peuple et les collecteurs ont rendu justice à Dieu en se plongeant au baptême de Jean ”. En se faisant baptiser, ils ont manifesté leur désir de se purifier pour accueillir le pardon divin. En accomplissant cet acte de repentir, ils ont reconnu la justice divine. Ils ont ainsi rendu justice à Dieu qui seul est innocent. Ils l'ont ainsi “justifié”.
Or ce verset n'a pas été répercuté par Matthieu, pas plus que le suivant “les Pharisiens et les légistes ont annulé pour eux le dessein de Dieu en ne se faisant pas baptiser par lui”. Son verset 19 ne jouit donc pas comme son parallèle lucanien d'une référence précise qui en explicite le sens. Néanmoins, la phrase qui le précède, “les collecteurs et les pécheurs amis de Jésus” peut répondre à la question : qui sont, les enfants de la Sagesse ?

Cette traduction du verset repose sur le sens par donné à la préposition ἀπὸ et qui est le sens propre de la préposition ὑπὸ ; car ἀπὸ signifie à partir de, depuis ou bien loin de, et la phrase pourrait se comprendre ainsi : La sagesse a été justifiée loin de ses enfants, les enfants étant alors les Pharisiens et les légistes à qui s'adressait en premier la parole de Dieu. Cette phrase serait alors le point d'orgue de la complainte qui la précède.

Plusieurs manuscrits B W א 124 788 202 1319 2145, Syp-h, bo, détiennent la leçon qu'a privilégiée la tradition : La Sagesse a été justifiée par ses œuvres.
Mais ce sens littéral n'est pas vraiment clair, voire incompréhensible pour Harnack, Sprüche Jesu, p. 18. Aussi il faut donner au passif le sens du moyen : La Sagesse s'est justifiée d'après ses œuvres. Mais Dieu a-t-il besoin d'accomplir des miracles pour se justifier devant les hommes? Le plan de Dieu devrait-il se justifier au regard de ses résultats ? La phrase pose plus de questions qu'elle n'en résoud. C'est face à l'absence des versets Luc 7.29-30 qu'un copiste a pu changer en Matthieu les enfants par les œuvres.

Aussi la leçon du codex Bezæ ressort comme la leçon originelle. Elle trouve en Luc le contexte qui l'explicite. Et si Matthieu a regroupé dans ce chapitre XI différents versets ayant trait à Jean il a éliminé ceux dont il ne saisissait pas forcément la teneur. On peut en conclure qu'il est redevable à Luc; par contre, on ne saurait dire l'inverse à moins de vouloir prêter au Christ des propos manquants de cohérence.

23 Et toi Capharnaüm est-ce que tu seras élevée jusqu’au ciel ou bien jusqu’à l’Hadès tu descendras ?
Il s'agit d'une question, et elle englobe les deux phrases (comme en Luc 10.15 D05); chez les deux évangélistes il y a eu suppression de la conjonction “ou” dans le Texte Alexandrin, faisant passer la seconde phrase pour l'affirmation d'une condamnation.

27 Tout me fut remis par (ὑπὸ) mon Père et pas un ne reconnaît le Fils sinon le Père ni le Père quelqu’un ne reconnaît sinon le Fils et celui à qui le Fils voudrait le révéler.

Ce verset a son parallèle en Luc 10.22 mais avec des différences importantes:


Luc X.22 Matthieu XI.27
1 Tout m’a été remis du Père
2 et pas un ne connaît qui est le Fils
3 sinon le Père,
4 ni qui est le Père sinon le Fils
5 et celui à qui le Fils voudrait le révéler.
1 Tout m’a été remis par mon Père,
2 et pas un ne reconnaît le Fils
3 sinon le Père,
4 et quelqu’un ne reconnaît pas le Père sinon le Fils
5 et celui à qui le Fils voudrait le révéler.


ligne 1 : Jésus appelle Dieu Père ou mon Père ; cette variation n'est pas essentielle puisqu'il partage cette paternité avec ses disciples. Le fait de ne pas trouver de possessif devant les personnes se rencontre davantage chez Luc que chez Matthieu.
“Du Père” traduit la préposition ἀπὸ qui marque l'origine : depuis (hébreu מאת אבי ). Jésus vient du Père, du sein du Père, de là où est le Père.
“Par le Père” avec ὑπὸ (hébreu לפי) tend à lui conférer une valeur "instrumentale" le plaçant en intermédiaire entre Dieu et les hommes. Comme dans le grec tardif les deux prépositions ont eu tendance à être confondues, c'est cette seconde lecture qui a prévalu.

Ligne 2 : “reconnaître” chez Matthieu est-il l'équivalent de “connaître qui est qui” chez Luc?
Oui s'il s'agit d'identité comme on le pense, le Père et le Fils dans leur unité divine pouvant seuls s'identifier l'un l'autre, se reconnaître mutuellement, étant une même essence dans la distinction des personnes.
Trinitas

Pas un ne sait qui est le Fils sinon le Père ; pas un ne sait qui est le Père sinon le Fils.
C'est ce qu'a peint Enguerrand Quarton pour la Chartreuse de Villeneuve lès Avignon en 1453.

Or “reconnaître” peut se comprendre aussi dans les différentes acceptions du terme : Le Père reconnaît le Fils et l'adopte comme tel. Le Fils manifeste sa reconnaissance envers le Père.
À la différence de Luc, il ne s'agit plus alors en Matthieu de l'identité divine révélée par le Christ à ses disciples, mais de sa messianité présentée comme une adoption par Dieu. Il est significatif que dans leur grande majorité les traducteurs ont conféré ici à ἐπιγιγνώσκει le sens propre de γιγνώσκει, connaître, connaître intimement, connaître vraiment, évitant ainsi les différents sens de reconnaître.