Commentaire de l'Évangile de Marc selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre VI







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2 Au jour des sabbats, il se mit à enseigner dans la synagogue, et beaucoup d'auditeurs étaient impressionnés par son enseignement, disant : D'où ces choses lui [viennent] et quelle sagesse lui a été donnée pour que de tels actes de puissance adviennent par ses mains ?
Il s'agit bien du même épisode dans la synagogue de Nazareth que celui rapporté par Luc, et l'expression “au jour des sabbats” est identique à son parallèle, mais sans la préposition ἐν et sans les articles définis (cf Lc 4.16). Lui a été substitué “le sabbat venu” dans le texte courant où les derniers mots “par son enseignement” ont  pu être retirés pour ne pas faire double emploi avec le verbe “enseigner” de la phrase précédente.
L'insistance sur l'enseignement de Jésus, en Marc selon D(05), se substituait à la lecture du Prophète Isaïe rapportée par Luc, et qui fut un moment particulièrement fort où Jésus dévoilait le sens de sa mission au milieu des siens:“Je suis venu annoncer une année de grâce de la part du Seigneur”. En l'ignorant, Marc détachait davantage Jésus des siens, dans une perspective ouverte sur les nations.
De quels actes de puissance était-il question ? En plaçant l'épisode après l'intervention de sa famille et les signes du précédent chapitre,  Marc évitait les questionnements qui se posent dans le parallèle de Luc (4.23) alors que Jésus commençait seulement son ministère public, sans que des guérisons ou des délivrances aient été mentionnées.

Celui-ci n'est-il pas l'artisan, le fils de Marie et le frère de Jacques et de José et de Judas et de Simon? Même ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? Et ils étaient scandalisés par lui.
Cette réflexion dans la synagogue de Nazareth était une autre forme de la réplique  “n'est-il pas “fils de Joseph” celui-là?” (Lc 4.22), une formule à double sens, Jésus paraissant se prendre pour le “Messie de Joseph”.
En s'abstenant d'évoquer la personne de Joseph, Marc voulait-il éviter la problématique sur les origines de Jésus? Ne nommant que sa mère Marie, il s'est focalisé sur l'entourage direct des “frères” de Jésus, bien que ses autres allusions du ch 15 manquent de clarté au point que le lecteur se demande s'il avait une réelle connaissance de la famille de Jésus.
En reprenant ce verset, il parut préférable  ou plus digne  à Matthieu de dire que Jésus était “fils d'artisan” et à la tradition que cet artisan était “charpentier”.
Par quoi l'assistance de la synagogue fut-elle scandalisée alors que la sagesse de l'enseignement donné avait paru l'impressionner ? De ce point de vue, le récit de Marc laisse dans l'expectative.

Et Jésus leur disait qu'il n'est pas de prophète méprisé sinon dans sa patrie et parmi ses proches et dans sa maison.
Comparativement à son parallèle “aucun prophète n'est bien accueilli dans sa patrie” (Lc 4.24), la formulation de Marc donnerait à entendre que, en dehors de sa patrie, un prophète est toujours bien accueilli.

Et il ne pouvait là faire aucun acte de puissance sinon à quelques infirmes, imposant les mains, il les soigna.6 Et il s'étonnait de leur foi. Et il faisait le tour des villages alentour, en enseignant. D(05)
Le traducteur latin n'a pas suivi le grec avec le mot “foi” pour lui préférer “incrédulité”, suivant ainsi le texte courant. Le verbe θαυμάζω signifiant  s'étonner ou s'émerveiller, Jésus se serait-il émerveillé de la foi de quelques infirmes dans ce village de Nazareth qui lui était devenu hostile ?

Ensuite, appelant à lui les douze disciples, il les envoya par deux, leur donnant le pouvoir des esprits impurs.
La disparition du terme disciple dans le texte courant est significative de la tendance à réserver aux Douze le titre d'apôtres et aux autres celui de disciples. Le distributif ἀνὰ δύο, que le texte courant a remplacé par δύο δύο, se retrouve dans les deux parallèles de Luc (9.3 & 10.1).
Seul le copiste du manuscrit Δ a rectifié la redoutable expression “leur donnant le pouvoir des esprits impurs” par l'insertion de la préposition κατὰ, contre,  devant “esprits” (cf. Mt 10.1).

