Commentaire de l'Évangile de Marc chapitre XIV







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Le texte de Marc reflète une attention particulière aux rites hébraïques (cf. v. 3, 26, 61, 62, 63) ; mais les inexactitudes n'en sont pas absentes. La parole prêtée à Jésus au v.62b apporte la preuve qu'il écrivait en connaissance de Luc dont il a modifié la rédaction pour la rendre plus accessible au lecteur. Mais, ce faisant, il n'a pu éviter les confusions.

L' Agneau de la Pâque


1- Or après deux jours c'était la Pâque [et les azymes]

“Les azymes” : le terme est absent non seulement de D05, It a d ff2 mais aussi du parallèle de Matthieu (26.2). Son insertion a pu être suscitée par le verset 12 .

Comment l'ayant arrêté [par ruse], ils le feraient périr. 2 Car ils disaient : “[non pendant la fête] Par crainte qu'il n'y ait pendant la fête un tumulte du peuple”
L'expression “par ruse” est absente de D05, It a i rl.
Son insertion est redevable au parallèle matthéen (Mt 26.4) qui comporte également le déplacement de la conjonction “μήποτε” et l'ajout en début de phrase de “non pendant la fête”.

Balsamaire, vase à parfum à long col,
VIs av JC

vases à parfum Le vase brisé

3a un albâtre à parfum
[ de nard pur de grand prix]

La phrase entre crochets, absente de D05, est dans le parallèle de Matthieu (26,7) qui a manifesté tout au long de son évangile un intrêt prononcé pour les biens précieux (or, argent, perle, trésor, talents, deniers).


3b Et brisant l'albâtre, elle le versa sur sa tête.
Le participe θραύσασα de D05, Θ,565 décrit les cœurs brisés dans la prophétie d'Isaïe 61.1 qui fut reprise par Jésus en Luc 4.18. En choisissant ce participe, Marc ne faisait-il pas implicitement allusion à la prophétie messianique d'Isaïe? Le vase brisé serait alors symbole des cœurs endeuillés par ce que Jésus allait vivre.
Avec le participe συντρίψασα, très courant, l'allusion est absente des autres manuscrits.

Comment briser le vase pour que le parfum se répande sans que l'albâtre ne provoque de blessures? La question semblait se poser pour Matthieu qui n'a pas repris ce geste mais seulement celui de l'onction sur la tête.
Outre les aryballes (petits vases en forme de boules), il y avait les balsamaires, des fioles en céramique, en verre ou en albâtre dont le long col pouvait être brisé sans grands dégâts. Des petits vases à parfum ont été retrouvés dans les tombes accompagnant les sépultures.

Elle répandit le parfum sur la tête : Κατεχέω qui signifie “répandre sur” est suivi du génitif sans préposition; celle-ci, présente en D05, a été normalement supprimée par les copistes.

4 Ses disciples s'exaspéraient et disaient.
[ Et certains étaient indignés en eux-mêmes, et disaient ]
Le verbe διαπονέω de D05 qui apparaît deux fois dans les Actes des Apôtres (4.2; 16.18) est le résultat d'une activité réitérée menant à l'exaspération ; son emploi ne se justifiant que modérément ici, lui a été préféré le verbe du parallèle matthéen  ἀγανακτέω ressentir une violente irritation.

8 Ce qu'elle a apporté, elle a fait. (ὃ ἔσχεν αὔτη ἐποίησεν).
ἔσχεν est l'aoriste du verbe ἔχω qui a deux sens différents : avoir ou porter. Il peut s'agir de la préparation des onguents évoquée en Mc 16.1. Ainsi, le bel ouvrage accompli par la femme serait d'abord la confection de l'huile parfumée. Mais trop obscure, la phrase n'a pas été retenue de Matthieu.
Dans plusieurs autres manuscrits, le choix des copistes s'est porté sur εἶκεν de εἴκω (sembler, ressembler ou bien être possible) : Elle a fait ce qu'elle a pu.

Comparaison avec le récit de Luc 7 38-56

Un épisode rapporté par Luc offre d'évidentes similitudes avec celui de Marc :
Et bien que les autres éléments du récit soient dissemblables, au regard des éléments similaires il est fort improbable qu'il s’agisse de deux épisodes différents; les deux évangélistes ont vraisemblablement rapporté un seul et même événement, mais de deux manières et avec des intentions différentes.
Marie Madeleine
Marie la Magdalène par Bronzino

En Luc la scène ne se déroule pas à Béthanie mais en Galilée chez un pharisien nommé Simon habitant d'une ville, vraisemblablement Naïn, la dernière à avoir été nommée ; et, à l'égard de la femme, l’état d'esprit de l'apôtre Simon Pierre pouvait ne pas être éloigné de celui de Simon le pharisien. Cette femme, bouleversée par la résurrection d'un jeune homme à la porte de Naïn, était une pécheresse ; elle vint témoigner à Jésus de sa reconnaissance jusqu'à embrasser ses pieds et les mouiller de ses pleurs; puis elle oignit sa tête (D05) de parfum, en un geste qui le reconnaissait comme prophète. Son nom, Marie appelée la Magdalène, était connu alors que devenue disciple elle accompagnait Jésus et les Douze (Lc 8.1-3). Ayant été présente à la Crucifixion, elle se rendit ensuite au tombeau, tout en sachant que celui-ci était scellé. Est-ce en raison de son espérance en la résurrection dont elle devint témoin et apôtre qu’elle fut visitée par deux hommes rayonnant la gloire du Ressuscité ?

