Commentaire de l'Évangile de Marc selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre II







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1 “Il est dans la maison”.
La maison renvoie au v. 29 du chapitre précédent quand Pierre entra dans la maison de Simon. Le temple étant appelé “la maison”, celle de Pierre était devenue le centre spirituel de la Galilée.

2 et aussitôt D05, 1071, f1
L'adverbe  εὐθέως reparaît au v12 où les copistes lui ont préféré la forme εὐθύς ;  signifcatif de l'écriture de Marc il est à comparer avec l'emploi en Luc de παραχρῆμα.

4 Et ne pouvant approcher depuis la foule”, D05, W, ils découvrirent la couverture à l'endroit où était Jésus,* pour laisser descendre le grabat. D05, W
La préposition ἀπὸ, depuis,  a été remplacée dans le texte courant par  διὰ à travers, plus ajustée.
Le verbe ἀπεστέγασαν , ils découvrirent, se retrouve dans le parallèle de Luc mais en D05 seulement, et à la redondance découvrir la couverture, Luc avait  préféré découvrir les tuiles qui serait moins adapté dans la mesure où c'est le toit qui était découvert de ses tuiles. Dans  le texte courant avec ils le descendirent à travers les tuiles, un moyen terme était trouvé, plus ou moins satisfaisant.
Le participe ἐξορύξαντες ayant fait un trou, a été  rajouté dans tous les autres mss de Marc.

5 “Enfant, tes péchés sont remis
L'adresse “enfant” à un adulte se retrouve à l'attention des disciples (Mc 10.24) et en Matthieu 9,2 ; 21,28 ; elle est aussi en Luc 2,48, mais de la part de ses parents à Jésus âgé de douze ans qui n'aima pas être repris de la sorte, puisqu'il entrait dans sa treizième année, devenant adulte. De fait, il semblerait, selon Luc, que Jésus ait fait attention à l'âge et à la situation des personnes, les saluant d'un “jeune-homme” , “homme”, ou bien “petite-fille”, “fille” ou “femme”.

7 Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu?. D05
L'expression finale revient en 10.18 dans l'épisode du jeune homme riche, et qui se lit dans les parallèles de Luc sous la forme : sinon un, Dieu.


Marc
Luc  Matthieu
D05 2.7 Qui peut remettre les péchés sinon Dieu? 5.21 Qui peut remettre les péchés sinon un, Dieu? 9.3 [...]
Txt courant 2.7 Qui peut remettre les péchés sinon un, Dieu? 5.21 Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? 9.3 [...]
D05 10:18 Personne de bon sinon seul un Dieu 18.19 Personne de bon sinon un, Dieu 19.17 Un est le bien
Txt courant 10:18 Personne de bon sinon un,  Dieu 18.19 Personne de bon sinon un, Dieu 19.17 Un est le bien



M
 Comment comprendre  “un Dieu” ? Faut-il y voir le Dieu Un, le créateur de l'humanité (Ml 2,10 LXX) ? Ce n'est pas Dieu (Θέος), qui fit sortir Israël de l'esclavage d'Egypte, mais “Le Seigneur Un” (Dt 6,4); bibliquement l'unité divine est plutôt rattachée au tétragramme  יהוה , qu'au pluriel Élohim, traduit en grec par Θέος, Dieu.  

 Si l'adjectif numéral n'avait pas précédé le nom “Dieu” mais l'avait suivi comme en hébreu, l'intention d'affirmer l'unité divine du “Dieu Unique” aurait été plus clairement manifestée. Et si le numéral εἰς, un a été utilisé de préférence à μόνος, seul n'était-ce pas pour éviter d'écrire que d'une manière ou d'une autre Dieu serait “seul” ?

- L'expression faisait problème puisque Matthieu a fait en sorte de ne pas l'employer;
- Marc était hésitant à le faire : l'adjectif n'est pas dans l'épisode du paralytique en 2,7 D05 mais il a été rajouté dans le texte courant. En 10.18 D05, avec l'ajout de l'adjectif “seul” le numéral est en position médiane ; deux lecture sont possibles :“personne de bon sinon un seul, Dieu” ou bien “personne de bon sinon seul Dieu Un”. “Seul” a été ajouté en Luc dans le texte courant en 5.21.
- “Personne de bon sinon un, Dieu” fut le choix initial de Luc dans les deux épisodes selon le codex Bezæ ; ainsi comprise, l'expression ne présente pas de difficulté puisqu'elle évite de dire que Dieu serait seul. Elle a été adoptée par les copistes dans le texte courant en Marc, et n'a pas été retouchée en Luc 18,19.  Luc en fut le rédacteur initial et ses successeurs se sont interrogés sur le sens à donner et qui paraît les avoir embarrassés.

