Commentaire de l'Évangile de Marc selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre II







Photographies du Manuscrit :
      Cambridge Digital Library

detail








1 Et il entra de nouveau dans la synagogue durant les sabbats :
De nouveau est aussi dans le parallèle de Luc 6.6 D05, selon lequel il ne s'agissait pas de la synagogue de Capharnaüm mais de celle qui se signalait par la présence d'un homme à la main desséchée.
Les sabbats au pluriel, là où le parallèle lucanien est justement au singulier puisqu'il ne s'agissait pas de la période des 7 sabbats entre la Pâque et Shavouôt mais du sabbat lui-même, jour en lequel il n'est pas permis d'accomplir l'un des 39 travaux pratiqués au temple (cf. Traité Chabbat 49b). Soigner n'est pas répréhensible en sabbat, dans la mesure où la « sauvegarde de la vie » (pikouah nèfèch) est en jeu ; elle prévaut en effet sur l’observance sabbatique.  L'homme de la synagogue avait sa main desséchée depuis longtemps et sa vie n'était pas en danger. En le guérissant Jésus enfreignait donc le précepte sabbatique. Mais c'est à sa propre vie à lui Jésus que  l'auditoire s'apprêtait à porter atteinte, comme cela avait été le cas à Nazareth. L'enjeu ne se réduisait donc pas à la remise en cause du repos sabbatique à travers une guérison qui ne s'imposait pas ce jour là ; mais il s'agissait de  dénoncer le complot qui se tramait, sous couvert du sabbat.

4 Perdre une vie

Marc 3.4 Luc 6.9
D05 Est-il permis les sabbats de faire quelque bien ou de mal faire de sauver une vie plutôt que de tuer? Je vous demanderai  s'il est permis en sabbat de bien  faire ou de mal faire, de sauver une vie ou de (la) perdre?
Texte Courant Est-il permis les sabbats de bien faire  ou de mal faire de sauver une vie ou de  tuer? Je vous demande  s'il est permis en sabbat de bien  faire ou de mal faire, de sauver une vie ou de tuer?
 
“Plutôt que” a disparu du texte courant au profit de “ou” comme en Lc 6.9.
Le verbe final qui était “perdre” en Luc D05 a été aligné sur Marc dans le texte courant avec “tuer”. Pourtant c'est le verbe “perdre” qui se retrouve plus loin en Mc 3.6 et Lc 6.11D05. La continuité logique de Luc en D05 a été perturbée dans le parallèle de Marc et dans les refontes du texte courant.

5 affligé de la nécrose de leurs cœurs. D05
À la “nécrose de cœur” le texte courant a préféré “l'endurcissement” avec πωρώσει.

6 Or les Pharisiens sortant avec les Hérodiens, tenant conseil contre lui, de manière à le perdre.
Jean Baptiste n'avait pas encore été décapité et un conseil d'Hérodiens avec les Pharisiens contre Jésus paraît prématuré.
Selon Luc Jésus montait alors prier de nuit sur la montagne avec ses disciples, se préparant à énoncer le long discours du chapitre 6. Selon Marc il se serait rendu au bord de l'eau, parler aux foules ; et à la rupture dramatique du parallèle lucanien fait place en Marc l'accueil de populations non juives :

 7 Or Jésus avec ses disciples retourna vers la mer ; et une foule nombreuse depuis la Galilée et la Judée 8 et depuis Jérusalem
et d'Idumée et ceux de l'autre côté du Jourdain et ceux des alentours de Tyr et ceux des alentours de Sidon, une foule nombreuse entendant ce qu'il faisait, vinrent à lui.

Ainsi Marc intégrait les païens à l'auditoire de Jésus. L'Idumée était la patrie d'origine d'Hérode le Grand ; de l'autre côté du Jourdain les villes de la Décapole étaient romanisées de même que Tyr et Sidon. Que Jésus ait  accueilli des populations étrangères dès les débuts de son ministère ne pouvait que lui être défavorable en alarmant les autorités.