Recommandations
Mc 6.8
Matthieu 10.9-10
Luc 9.3 Luc 10.4
Et il leur enjoignit de ne rien emporter en chemin sinon un bâton seulement, ni bourse ni pain ni chalque dans la ceinture 9 mais de chausser des sandales
et de ne pas revêtir deux tuniques. 
9 Ne vous procurez ni or, ni argent, ni chalque dans vos ceintures,
10 ni besace pour le chemin, ni deux tuniques ni sandales, ni bâton.
N'emportez rien en chemin, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, ni n'ayez chacun deux tuniques. N'emportez ni bourse, ni besace, ni sandales,

Μήτε = ni , qui est en D(05) chez les trois Synoptiques, a été remplacé dans le texte courant par μὴ en Marc et μηδὲ en Matthieu.
Le chalque est une monnaie grecque en bronze, la plus petite valeur.
Matthieu est en accord avec Luc sur la recommandation de ne pas prendre de bâton (9.3), et de ne pas porter de sandales (Lc 10.4). Ainsi, Matthieu n'a pas suivi Marc selon qui Jésus recommandait le contraire ;  il est en accord avec lui sur l'interdit du chalque à la ceinture.
Était-ce une tunique de rechange dont le disciple ne devait pas se munir (Lc 9.3), ou bien ne devait-il pas revêtir deux vêtements l'un sur l'autre (Mc 6.9) ?
Des contradictions relevées, il apparaît que Luc et Matthieu (qui semblent avoir évolué l'un et l'autre dans les hautes sphères de la société) n'en ont pas moins retenu l'ordre de partir évangéliser sans bâton ni sandales, ce contre quoi Marc s'est élevé alors qu'il semblait attentif au milieu populaire dont il était issu.
Ces recommandations pouvaient avoir pour but de conférer au disciple un aspect démuni, le préservant du brigandage et lui ouvrant les portes des maisons  où il pénétrerait à la façon dont il entrait au temple, lieu de la présence divine, sans bâton ni chaussures. Un parallèle était ainsi fait entre la maison de Dieu et la maison accueillante à la bonne nouvelle de la Royauté de Dieu.

11 Secouez la terre de [.] vos pieds en témoignage à eux.
De préférence à son synonyme  κονιορτός, poussière utilisé par Luc et Matthieu, Marc s'est servi de χὠς, plus rare auquel a été rajouté dans le texte courant la mention “ sous” les pieds; la saleté des pieds pouvant être celle de la transpiration, il pouvait paraître important de préciser que la poussière retirée des pieds venait de la ville elle-même.
“En témoignage pour eux” était déjà en Mc 1.44, dans une interprétation de Luc 5.14 D(05).

14 Et le roi Hérode entendit car était devenu public son nom; et on disait que Jean le Baptiste s'est réveillé des morts.
Le roi Hérode : Partout Marc a donné au souverain de Galilée un titre qu'il n'a jamais porté; il ne fut que tétrarque.  C'est là une première inexactitude sur l'identité des personnages de la famille hérodienne.
- ἐλέγοσαν, on disait : un hapax legomenon. 
“Le Baptiste” est toujours un adjectif en D(05), signalant le qualificatif par lequel Jean était connu et distingué; ce qualificatif était devenu son surnom (cf Lc 7. 18, 20, 28, 33). Dans le texte courant, lui a souvent été préféré un participe-présent insistant sur le fait que Jean se distinguait par le baptême qu'il dispensait.

15 D'autres disaient que c'est Élie, mais d'autres disaient qu’ [...] un des prophètes.
[un prophète comme un des prophètes].

