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Ce chapitre est parallèle au chapitre XIV de Marc, auquel sont repris la plus part des éléments ; Matthieu en a intégré de nouveaux dont la cohérence, elle aussi, interroge (cf v 4, 5, 11, 12, 17, 60a). En dépit de son caractère shématique, le déroulement de la Passion selon Luc, plus proche des faits, rend davantage compte des paroles du Christ.

2 Après deux jours vient la Pâque et le Fils de l'homme est livré pour être crucifié.
La Pâque : sur le calendrier de la fête, cf Mc 14.12
Livré pour être crucifié : Nouvelle prophétie de la Passion, sans annonce de la résurrection et qui n'a pas de parallèle synoptique strict. Selon Luc 24.3-7, les hommes apparus aux femmes dans le tombeau leur rappelèrent qu'il avait annoncé qu'il se lèverait après avoir été crucifié.

Ossuaire en albâtre portant l'inscription
Joseph fils de קפא, Ier siècle
.
ossuaire de Caiphe ossuaire de Caïphe3 Alors se rassemblèrent les grands prêtres et les anciens du peuple dans la cour du grand prêtre appelé Caïphe. Καϊφα : Caïphe, même orthographe qu'en Luc D05  et que sur l'ossuaire de  Joseph fils de  קפא (Képha). C'est elle qui a été observée en latin avec Caiphas (Itala et Vulgate).
L'insertion, dans le Texte Alexandrin et chez les deux évangélistes, d'un second α après le ï (Καϊαφα, hébreu קַיָּפָא)  permettait de le différencier phonétiquement de Κηφᾶς/כיפא, le surnom de Pierre. Marc, par contre, ne l'a jamais nommé sinon sous son titre de “grand prêtre”.

4 Et ils tenaient conseil
Avec l'emploi de l'imparfait συνεβουλεύοντο au lieu de l'aoriste συνεβουλεύσαντο.
La tenue d'un conseil des grands prêtres et des anciens dans la cour du palais de Caïphe n'était pas “ordinaire”, puisque les réunions du sanhédrin, qui comptait 70 membres, se tenaient au temple. Chez le grand prêtre une telle assemblée ne pouvait qu'attirer l'attention alors qu'une action par la ruse allait être décidée. Ce développement matthéen revêt un aspect contradictoire.

5 Et ils disaient : Pas pendant la fête afin qu'il n'y ait pas d'agitation dans le peuple.
Ce souci des autorités se serait avéré anachronique puisque Jésus fut arrêté durant la nuit de la fête, au sortir du repas pascal.
Le parallèle de Marc 14.2, plus subtile, ne génère pas cette contradiction.

6 La maison de Simon le lépreux.
λεπρωσοῦ au lieu de l'attendu λεπροῦ par influence probable du latin leprosus. La maladie de Simon était énoncée par Marc alors que le parallèle lucanien le disait simplement pharisien. Selon Jean il ne s'appelait pas Simon mais Lazare que Jésus venait de ressusciter.

7 un flacon en albâtre d'un parfum de grande valeur.
À l'adjectif  πολυτίμου, de grande valeur, de A2, D05, L, Θ etc présent en Mc 14.3 (où il alterne selon les manuscrits avec πολυτελοῦς, de grand prix)  a été préféré βαρυτίμου, de forte valeur  en B03 K U W etc.

11  Les pauvres.

Matthieu XXVI
Marc XIV D05
11 Toujours, en effet, les pauvres vous avez avec vous-même,

mais moi vous ne m'avez pas toujours.
7 Toujours, en effet, les pauvres vous avez avec vous et quand vous le voulez vous pouvez leur faire du bien.
Or, moi vous ne m'avez pas toujours.








Si les pauvres sont là les “riches” aussi, qui peuvent leur faire du bien. Tandis que Jésus, le pauvre parmi les pauvres, ne serait pas toujours avec ses disciples. L'oindre d'un parfum précieux était donc pleinement justifié.
Or, en omettant la phrase intermédiaire, et quand vous le voulez vous pouvez leur faire du bien, Matthieu prêtait à Jésus un propos méprisant pour les pauvres.

12
Matthieu XXVI
Marc 14 D05
12 Car, elle, en répandant ce parfum sur mon corps a agi en vue de mon ensevelissement. 13 Amen je vous dis : Là où sera proclamé cet évangile dans le monde entier sera redit aussi ce qu'elle a fait en mémoire d’elle. 8 elle a anticipé de parfumer mon corps pour l'ensevelissement. 9 Amen je vous dis : Là où sera proclamé l'évangile, dans le monde entier, aussi ce qu'elle a fait sera redit en mémoire d’elle.