9 et il enjoignit à ses disciples qu'une barque lui soit réservée à cause de la foule afin qu'ils ne soient pas nombreux à le presser.
La barque de Pierre aurait eu pour fonction d'épargner à Jésus le contact pressant de la foule alors qu'il avait consciemment déclenché un tel mouvement. Le regrettait-il ?
Selon Luc (5.1-11), la barque avait une fonction bien particulière : elle lui permettait  d'enseigner sur l'eau d'où la voix porte beaucoup plus loin.

13 Et montant sur la montagne il appela ceux que lui-même voulait et ils vinrent à lui
14 et il fit en sorte qu'ils soient douze avec lui et pour qu'il les envoie annoncer l'évangile
;
La montagne revêt ici le rôle d'élever spirituellement tout en établissant une hiérarchie. Le choix de Douze avait pour but de former un groupe autour de lui afin qu'il ne soit pas seul; il allait les envoyer annoncer l'évangile. Sur ce terme cf Mc 1.1.

15 Et il leur a donné le pouvoir de guérir les maladies.
Guérir les maladies : Un oxymore souvent rencontré dans la littérature (mais absent chez Luc).

16 Et il imposa à Simon le nom de Pierre.
  Selon Marc, dès l'appel des Douze, Jésus aurait imposé à Simon un nouveau nom lié à sa vocation.  Mais Marc, pas plus que Matthieu, ne s'est expliqué sur le sens exact à lui conférer. La formulation avec "imposer" se veut emphatique.
Selon Luc, Pierre n'était qu' un surnom ;  il fut donné à Simon dans des circonstances bien particulières (cf Lc 22.34).
Ce surnom, comme les surnoms chez les Latins, revêtait un caractère mordant ; c'est aussi le cas de celui de Jacques et Jean :
Zeus et son foudre aux trois éclairs.
17 et à Jacques fils de Zébédée et à Jean le frère de Jacques et il leur imposa le nom de Boanergês, ce qui est fils du tonnerre.
Là encore le surnom était présenté par Marc comme lié à la vocation. Or le foudre aux trois éclairs était un attribut de Zeus. Les deux apôtres auraient-ils quitté leur père Zébédée pour se mettre sous la tutelle de ce dieu là ?
Présent dans le parallèle lucanien selon D05, le surnom sémitique Boanergês  répercutait le caractère fougueux que ces deux apôtres avaient montré en Samarie. C'est donc bien à Luc que Marc a repris ce surnom, mais sans expliquer, là non plus, pourquoi il leur fut donné.

18 et Lebbée et Simon le kananaïte 19 et Judas Scariôt. D05
Apparaît ici en Marc le nom Lebbée alors qu'en Luc  à la onzième et avant-dernière place se trouve Jude de Jacques. Soit que Marc ait voulu éviter une confusion avec Judas le dernier de la liste, soit qu'il ait douté qu'un frère de Jésus se soit trouvé parmi les apôtres. Car, autant Jude a laissé un nom dans l'Histoire, autant celui de Lebbée est demeuré inconnu. Le texte courant lui a préféré celui de Thaddée issu du parallèle de Mt 10.3. Ces hésitations de Marc & Matthieu sur le nom du dixième (ou onzième) apôtre est un facteur en faveur de la liste de Luc.
Le kananaïte (τὸ Καναναῖον) est un aramaïsme que Luc a traduit par Ζηλωτὴν , le zélé ou zélote.
Quant à Judas Scariôt voir la note sur Mt 10.4.

20 Et ils vinrent à  la maison et se rassembla à nouveau la foule au point de ne plus pouvoir manger même du pain.
Marc amplifiait les désagréments causés par la foule.