9
Marc 2. 9, D05, 33, Itala
Luc 5.23 et Mt 9.5
Qu’est-il plus facile de dire au paralytique: lève-toi, ôte ton grabat et va vers ta maison ou de dire tes péchés sont remis?  Qu'est-il plus facile de dire : tes péchés sont remis, ou de dire: lève-toi et marche?


Ravenne, mosaïque de St Apollinaire le neuf, VIe s.
La question posée par ce verset est de savoir à qui attribuer l'inversion des deux phrases : à Luc et à Matthieu ou bien à Marc ? Jésus venait de remettre ses péchés au paralytique et il allait le relever de son grabat. Cet ordre chronologique a été observé par Luc et Matthieu dans la question posée par Jésus. Son inversion chez Marc brise la logique du récit. C'est pourquoi le texte courant suit Luc et Matthieu, et “va vers ta maison” a été remplacé par “et marche”.

12  Tous s’étonnaient et louaient Dieu en disant que : “Nous n’avons jamais rien vu de tel”.
Cette conclusion de l'épisode du paralytique revêt un caractère plus hagiographique que réaliste, au vu de la réflexion des pharisiens présents.

14 S’avançant il vit Jacques d’Alphée assis au poste de douane et il lui dit: suis-moi. Et se levant il le suivit.D05, Θ f13, 565.
Le texte courant comporte la mention de Lévi à la place de Jacques, par harmonisation avec le parallèle de Luc 5.27. Or celui-ci a été retouché dans le codex Bezæ avec des formules issues de Marc,  et “Lévi” y est devenu “Lévi d'Alphée”. On a ainsi donné un frère, Lévi, à Jacques d'Alphée (souvent confondu avec Jacques le Juste dit encore “le frère du Seigneur”).

  17 Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs.
  Jésus ne serait-il venu que pour les pécheurs, au point de
rejeter les justes ?
Fait défaut la fin de la phrase “en vue du repentir”qui se lit en Luc 5.32, Jésus appelant à se repentir ceux qui se reconnaissent pécheurs. Mais la lacune en Marc fait de Jésus un juge injuste ; elle a été comblée dans les manuscrits de la tradition byzantine, en Marc comme en Matthieu, par l'expression lucanienne ; elle est significative d'une certaine distance de Marc vis à vis de la nation juive, dans la mesure où les justes sont sensés représenter les pharisiens.

 
18 Les disciples de Jean et les pharisiens étaient en train de jeûner;aussi ils vinrent et lui dirent: Pourquoi les disciples de Jean et ceux des pharisiens jeûnent-ils tandis que tes disciples ne jeûnent pas?
La formulation du verset présente plusieurs incongruités :
- Les disciples de Jean jeûnaient-ils vraiment avec les Pharisiens au point de s'adresser ensemble à Jésus?
- Il lui parlèrent d'eux mêmes non point en “nous” mais en “ils”.
- Ils lui demandèrent pourquoi ils jeûnaient
eux mêmes, comme s'il ne leur revenait pas de le savoir.
Ne serait-ce pas une parenthèse dans le parallèle de Luc 5.33 D05 qui aurait dérouté Marc : “Pourquoi les disciples de Jean (et les disciples des pharisiens !) jeûnent-ils souvent et des prières font-ils, alors que tes disciples, ne font
rien de cela ? ”. Comme en Matthieu, il s'agissait d'une question posée par des scribes et des Pharisiens ; la parenthèse  perd son caractère absurde dans la mesure où elle passe pour une remarque ajoutée à posteriori par l'évangéliste. Elle a néanmoins disparu du texte courant alors que les parenthèses sont fréquentes dans l'écriture de Luc. Marc, ne le considérant pas ainsi, a intégré les disciples de Jean avec les pharisiens comme interlocuteurs dans le dialogue, au point de rendre celui-ci incompréhensible.