En Marc, Simon est dit lépreux : s'il était contagieux, comment recevait-il des hôtes chez lui ? S'il ne l'était plus et que les prêtres aient confirmé sa guérison, pourquoi rappeler son état ancien ? Parce qu'il lui collait encore à la peau ? À la différence de Luc, Marc ne voulait pas voir en lui  un substitut de son homonyme Simon Pierre.

Marie Madeleine, Maître des portraits féminins en buste 1530
Et comment accepter qu’une femme, pécheresse qui plus est,  ait pu accomplir sur le Christ un geste qui le reconnaissait comme prophète et roi, au point qu'elle devint apôtre et témoin de la Résurrection?  La péricope lucanienne étant trop connue pour être passée sous silence, Marc s'est chargé de la réécrire par un second épisode susceptible de remplacer le premier, le situant à Béthanie, juste avant l'arrestation. Au geste d'onction accompli sur sa tête, Jésus se serait lui-même chargé de donner un sens : elle a anticipé de parfumer mon corps pour l'ensevelissement (v.8); par cette anticipation la femme prophétisait que son corps ne serait plus dans le tombeau le lendemain de son ensevelissement. La parole de Jésus se référait donc à l'épisode des femmes au tombeau (ch16), et ce personnage féminin n'était donc autre que Marie Madeleine.
Si Marc lui avait redonné une position sociale, il avait su non moins savamment détourner le sens de l'onction prophétique et royale, qu'elle s'était autorisée à faire, vers les soins réservés à un mort.

9 Amen je vous dis : Là où sera proclamé l'Évangile dans le monde entier, ce qu'elle a fait sera redit en mémoire d’elle.
Cette injonction à faire mémoire d'une personne, en l'occurrence d'une femme, est unique dans le NT ;  mais visant à perpétuer un geste dont le sens spirituel avait été détourné, elle ne tend pas à atténuer le caractère misogyne propre au  Second Évangile.
L'emploi du terme Évangile dans ce verset manifeste qu'il avait déjà été proclamé dans le Bassin Méditerranéen.
 
10 Et Judas Scarioth, d'entre les 12
Judas est dit Scarioth comme précédemment.
Scarioth est en Luc (6.15), le terme pouvant être la transcription en grec de la racine sémitique סחר , qui désigne celui qui commerce. Judas en tant qu'intendant de la communauté pour avoir tiré au sort cette charge (cf Ac 1.17) était amené à commercer. Mais il fut appelé Iscarioth (יסחר ou celui qui se laissera acheter) lorsqu'en se rendant auprès des grands-prêtres pour leur livrer Jésus ils lui proposèrent une rançon qu'il allait accepter (Lc 22.3).
Le jeu de mots n’a pas été répercuté par Marc et Matthieu qui tous deux, selon D05, ont retranscrit partout Scarioth et ignoré Iscarioth.
Mais partout ailleurs les copistes ont adopté Iscarioth. Jean ayant en effet laissé entendre que Judas était originaire de KARYWTOU, il n'y avait qu'un pas pour le considérer comme “Ich Karyoth” ou homme de Karyoth.

11 Ils promirent de lui donner de l'argent.
Judas leur en avait-il demandé ? C'est la question que pose cette formulation. Selon Luc les grands-prêtres ourdirent de lui proposer une rançon ; Judas l'accepta bien que sa motivation première ait été autre.

- 12a Et le premier jour des azymes lorsqu’ils sacrifient la pâque, les disciples lui disent...
Le “premier jour des azymes”, le 15 nisan, a été superposé ici par Marc non avec la fête des azymes mais avec la préparation de la Pâque qui a lieu le 14 nisan, un jour plus tôt.
D'où vient cette inexactitude ?
L'agneau de la pâque était immolé au temple après le sacrifice de minh'a, le 14 nisan après-midi; le jour hébraïque débutant au coucher du soleil, la fête de la Pâque commence le soir même 15 nisan, en même temps que le premier jour de la fête des azymes qui, elle, dure une semaine.