21 Et lorsque les scribes et les autres entendirent à son sujet,  ils sortirent pour le maîtriser car ils disaient qu'il les mettait hors d'eux. D05, W It.
La foule qui se pressait auprès de Jésus ne pouvait plus être contenue. En forçant le trait Marc cherchait-il une justification aux décisions des scribes et des autres, les autorités alors responsables?
Le verset a été remanié et le texte courant propose de voir à la place des scribes et des autres l'entourage de Jésus, οἱ παρ’ αὐτοῦ  :
Et quand ceux de chez lui (= ses parents ?) eurent entendu cela, ils sortirent pour se saisir de lui; car ils disaient qu'il était hors de sens.
La méfiance à l'égard des frères de Jésus représentants du courant judéo-chrétien s'était-elle renforcée au début du second siècle ? L'expression très vague ceux de chez lui ne les désigne-t-elle pas ?  Cette retouche a fait passer Marc pour quelqu'un de très opposé au milieu familial et originel de Jésus.

22 Aussi les scribes descendus de Jérusalem disaient qu'il a Beelzebul et que dans le chef des démons il chasse les démons.
Venant de Jérusalem, ces scribes lettrés considéraient en Beelzebul le prince des démons. La tournure “il a Beelzebul” tendait à signifier que Jésus en était possédé.

23 Aussi les appelant à lui, le Seigneur Jésus disait en paraboles : Comment Satan peut expulser Satan ?
Le Seigneur Jésus : une expression fréquente dans les Actes des Apôtres, notamment sous la forme devenue l'appellation privilégiée : “Seigneur Jésus Christ”. Étienne mourait en disant : “Seigneur Jésus reçois mon esprit”. Absente de Luc, elle revêt ici dans l'Évangile de Marc un caractère emphatique; elle a disparu du texte courant. Mais à qui le Seigneur Jésus s'adressait-il ? Aux scribes de Jérusalem, le dernier groupe à être nommé ? Il devrait plutôt s'agir des Douze qui avaient été “appelés” précédemment au v.13. Jésus les appelait à nouveau pour leur confier des paroles d'importance.

29 Le péché contre l'Esprit

Marc 3.28-29
Matthieu 12.31-32
Luc 12.9-10
D05 Tout sera remis aux fils des hommes les péchés et les blasphèmes, tout ce qu'ils auront blasphémé.
Or si quelqu'un blasphème l'Esprit Saint il n'a pas de pardon mais il sera coupable d' un péché éternel.
Tout  péché et blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème d'esprit ne sera pas pardonné aux hommes.
32 Et qui proférerait une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera remis. Mais qui parlerait contre l'Esprit Saint, il ne lui sera pas remis, ni en ce siècle ni en celui à venir.
Celui qui me niera
devant les hommes, sera nié devant les envoyés de Dieu. Et quiconque proférera une parole à l'endroit du Fils de l'homme, il lui sera remis, mais envers l'Esprit Saint, il ne lui sera pas remis — ni en ce siècle ni en celui à venir. (D05 Itcde)
TC Tout sera remis aux fils des hommes les péchés et les blasphèmes, tout ce qu'ils auront blasphémé.
Or, qui blasphémerait envers l'Esprit Saint n'a pas de pardon pour toujours mais il est passible d'une condamnation éternelle.
Tout  péché et blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème d'esprit ne sera pas pardonné.
Et qui proférerait une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera remis. Mais qui parlerait contre l'Esprit Saint, il ne lui sera pas remis ni en ce siècle ni en celui à venir.
Celui qui me niera
devant les hommes, sera nié devant les envoyés de Dieu. Et quiconque proférera une parole à l'endroit du  Fils de l'homme, il lui sera remis,  mais à celui qui blasphémera envers l'Esprit Saint, il ne sera pas remis.