- Sur quoi la femme “anticipait-elle” ?
- Sur le geste qu'elle n'allait pouvoir accomplir lorsqu'elle se rendrait au tombeau puisqu'elle n'y trouverait pas le corps de Jésus pour nettoyer et parfumer son corps selon l'usage. Son onction, accomplie par avance, préfigurait ce fait et donc, sa résurrection. Telle était l'interprétation donnée par Jésus à son geste. Selon Marc, il s'agissait bien de Marie Madeleine.
- En ne gardant pas la notion d'anticipation, Matthieu s'empêchait d'établir un lien avec les femmes au tombeau ; aussi le geste d'onction n'était accompli que “pour ensevelir Jésus” ; le sens recherché par Marc est absent de la péricope rédigée par Matthieu.

13 “Ce qu'elle a fait en mémoire d'elle” : La position de cette expression après “ce qu'elle a fait” (et non après “sera redit” dans le parallèle de Marc), pourrait laisser entendre que la femme avait agi “en mémoire d'elle-même”. Car Matthieu pensait peut-être qu'elle avait réitéré un geste déjà accompli auparavant. Disposant des évangiles de ses prédécesseurs, ne  manquant pas de faire un lien entre les différents épisodes de Marc et de Luc, il a pu être amené à penser que la femme versa deux fois du parfum sur la tête de Jésus, la première fois en action de grâce pour sa guérison intérieure, la seconde pour la confirmer. L'évangéliste Jean (Jn 11.2 & 12.3) évoquait également deux onctions faites par la même femme, Marie. Mais à l'inverse de lui, Matthieu n'aurait pas établi de lien direct avec Marie-Madeleine.

14 Alors se rendant, un des 12 [dit Judas Scarioth auprès des grands prêtres]...
La phrase entre crochets avait été oubliée du copiste ; aussi  sur les deux lignes suivantes — πρὸς τοὺς ἀρχιερεῖς καὶ εἶπεν αὐτοῖς· τί θέλεται μοι δοῦναι; : auprès des grands prêtres et il leur dit : que voulez-vous me donner ?— l'encre fut grattée et la ligne manquante fut réécrite par le même copiste.
  Sur la graphie Scarioth cf. Mc 14.10.

15a Et il leur dit : Que voulez-vous me donner et moi je vous le livrerai.
  Ainsi Judas aurait d'emblée demandé une rançon aux grands prêtres, l'argent étant sa motivation première.
Selon Marc, les grands prêtres promirent de l'argent à Judas qui ne l'avait pas demandé.
Selon Luc, les grands prêtres ourdirent de lui donner de l'argent, de manière à ce qu'il aille jusqu'au bout de sa trahison.

15b Les 30 pièces d'argent
15b (D05, 1, 1582, f1 Itala).
Ils lui pesèrent 30 statères (στάτηρας).
15b (NA28)
Ils lui pesèrent trente ἀργύριά.
Zacharie 11.12 (LXX)
Et ils pesèrent mon salaire, trente ἄργυρους
 
Il n'est pas précisé en D05 et l' Itala si le statère était d'or ou d'argent, à la différence de l et 1582 selon lesquels il était d'argent. Or le statère d'argent était l'équivalent de deux didrachmes. Selon Ex 21:32 le prix d'un esclave homme ou femme pouvait être de 30 didrachmes.
30 statères correspondraient ainsi à l'achat de deux esclaves. Le statère de Thessalie de ± 6 g. valait 1 denier1/2, et 30 statères 45 deniers; comparativement le parfum versé sur Jésus par Marie Madeleine valait plus de 300 deniers (Mc 14.5), soit six fois plus que 30 statères. Une rançon de 30 statères n'était pas élevée, et insuffisante pour que Judas procède à l'acquisition d'un domaine. C'est ce qui explique la retouche par ces trente (pièces d') argent qu'on ne sait pas évaluer exactement. Le statère fait son apparition une autre fois dans un récit de Matthieu (17.27) où le contexte suppose un statère d'argent. Matthieu est le seul écrivain du Nouveau Testament à nommer cette monnaie grecque avec la didrachme.
Le verbe ἵστημι traduit l'hébreu שָׁקַל qui signifie peser en Zacharie 11.12 “et ils pesèrent pour mon salaire trente pièces d'argent” d'où Matthieu a pu  reprendre la phrase correspondante de la LXX avec son chiffre 30. Et en effet, le verset 13 qui fait suite se retrouve au chapitre suivant avec le remord de Judas.