19 Les fils de la noce


Marc 2.19
Luc 5.34
Matthieu 9.15
D05 Peuvent-ils, les fils de la noce, pendant que l’époux est avec eux, jeûner? Peuvent-ils, les fils de la noce, tant que l’époux est avec eux mêmes, jeûner? Peuvent-ils jeûner, les fils de l’époux tant que l’époux est avec eux ?
Texte courant Peuvent-ils, les fils de la noce, pendant que l’époux est avec eux, jeûner? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Pouvez-vous faire jeûner les fils de la noce pendant que l'époux est avec eux? Les fils de la noce peuvent-ils s'affliger tant que l'époux est avec eux?


La formulation de Marc est identique à celle de Luc dans le codex Bezæ, mis à part la locution ἐφ’ ὅσον, tant que. La refonte du verset lucanien dans le texte courant (pouvez-vous faire jeûner) déconcerte. En Matthieu  la correction des “fils de l'époux” par les “fils de la noce” — expression désignant le cortège nuptial — est ajustée ; par contre le ton donné au verset avec le verbe s'affliger au lieu de jeûner pourrait inciter  les disciples à “faire la noce”.
Au verset initial de Marc, attesté par D05 U W I 1582 118 33, a été ajoutée une phrase qui reprend la question de manière affirmative.


21 La parabole du rapiéçage

Marc 2.21 (Mt 9.16)
Luc 5
Or personne, une pièce de tissu non foulé, ne joint en la cousant à un vêtement ancien, sinon s’arrache le complément neuf à l’ancien et la déchirure devient pire. 36 Or il leur disait aussi une parabole 
parce que personne, une pièce d'un vêtement neuf, l'ayant déchiré, n'applique sur un vieux vêtement; sinon, certes, il aura déchiré le neuf et au vieux ne s'accordera pas la (pièce) tirée du neuf !



Le vieux vêtement représentait les auditeurs de Jésus (cf.v.18) et, à travers eux, l'enseignement de Jean.
La déchirure du vieux vêtement serait pire si on lui adjoignait une pièce trop neuve. La nouveauté de l'enseignement de Jésus n'était pas tant le sujet,  que la façon de rapiécer l'ancien, c'est à dire les traditions auxquelles Jean était encore attaché. Le caractère polémique de la parabole est moins accentué chez Marc alors qu'en Luc l'ancien est amené à laisser la place à la la nouveauté

22 La parabole des outres

Marc 2.22
Luc 5 37-38 D05  Matthieu 9.17 D05
22 Et personne ne verse de vin nouveau dans de vieilles outres, sinon le vin fera éclater les outres et le vin et les outres seront perdus. Et personne ne verse du vin nouveau  dans de vieilles outres; sinon, certes alors le vin, le nouveau, fera éclater les outres, les vieilles, et lui sera répandu; et les outres seront perdues.  38 Mais le vin nouveau dans des outres neuves on verse, et les deux se conservent. On ne verse du vin nouveau dans de vieilles outres. Sinon le vin nouveau rompt les outres et le vin se perd ainsi que les outres ; mais on verse du vin nouveau dans des outres neuves et les deux se conservent.


Le vin nouveau n'était pas à conserver dans de vieilles outres.
Marc mettait en relief un geste proscrit par le simple bon sens. Symboliquement il signifiait que les outres de l'enseignement de Jean Baptiste ou des Pharisiens ne pouvaient contenir l'enseignement de Jésus.
Son texte est plus court que celui des parallèles synoptiques et, à contrario de la parabole précédente, Matthieu ne s'y est pas conformé, choisissant la rédaction de Luc dont la finale fait écho à celle de la parabole précédente. Marc en a atténué les accents polémiques.

23a Et il advint que de nouveau durant les sabbats, il passait à travers les moissons ; D05, f13, 1346.
Même remarque qu'en 1.21. Les sabbats,
τοῖς σάββασιν, sont de la troisième déclinaison alors que dans la Septante ils sont de la deuxième, τοῖς σαββατοῖς. Cette irrégularité s'explique en Luc qui se servait du vocabulaire de la liturgie d'Alexandrie, σάββασιν traduisant l'hébreu שַׁבָּתוֺת, unique à Lev 23.15. Et cet hapax désignait les sept semaines séparant la Pâque de la Pentecôte. Marc, suivi par Matthieu, a pu s'en servir sans en connaître le sens exact.
L'adverbe “de nouveau” se rapporte à un fait ayant lieu à nouveau en sabbat, en lien avec ce qui précède, et non à la traversée des moissons.