Ces versets sont précédés d'une altercation avec les scribes de Jérusalem qui accusaient Jésus de vouloir chasser les démons par les démons, une insinuation que Marc devait considérer comme blasphématoire : Développant la fin de Luc 12.10, il l'a amplifiée par l'emploi du verbe blasphémer plus parlant que le seul fait de proférer des paroles contre autrui; suite à cela, le verset 10 de Luc  a été rehaussé du verbe blasphémer dans le texte courant. La sentence en a été néanmoins atténuée  par la disparition de la dernière phrase “ni en ce siècle ni en celui à venir”. Et cette phrase était bien là initialement car c'est à partir d'elle que  Marc aurait forgé l' expression “un péché (ἁμαρτίας) éternel” qui laisse le lecteur interrogatif ; elle a été retouchée  dans le texte courant  par  “une condamnation (ἁμαρτήματα) éternelle”, qui répond davantage à la logique attendue.

Les versets de Matthieu constituent, quant à eux, une synthèse des deux autres Synoptiques. Mt 12. 31 reprend Mc 3.28 et Mt 12.32 reprend Lc 12.10 avec l'emploi de la préposition κατὰ au lieu de εἰς. Matthieu a considéré la faute comme un “blasphème d'esprit”, une expression jamais traduite comme telle, et reprise nulle part ailleurs.

Mais qu'avait voulu dire Jésus par ces phrases énigmatiques ?
Selon le contexte lucanien  Jésus donnait des avertissements à ses apôtres, en particulier à  Pierre et à Judas, en opposant la profession de foi au reniement. Un reniement comme celui de Pierre dirigé contre le Fils de l'homme peut être pardonné, à la différence d' un engagement comme celui de Judas contre la Royauté de Dieu (l'Esprit Saint).
Sur le blasphème contre l'Esprit Saint l'Église catholique statue (CEC §1864): “Il n’y a pas de limites à la miséricorde de Dieu, mais qui refuse délibérément d’accueillir la miséricorde de Dieu par le repentir rejette le pardon de ses péchés et le salut offert par l’Esprit Saint. Un tel endurcissement peut conduire à l’impénitence finale et à la perte éternelle.” Est visée en fond la mort de Judas par suicide, telle que racontée par Matthieu. Mais Judas s'est-il donné la mort à lui-même ? Selon le rapport de Pierre dans son discours des Actes, l'attitude de Judas fut toute autre et c'est celle qui est visée par Thomas d'Aquin :"L'autre façon dont un individu peut pécher par malice caractérisée consiste à rejeter avec mépris ce qui retient de pécher; ce qui est proprement pécher contre l'Esprit Saint, nous l'avons dit, et cela également présuppose la plupart du temps d'autres péchés, parce que, disent les Proverbes (18, 3 Vg): “L'impie, lorsqu'il descend dans la profondeur des péchés, en arrive au mépris.”
(ST  IIa-IIae, q. 14, a. 4).

32 Voici que ta mère et tes frères et tes sœurs, à l'extérieur, te cherchent.
Interviennent ici les sœurs de Jésus que Marc est seul à mentionner ici comme au ch 6. Matthieu n'a pas retenu leur présence sinon dans la comparaison faite par Jésus : “Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère”. D'où ce besoin de faire entrer en scène des sœurs qui n'apparaîtront plus ensuite au cours du ministère ni après dans les annales des apôtres. S'agirait-il des épouses des “frères de Jésus”, Jacques et Jude dont Paul parlait comme de leurs “femmes-sœurs” (1 Co 9.5). Marc répercutait sur l'année du ministère de Jésus la situation plus tardive de Jacques et de Jude après qu'ils se soient mariés

33 Qui est ma mère ou des frères? 34 Et portant un regard alentour sur ceux qui étaient assis en cercle, il dit : Voici ma mère et mes frères. 35 Celui qui ferait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère et une sœur et une mère.
La mère et les frères de Jésus n'apparaissent en Marc qu'à ce moment et non dès le v 21. Néanmoins la teneur de la parole de Jésus à leur égard n'est guère positive, la famille relevant du “monde ancien” devait être mise à distance. N'est pas perceptible dans la tournure employée la louange implicite de la mère de Jésus et de ses frères qui transparaît en Luc 8.21: “Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et agissent”.