17 - Or le premier (jour) des azymes...
Les disciples se préoccupaient de la préparation de la Pâque (avec l'immolation de l'agneau au temple l'après-midi du 14 nisan);par contre, le premier jour des azymes correspondait au 15 nisan le jour où l'agneau pascal était mangé. Matthieu a répercuté l'erreur choronologique de Marc 14.12.

18 Il dit : Allez à la ville chez une certaine personne et dites-lui : Le maître dit : Mon temps est proche. Chez toi je ferai la Pâque avec mes disciples. 19 Et les disciples firent comme le leur avait ordonné Jésus et il préparèrent la pâque.
Chez une certaine personne
: Deux interprétations ont été données à cette expression :
- Soit une personne dont Jésus n'aurait pas dit publiquement le nom pour des raisons de sécurité, en accord avec le parallèle de Luc.
- Soit  tout un chacun vers qui pouvait se porter le désir de Jésus de partager sa Pâque; Matthieu conférait ainsi un sens spirituel aux paroles et aux gestes accomplis pour la préparation.

Ravenne, église St Apollinaire le Neuf, VIs.
Ravenna mosaici 20 Le soir venu il se mit à table avec les Douze, et comme ils mangeaient ...
Selon Matthieu (et Marc) c'est avec les Douze seulement que Jésus allait célébrer sa Pâque ; pour Luc Jésus était entouré de ses “apôtres”, ceux qu'il avait envoyés en mission et qui débordaient le cercle des Douze (cf Lc 10.1).
Le repas de la Pâque est essentiellement liturgique. Ouvert par des bénédictions il est rythmé par un rituel auquel ni Marc ni Matthieu n'ont fait allusion.
La position des convives suppose une attitude de maître par opposition à celle de l'esclave. Aussi le repas se déroule-t-il avec le coude sur la table vestige de la position allongée dans la Rome antique où les banquets se passaient allongés sur des lits. Mais était-ce le cas en Judée et en Galilée ? Le repas n'avait-il pas lieu à même le sol, sur des tapis propices à une position allongée ? Auquel cas les plats eux mêmes étaient disposés à même le sol.
Il se mit à table : Marc et Matthieu se sont servis du verbe ἀνάκειμαι  qui vient  de ἀνατίθημι qui signifie poser de bas en haut, et Luc de ἀνέπεσεν, de ἀναπίπτω qui signifie tomber en arrière. Le premier paraît convenir au mode romain de convives allongés sur des lits tandis que le second décrit davantage un repas pris étendu sur le sol.

  Judas
Matthieu XXVI
Marc 14 D05
Luc 22 D05
23 En réponse il dit : Celui
qui plonge la main avec moi dans le plat. Celui-là me livrera.
18 L'un de vous me livrera qui mange avec moi...20 L’un des Douze qui plonge avec moi dans le plat.
21 Seulement, voici la main de celui qui me livre *  sur la table !
*[ avec moi], Texte standard]









Comptoir de change, Museo della civiltà romana
comptoir de change Mais pourquoi Jésus annonçait-il la trahison de Judas alors qu'il n'allait rien faire pour la contrecarrer?

Plat du seder (1890)
plat_seder Dans le plat : τρυβαλίον au lieu de τρυβλίον et traduit par parapside dans le parallèle latin de l'Itala, paropside dans la Vulgate; Or le parallèle de Mc.14.20 qui présente la même orthographe en D05 a été traduit par catinum dans la Vulgate. C'est de ce plat dont Ramban (Nahmanide) disait (selon la chaîne d'or reçue du Dr Angélique) : “Saint Matthieu désigne ce plat par l’expression « in paropside », saint Marc, par cette autre « in catino ». Or, le premier est un plat quadrangulaire sur lequel on sert les mets solides, et qui est ainsi appelé des quatre côtés égaux dont il est composé ; et le second est un vase de terre destiné à contenir les mets liquides. Or, il est vraisemblable qu’il y eût sur la table un plat de terre, de forme quadrangulaire.”Le terme est en Sir 31.14.