16 Hérode ayant entendu disait : celui que moi j'ai décapité, celui là, s'est réveillé des morts.
Ὃν ἐγὼ ἀπεκεφάλισα : Celui que, moi, j'ai décapité ; comme dans le parallèle de Luc 9.9, le pronom ἐγὼ est insistant, Antipas se ventant d'avoir lui-même décapité Jean. Marc a recréé tout un conte pour exonérer  Antipas d'avoir porté lui-même la main sur Jean.

17 Car Hérode lui-même ayant donné mandat, se saisit de Jean et il l'enchaîna et le jeta en prison à cause d'Hérodiade, la femme de Philippe son frère. Parce qu'il l'avait épousée...
Marc expliquait par cette formulation comment Hérode, selon lui, avait agi, non point directement mais par l'intermédiaire de sa garde.
- Contrairement à ce qu'écrivait Marc, Hérodiade n'était pas la femme de Philippe mais d'un autre fils d'Hérode le Grand, celui qui avait été appelé Hérode comme son père son père, et dont la mère était Mariamme II.  Le père d'Hérodiade était Aristobule, ce fils d'Hérode le Grand et de Mariamme I.
La mère de Philippe était Cléopâtre, dixième épouse d'Hérode le Grand. 
Marc a donc commis une erreur généalogique en donnant Philippe comme premier époux à Hérodiade. Dans aucun manuscrit (à la différence du parallèle matthéen) cette erreur n'a été corrigée. Marc a situé la profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe et deux épisodes à Bethsaïde, autre ville refondée par Philippe. Ce personnage lui était donc connu, et il l'a mis en scène à la place de son frère.
Pour concilier les textes de Marc et de Flavius Josèphe, les commentateurs ont donné à Philippe le nom  d'Hérode-Philippe car Hérode était aussi un nom dynastique ; celui-ci revint à Archelaüs avant d'échoir à Antipas puis à Agrippa I. Par contre, Philippe ne l'avait jamais porté.

19  Or, Hérodiade s'acharnait contre lui et voulait le tuer.
Le rôle concédé à Hérodiade est virulent. Marc a reporté sur elle la laideur du meurtre commis pas son second mari.

20 Et après l'avoir entendu, il s'activait beaucoup.
Avec ἐποίει la majorité des manuscrits et des traductions (latine et syriaque) laisse entendre qu'Hérode mettait la parole de Jean en pratique  (ce qui pourrait expliquer la colère d'Hérodiade). Marc a fait  d'Antipas le portrait d'un homme débonnaire crédule et dépassé par les femmes. L'exact contraire du personnage dessiné par Luc.
Avec ἠπόρει, il était embarrassé, le texte courant laisse Antipas dans l'aporie et la perplexité des discours de Jean.

La danse de la fille d'Hérodiade, par Robert Hillingford, XIXs
22  - Or la fille de lui étant entrée, Hérodiade ayant dansé plut à Hérode et aux convives ; D(05), B, א Δ L, 565.
Sa fille : avec τῆς θυγατρὸς αὐτοῦ  le texte parle de la fille d'Hérode-Antipas qui, tout  comme sa mère, portait le nom d'Hérodiade. Mais c'est là une autre erreur généalogique puisque la fille d'Hérodiade s'appelait Salomé; elle avait pour père le premier époux d'Hérodiade, au nom d'Hérode; ce n'était pas Antipas son père. Contrairement au v 17, l'erreur a été corrigée dans la plus part des manuscrits dont A C K M N etc. avec la fille d'elle Hérodiade (au lieu de la fille Hérodiade de lui). Ces incertitudes incitent à considérer le festin d'anniversaire comme  un conte. Marc n'aurait-il pas cherché à dédouaner Hérode-Antipas dans la décollation du Baptiste?

25  Et entrant 1[...] au devant du roi, 2[...] elle dit : 3[...] donne -moi  ici, sur un plat, la tête de Jean Baptiste. D(05)
Texte courant : 1[aussitôt avec hâte] ; 2[elle lui fit cette demande] ; 3[Je veux que tout de suite tu me donnes] : À la différence de la leçon courte de D(05) confirmée par le verset 28, on ne se faisait plus l'idée d'une petite fille obéissant simplement à sa mère, mais d'une femme décidée, animée d'un mouvement pervers.