23b
Ses disciples se mirent à froisser les épis. D05, W
Cette phrase et la précédente sont semblables à celles de Luc dans le codex Bezæ. “Chemin faisant” est un ajout ultérieur.

24 Les pharisiens lui disaient : Vois ce que font tes disciples (cf. Luc 6.2 D05).
Le verbe dire est à l'imparfait comme en Luc selon le codex Bezæ comme si la remarque des pharisiens n'avait pas été faite sur le moment mais un peu plus tard.

26 Entrant dans la maison de Dieu [...] il mangea les pains de la présentation ; et à ceux qui étaient avec lui il donna, ceux là qu'il n'est pas permis de manger, sinon par les prêtres. D W Itala Sys

Une syntaxe que le lecteur peine à comprendre. Les phrases furent inversées dans le texte courant : Comment il entra dans la maison de Dieu, sous Abiathar le grand prêtre, et les pains de proposition il mangea, lesquels il n'est pas permis de manger, sinon les prêtres et en donna même à ceux qui étaient avec lui !
Mais cette inversion des phrases ne rendait pas la lecture plus aisée, les prêtres se retrouvant à l'accusatif avec les pains à manger.  David se voyait inclus dans l'interdit de manger les pains, contrairement à l'épisode biblique et au parallèle de Luc : “Et les pains de la présentation il mangea; et il donna même à ceux qui étaient avec lui, eux à qui il n'était pas permis de manger, sinon aux prêtres seuls” ? Lc 6.4 D05

La mention d'Abiathar 
n'est pas dans les textes les plus anciens de Marc (D05, Itala, Syriac). Son ajout dans le texte courant tend à faire passer Marc pour un auteur peu consciencieux,  car c'est auprès du prêtre Achimélec que David se rendit, selon 1 Samuel 21.1.
Achimélec était fils d'Achitub
selon 1S 22.9, et Abiathar était son fils : “David dit à Abiathar: J'ai bien pensé ce jour même que Doëg, l'Edomite, se trouvant là, ne manquerait pas d'informer Saül. C'est moi qui suis cause de la mort de toutes les personnes de la maison de ton père.”1S 22.22.
Cependant, selon 2 Samuel 8.17 (et 1 Chroniques 18.16),
Achimélec n' était pas le père mais le fils d'Abiathar :“Tsadok, fils d'Achithub, et Achimélec, fils d'Abiathar, étaient prêtres” ; quoi qu'il en soit, mentionner Abiathar au lieu d'Achimelec revenait à faire retour plus directement encore sur le massacre des 80 prêtres de Nob dont David était responsable (1 Samuel 22.22). Or, en prenant exemple sur la vie de David, Jésus ne pouvait pas se désolidariser de lui...Ainsi la mention d'Abiathar par les copistes ne fait que pointer un problème crucial.
Jésus prit la défense de ses discipl
es qui avaient cueilli les épis à offrir au temple; ce faisant, il approuvait qu'ils aient enfreint et l'interdit du repos sabbatique (cf Chabbat 49b) et l'interdit de la nourriture réservée aux seuls prêtres.  Accomplissait-il un geste de caractère messianique en étendant les privilèges de l'onction royale et sacerdotale à ses propres disciples ? Mais les verset suivants 27/28 manifestent que ce n'est pas la lecture qu'en faisait Marc.

 27 Or je vous dis : 28  Il est Seigneur, le Fils de l’homme et du sabbat. D05 Itala.

Texte courant : 27 Et il leur disait: Le sabbat advint à cause de l'homme, et non l'homme à cause du sabbat, 28  de sorte que le Fils de l'homme est seigneur même du sabbat.
Les versets 27/28 clôturaient l'épisode précédent qui se déroulait pendant les sabbats. Marc devait penser que le reproche des pharisiens portait sur des actes accomplis par les disciples pendant le repos sabbatique. Mais selon Luc,  le rédacteur initial, c'était la nourriture réservée aux prêtres qui était en cause. L'enjeu de l'épisode aurait donc été déporté par Marc de l'offrande sacrée vers le respect du sabbat et, un rédacteur intermédiaire (probablement celui qui a retouché le v.26) a ajouté un dicton de manière à renforcer la problématique de l'observance du sabbat à laquelle les premiers chrétiens ne se sentaient plus soumis.