24a
Matthieu XXVI D05
Marc 14 (D05 & W)
Luc 22.22 D05
24 Certes donc le Fils de l'homme s'en va (ὑπάγει ) selon ce qui est écrit à son sujet. Mais oï à cet homme par qui le Fils de l'homme est livré.
21 Certes, le Fils de l'homme est livré selon ce qui est écrit à son sujet. mais oï à cet homme par qui il est livré
22 Parce que certes, le Fils de l'homme, selon ce qui a été déterminé (ὡρισμένον), marche (πορεύεται). Seulement oï à celui par qui il est livré.










Où était-il écrit que le Fils de l'homme serait livré ?
Probablement gêné par cette affirmation qui ne jouissait pas d'un support précis dans les livres bibliques, Matthieu a substitué à livrer, choisi par Marc, le verbe  aller qui était sans incidence car beaucoup plus vague; c'est aussi un synonyme de marcher qui se lit dans le parallèle de Luc et à travers lequel Jésus disait faire face à ce qui l'attendait.

En Luc D05, le mot homme ne figure pas dans la seconde phrase “oï à celui par qui il est livré”. Le pronom ἐκείνῳ, celui-là, étant susceptible de représenter un personnage fameux, Origène estimait que Jésus avait parlé de Satan entré en Judas (cf. Luc 22.3). Ce n'était donc pas de l'apôtre  que Jésus avait parlé mais de “l'Adversaire”. Cela contribue à remettre en cause la présence effective de Judas au repas de la Pâque.

24b C'est pourquoi il eût été bon pour lui qu'il ne soit pas né cet homme là.
διὰ τοῦτο, c'est pourquoi, qui est propre à D05, inscrit un lien direct avec le “oï ” du verset précédent et de l'avertissement Jésus en venait à un jugement définitif : Après l'avoir dénoncé aux autres, il le maudissait. Le bien-fondé de cette malédiction interroge tant le théologien que le moraliste (cf. Marc 14.21).
  En la reprenant à Marc, Matthieu était-il conscient de son incidence sur Judas ?  Car, si Jésus l'avait énoncée devant lui, ne devenait-elle pas une des causes de son suicide ?

25 Prenant la parole Judas qui le livrait dit : Est-ce moi Rabbi ? Il lui dit : Toi tu l'as dit.
La réaction de chacun des Douze demandant tour à tour à Jésus si c'était lui qui allait le livrer était pour le moins déconcertante. Était-ce le besoin d’en­tendre de sa bouche l’as­su­rance qu’il était in­no­cent et par ce moyen confondre le coupable? Aussi, avant que Judas ne lui pose la question, Jésus l'aurait désigné à son geste. Et Judas de demander ensuite  hypocritement si c'était lui,  pour s'entendre répondre “tu l'as dit”. Par ce moyen Matthieu reportait l'acte de dénonciation sur Judas lui-même tout en affirmant sa présence au repas.
Selon Luc, dans un réflexe naturel, les apôtres se demandèrent lequel était capable d'un tel acte.

Synthèse :
La présence de Judas le soir de la Cène a donc posé un très sérieux problème aux évangélistes comme aux commentateurs : “Com­ment Jé­sus au­rait-il donné les sceaux de son corps rompu... à ce­lui qui, déjà en la puis­sance de Sa­tan, s’é­tait en­gagé à li­vrer son Maître ?” (F. Godet).
Les formulations de Luc en D05 ne permettent pas d'affirmer la présence de l'apôtre au repas mais invitent plutôt à la mettre en doute (tandis que les retouches à son texte ont visé à l'affirmer). Jésus se serait exclamé avec angoisse que l'un de ceux qu'il avait choisis ait franchi le pas, préférant l'argent à lui-même, poussé en cela par celui qui n'a pas de nom. Ce n'était ni une annonce, ni un avertissement, encore moins une dénonciation, mais l'expression du trop-plein de son cœur.
Supposant la présence de Judas, Marc a introduit à son encontre une malédiction que l'on ne saurait, sans de grandes difficultés, attribuer à Jésus. D'autant que reprise par Matthieu son incidence sur le destin de l'apôtre ne pourrait avoir été que mortelle.
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La Cène
26 Prenez, mangez, ceci est mon corps.
“[Mon co]rps” est restitué, la page ayant été détruite dans la partie supérieure.
Au parallèle de Marc (14.22), Matthieu reprenait l'ordre de “prendre” et lui adjoignait celui de “manger”. Le parallèle de Luc (22.19)  “ceci est mon corps” n'était, par contre, accompagné d'aucun des deux, et ce serait là la parole originelle prononcée par Jésus.