30 Et les Apôtres s'approchant de Jésus lui rapportèrent tout ce qu'ils avaient fait et ce qu'ils avaient enseigné.
Il faut remonter aux v.12&13, soit 18 versets plus haut, pour retrouver le fil d'un récit interrompu par la danse de la petite jeune fille au festin d'anniversaire du roi. Marc a suivi l'enchaînement des faits rapportés en Luc, tout en les interrompant par un récit légendaire.

31 Et Jésus leur a dit : Venez [...], marchons vers un lieu désert et reposez-vous un peu.
[Et il leur dit : venez vous-même à l'écart...].

La multiplication des pains et des poissons 

39  Et Jésus donna l'ordre que tous s'étendent par groupes sur l'herbe vert-pâle (χλωρῷ).
Marc précisait la couleur de l'herbe; elle n'avait pas le vert des prairies normandes mais le vert-jaune du chlore, ce qui est habituel sur les collines de Galilée, avant qu'elle ne prenne la couleur de la paille. Si l'herbe peut y apparaître verte, c'est après une pluie, pour une courte durée, lors de la saison hivernale.

41 et il partagea les deux poissons entre tous.
Jésus avait pris les poissons en même temps que les pains avant de prononcer la bénédiction. Et lorsqu'il rompit les cinq pains, les morceaux se multiplièrent entre ses mains et celles des apôtres pour les remettre à la foule.  Mais comment cela se passa-t-il avec les poissons... ? 
Ni Luc en D(05) ni Jean n'ont affirmé que Jésus avait rompu les pains avant de les remettre aux apôtres, la multiplication s'étant produite avec des pains entiers. Jean a précisé que la quantité de poissons avait correspondu à toutes les attentes ; par contre, à l'instar de Luc, Matthieu s'est abstenu de parler d'une multiplication des poissons.

48 ... à la quatrième veille de la nuit, Jésus vient marchant sur la mer et il voulut les rejoindre.
Cette marche sur les eaux est le seul signe de Jésus, précédant sa résurrection, qui soit centré sur sa personne. Selon Matthieu, Pierre fut tenté  d'imiter son maître, tandis que ni Luc ni Jean n'ont fait allusion à cet épisode.

53 Et traversant de là, ils accostèrent à Gennesar (Γεννησὰρ). 54 Et sortant de la barque aussitôt ils le reconnurent.
Gennesar, une terre paradisiaque que Flavius Josèphe décrivait ainsi : “Le long du lac s'étend une contrée aussi nommée Gennesar (Γεννησὰρ), d'une nature et d'une beauté admirables. Il n'y a point de plante que son sol fertile refuse de porter et, en effet, les cultivateurs y élèvent toutes les espèces. L'air y est si bien tempéré qu'il convient aux végétaux les plus divers : le noyer, arbre qui se plaît dans les climats les plus froids, y croit en abondance, à côté des palmiers, que nourrit la chaleur, des figuiers et des oliviers, qui aiment un climat modéré. On dirait que la nature met son amour-propre à rassembler au même endroit les choses les plus contraires et que, par une salutaire émulation, chacune des saisons veut réclamer ce pays pour elle. Non seulement, en effet, contre toute apparence, il produit les fruits les plus divers, mais il les conserve : pendant dix mois, sans interruption, on y mange les rois des fruits, le raisin et la figue ; les autres mûrissent sur les arbres pendant toute l'année. A l'excellence de l'air s’ajoute une source très abondante qui arrose la contrée : les habitants lui donnent le nom de Capharnaüm; quelques-uns prétendent que c’est une branche du Nil, car on y trouve un poisson analogue au coracin du lac d'Alexandrie. Ce canton s'étend au bord du lac sur une longueur de trente stades et sur une profondeur de vingt. Telle est l'image qu'offre cette contrée bénie.Guerre des Juifs III, 516-521.