28 car ceci est mon sang de la nouvelle alliance pour beaucoup versé en pardon des péchés. D05
L'adjectif nouvelle est présent  comme en Mc14.28 dans les onciaux A02, C04, Δ, Π, K, M, U etc.;
Mon sang de la nouvelle alliance : Un style quelque peu embarrassé. Le thème de la “nouvelle” alliance a pu être repris par Matthieu à 1 Co 11.25 “cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang”.
ὑπὲρ , pour, au lieu de πέρι, au sujet de, se retrouve également dans parallèle de Marc.

29 Le fruit de la vigne
Matthieu XXVI
Marc 14 D05
Luc 22 D05
29 Je vous dis : Que je ne boive plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu'à ce jour où je le bois nouveau avec vous dans le royaume de mon Père.
30 Ayant chanté des hymnes ils partirent pour le mont des Oliviers.
25 Amen, je vous dis que je ne proposerai plus de boire du fruit de la vigne jusqu'à ce jour où je le boirai nouveau dans la royauté de Dieu.
XXVI Et disant les psaumes, ils partirent pour le Mont des Oliviers.
18 - Car je vous dis : à partir de maintenant que je ne boive sûrement pas du produit de la vigne jusqu'à ce que vienne la Royauté de Dieu!












Selon Marc et Matthieu la phrase aurait été prononcée à la fin du repas juste avant qu'ils ne sortent pour le mont des Oliviers. Le royaume (règne ou royauté) de Dieu représentait donc le monde à venir. Selon Luc elle l'aurait été au début du repas alors que trois autres coupes de vin allaient être servies. La royauté de Dieu représentait alors l'accomplissement du dessein divin avec la présence divine au milieu des humains.

32 Mais après avoir été relevé je vous précéderai en Galilée.
Les deux hommes apparus aux femmes le jour de la résurrection leur firent souvenir de paroles que Jésus avait prononcées alors qu'il se trouvait encore en Galilée (Lc 24.6-7). La Galilée avec sa “mer” devint en Marc un microcosme du Bassin Méditerranéen recevant l'annonce de l'Évangile. En Matthieu la dernière apparition du Ressuscité se situait en Galilée, sur la montagne (28.16), de l'enseignement des béatitudes.

39 Mon Père, si c'est possible, que passe loin de moi cette coupe.
42 Mon Père, s'il n'est pas possible que passe cette coupe sans que je la boive, qu'advienne ta volonté.
Si c'est possible : En Marc, Jésus affirmait sa confiance qu'à Dieu tout est possible. En Matthieu ce qui est possible était déplacé de Dieu vers la situation elle-même : Ce qu'il est possible qu'il advienne ou n'advienne pas. N'était pas en cause la toute puissance divine. Évitant la difficulté soulevée par les versets de Marc, Matthieu passait d'une possibilité d'ordre théologique à une possibilité d'ordre moral portant sur la rédemption voulue par Dieu et s'imposant au Christ.
Toutefois cette supplication, où la soumission apparaît comme une abdication de la volonté, doit être comparée au parallèle de Luc 22.42D05 pour être très sérieusement réinterrogée.

40 Vers ses disciples.
Le verset comprenait initialement “vers eux” avec πρὸς αὐτοὺς, effacé au profit de vers ses disciples πρὸς τοὺς μαθητὰς αὐτοὺ, conformément au latin correspondant.

44 Et les laissant à nouveau, s'éloignant il pria *
disant les mêmes paroles**
. A02, D05, K Π, 1, 167, 565, 1424,1582
[*pour la troisième fois, ** à nouveau]
La réitération de la prière est propre à Matthieu, mais sa forme tripartite, mise en relief dans le Texte Alexandrin, est un procédé littéraire affectionné aussi par Marc.

48 Le baiser de Judas.
Matthieu XXVI
Marc 14
Luc 22 D05
48 Celui qui le livrait leur avait donné un signe en disant : Celui que j'embrasserai, c'est lui,
arrêtez-le ! 49 Et aussitôt s'avançant vers Jésus il dit : Salut rabbi! et il l'embrassa. 50 Jésus lui dit : sur quoi es-tu là, ami ? Alors s'avançant ils jetèrent les mains sur Jésus et l'arrêtèrent.
44 Celui qui le livrait avait donné un signe en disant: Celui que j'embrasserai c'est lui; arrêtez-le et emmenez-le en sûreté. 45 Et s'avançant il lui dit : Rabbi, et il l'embrassa. 46 Ils jetèrent les mains sur lui et l'arrêtèrent.
47 S'étant approché, il embrassa Jésus car il leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui. 48  Alors Jésus dit à Judas : Par un baiser tu livres le Fils de l'homme!













La phrase soulignée du v 47 de Luc est en D05, Θ, f1, It Sy. Elle a inspiré les parallèles synoptiques qui n'ont cependant pas gardé la répartie de Jésus : Par un baiser tu livres le Fils de l'homme! Le geste d'amitié devenait un acte de traîtrise.
Très brève, la répartie de Jésus en Matthieu a pu recevoir plusieurs interprétations s'harmonisant avec celle reçue de Luc.

enluminure 52 Car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée.
Comment prendre cette parole : pour la généralisation d'un fait déjà observé ou bien pour une sentence de condamnation? Le futur du verbe principal implique de conclure par la seconde solution et d'admettre sur les lèvres du Christ une parole très violente. À moins qu'il ne faille la prêter à Matthieu, le seul à l'avoir transcrite et le seul aussi à avoir tenté d'intégrer à l'évangile la loi du talion de manière littérale.

53 Ou bien penses-tu que je ne puis à l'instant invoquer mon Père qui m'assistera de plus de douze légions d'anges ?

Cette répartie de Jésus remplace la restitution de l'oreille blessée dans le parallèle de Luc. Entouré des puissances angéliques susceptibles d'assurer toute défense, Dieu est aussi dit Seigneur des armées.
“À l'instant” a été judicieusement déplacé vers la seconde phrase en  א, B etc. Avec le terme “légions” le verset manifeste l'intérêt de l'évangéliste pour l'armée romaine. Il s'était abstenu de l'utiliser dans l'histoire du possédé vivant dans les tombeaux et habité d'une multitude de démons (ch.8)
Le singulier λεγειῶνης  fut corrigé en λεγειῶνας.


L'accomplissement des Écritures
  1. Matthieu XXVI.54 Comment donc s'accompliraient les Écritures qu'il doit en advenir ainsi ?...
  2. Matthieu XXVI.56 (cf Mc 14.49) Tout cela advint afin que s'accomplissent les écrits des prophètes.
Dans les premières communautés chrétiennes, les écritures prophétiques étaient reçues comme des prédictions amenées à se réaliser (cf. paroles de Pierre et de Paul en Ac 3.17-18, & 13.27) Aussi, fut recherché dans la vie de Jésus ce qui était conforme à ces prédictions. Ainsi :
Matthieu XXVI.31 (cf Mc 14.27) :
Tous vous serez scandalisés à cause de moi en cette nuit car il est écrit : Je frapperai le berger et seront dispersées les brebis du troupeau.
  La parole du prophète Zacharie “frappez le berger et se disperseront les brebis, et J'étendrai ma main contre les bergers” (Zacharie 13.7 selon la LXX, codex Alexandrinus) a été retouchée de manière à bien mettre en relief  la volonté divine et son action par ces mots: “Je frapperai le berger”. À Dieu, était ainsi dévolue la pleine responsabilité de la Passion. La fuite des disciples n'en étant que la conséquence, ils étaient ainsi disculpés de leur délaissement.

La citation de Zacharie est en Marc comme en Matthieu. Elle n'est pas chez Luc selon qui Jésus “interprétait” les Écritures, éclairant sa vie à la lumière de l'attente qu'elles exprimaient (cf. Lc 24.25-27). C'est ce qui fera dire à L.J Rondeleux « L’essentiel du prophétisme n’est pas la prédiction de l’avenir, mais le dévoilement progressif du dessein de Dieu sur le monde » (Isaïe et le prophétisme coll. Maîtres Spirituels, p. 175).

59 Or les grands prêtres et le sanhédrin tout entier cherchaient un faux témoignage contre Jésus de manière à ce qu'ils le mettent à mort.
Au simple “témoignage” du parallèle de Marc (14.65) Matthieu a préféré le “faux-témoignage” qui indiquait l'intention des autorités religieuses. Et bien qu'elles aient délégué la sentence et la mise à mort à l'autorité romaine, Matthieu a conservé de son parallèle l'expression “de manière à ce qu'ils le mettent à mort” et où “ils” désigne les grands prêtres et le sanhédrin.

60a Et ils ne trouvèrent pas de suite; de nombreux faux témoins s'avancèrent et ils ne trouvèrent pas de suite.
τὸ ἑξῆς est une expression adverbiale désignant une séquence comme le jour suivant (cf Lc 7.11; ailleurs en Luc Actes, l'article est au féminin). Elle a été traduite par sequentia dans le latin correspondant. Comme complément d'objet (?) du verbe trouver, elle donnerait à entendre qu'entre les témoignages et la personne de Jésus on ne trouvait pas de rapport direct permettant de donner suite à leur déposition.

60b Plus tard, vinrent deux faux témoins
Qu'un individu soit convaincu de faux témoignage est une chose, mais qu'est-ce qu'un faux- témoin? Par cet emploi Matthieu donnait à entendre que le procès religieux était une mystification.

63 La question du grand prêtre :
Matthieu XXVI
Marc 14
Luc 22 D05
63 Le grand prêtre lui dit : Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. Le grand prêtre lui dit
Toi tu es le Christ, le Fils du Béni ?
67 Toi es-tu le Christ?...
70 Toi, tu es le Fils de Dieu?







Selon Marc et Matthieu la question du grand prêtre rassemblait les deux titres Christ et Fils de Dieu (ou du Béni) dans une seule et même question comme si les deux étaient synonymes. Ce n'était pas le cas en Luc où la première question amenait,  à la réponse de Jésus, une réaction de l'auditoire avec une nouvelle question, et celle-ci manifestait que les deux titres n'étaient pas équivalents.
En préférant le titre “Fils de Dieu” à l'expression Marcienne “Fils du Béni” Matthieu s'alignait sur  Luc auquel il est aussi redevable.

64 Le Fils de l'homme
Matthieu XXVI
Marc 14 D05
64 Jésus lui dit : tu l'as dit. Cependant je vous dis que désormais vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel. 62 Jésus en réponse lui dit : Je Suis, et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite de la puissance avec les nuées du ciel.








Selon Matthieu, Jésus répondait d'une manière presque anodine (c'est toi qui le dit) à la question qui lui était posée, comme s'il la renvoyait à son auteur ; la parole sur le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel, par contre, aurait constitué le blasphème le conduisant à la mort. Et pourquoi  Jésus n'accomplissait-il pas ce qu'il disait en s'en allant au ciel devant eux à l'instant ? Il s'avère que c'est à partir de deux versets de Luc que cette phrase fut rédigée par Marc. En la reprenant telle quelle, Matthieu signifiait combien les paroles échangées par Jésus lors de son procès s'étaient transmises sans avoir été comprises. On doit à Luc d'avoir gardé en grec l'empreinte même de l'hébreu correspondant.

65 Alors le grand prêtre déchira son manteau en disant : Il a blasphémé. Qu'avons-nous encore besoin de témoins ? Voici maintenant vous avez entendu le blasphème.
Le grand prêtre déclarait le blasphème avant même de se tourner vers l'assemblée qui pouvait en témoigner.
Sur la vraisemblance du geste du grand prêtre, se reporter à Marc 14.63.

66 Que vous en semble ? Ils répondirent tous et dirent : Il est passible de mort.
Le Sanhédrin n'ayant pas lui-même émis de jugement condamnatoire, Matthieu n'a pas gardé le verbe condamner du parallèle de Mc14.64 qui est contradictoire avec l'emploi de passible de.

67 Alors ils lui crachèrent au visage, le souffletèrent, tandis que d'autres le frappèrent 68 en disant : Prophétise pour nous, Christ, qui est-ce qui t'a frappé ?
Ce verset est parallèle à celui de Marc 14.65 selon le codex Bezæ et les actes violents étaient rapportés aux membres du Sanhédrin. Si le verset de Marc a été retouché pour les attribuer aux gardes, celui de Matthieu est resté tel quel.

73 Peu après, s'avançant ceux qui se tenaient (là) dirent à Pierre : En vérité tu es d'entre eux, et en effet ton parler est semblable. D05
 Avec λαλιά il s'agit à la fois de l'accent mais aussi de la prononciation dialectale.
“Ton parler te fait manifeste”
dans les autres manuscrits, pour dire ton langage te trahit.