Récapitulation du calendrier de la Pâque au temple
14 nisan En matinée, nettoyage des maisons de leur levain.
Sacrifice de min'ha suivi de l’immolation de l'agneau de la pâque
18h coucher du soleil

15 nisan Nuit du repas de la Pâque
Journée de la fête de la Pâque
Fête des azymes,
Ier jour
16 nisan 7h offrande de la première gerbe (orge) Fête des azymes,
2eme jour

agneau
L'agneau, aussi, était appelé “pâque“
L'inexactitude pourrait être imputable à la manière de lire le verset similaire de Luc :“Le jour de la Pâque pour lequel (ᾗ) il faut immoler la pâque.”(Lc 22.7 D05). La “pâque” : ce mot désignait initialement l'agneau immolé en rappel de la sortie d'Égypte ; le soir en lequel il était mangé dans les familles reçut le même nom. Ainsi la pâque était-elle immolée pour (la fête de) la Pâque.
Gêné par cette réitération du mot, Marc a reformulé la phrase sans voir qu'il introduisait une erreur de calendrier : le premier jour des azymes lorsqu’ils sacrifient la pâque”. Le premier jour des azymes ne tombe pas le 14 nisan jour de l'immolation et de la préparation de la Pâque, mais le lendemain seulement, le 15 nisan. Matthieu (26.17) qui a repris Marc sans le modifier a reproduit la même inexactitude.
Le verset de Luc (D05) rend avec justesse le calendrier de la fête. L'erreur relevée chez ses corollaires manifeste que ceux-ci entretenaient un rapport plus lointain avec les coutumes liturgiques du temple et son calendrier.

12b Les disciples lui disent : Où veux-tu que nous allions préparer pour toi, afin que tu manges la Pâque ?
La préparation de la Pâque nécessitait de choisir un agneau d'un an au shabbat ha_gadol précédant la fête et de retenir une salle à l'intérieur des murs de la ville pour célébrer le repas. Cependant, ce n'est que le jour même que tout à coup, les disciples s'en seraient inquiétés.
Mais Jésus ne s'en était-il pas déjà préoccupé bien avant, et n'avait-il pas prévu un lieu qu'il garderait secret jusqu'au bout pour des raisons de sécurité ? N'était-ce pas lui encore qui, avec le propriétaire de la salle, avait prévu le rendez-vous avec un porteur d'eau à l'entrée de la ville? En refusant de suivre Luc sur ce point et en prêtant l'initiative de la préparation de la pâque aux disciples, Marc rendait peu lisible cet épisode et faisait passer Jésus pour un devin.

Porteurs d'hydries; les Panathénées, frise du Parthénon
13 Allez à la ville et s'approchera de vous un homme portant une cruche d’eau.
ἀπαντάω, s'approcher de, rencontrer ; le verbe se retrouve dans le parallèle de Luc (22.10) selon D05 et le mss 124. C'est le porteur d'eau qui était chargé de reconnaître les disciples de Jésus.
En ne précisant pas que la rencontre devait se faire à la porte de la ville, (là où se trouvait la source d'eau de Gihon), le repère donné par Jésus devenait beaucoup moins explicite; retrouver un porteur d'eau devenait moins aisé.

15 Et lui vous montrera une maison surélevée jonchée, grande, prête. Là, faites la préparation pour nous.
Verset identique à son parallèle lucanien (Lc 22.12 D05) mis à part l'adjectif “prête” puisque les disciples avaient encore à préparer la salle en enlevant tout résidu de levain.


Le dernier repas

20 L’un des Douze qui plonge avec moi dans le plat ;
τρυβάλιον au lieu de τρύβλιον le plat. Matthieu 26.23 D05 comporte la même orthographe.
Sans dénoncer directement Judas, Jésus annonça la trahison avant de prononcer la bénédiction sur le pain et la coupe ; quel pouvait bien être l'état d'esprit des apôtres lorsqu'ils reçurent le pain et le vin en sachant que l'un d'eux allait trahir ?
En Luc, comparativement, c'est seulement après avoir rompu et partagé le pain avec ses apôtres que Jésus émit, devant tous, un dernier avertissement à l'intention de Judas, mais sans le dénoncer aux autres.


21“Oi à cet homme par qui il est livré. Il eût été bon pour lui qu'il ne soit pas né cet homme là.
Une phrase similaire se trouve dans la partie la plus récente du livre d'Énoch :
Où sera le lieu de repos de celui qui aura rejeté le Seigneur ?
Oh ! qu'il vaudrait mieux pour lui, qu'il n'eût jamais existé ! » Enoch 38(37)/2.
À l'égard de pécheurs, l'auteur se lamentait pour le sort qui les attend.
Mais sur les lèvres de Jésus la teneur était toute autre comme une malédiction au caractère définitif (et rappelant celle du figuier).
  “Il eut été bon pour lui qu'il ne soit pas né cet homme là”
La question de la préexistence de l'âme avant la naissance (et de sa possible réincarnation) était posée dans cette malédiction prêtée à Jésus par Marc et reprise par Matthieu. C'est ce que soulignait Jérôme de Stridon  : “Il ne faut cependant pas conclure de ces paroles que Judas ait pu exister avant de naître, par la raison que le bien ne peut arriver qu’à celui qui existe ”(Catena aurea).
Un siècle plus tôt, les Écoles de Chammaï et de Hillel avaient débattu durant deux ans et demi pour savoir si la création de l’homme était ou non une bonne chose. Elles en vinrent à conclure qu il aurait mieux valu que l’homme ne fût pas créé, mais du moment qu’il a été créé, qu’il “fouille”, et d’autres disent : qu’il “scrute” dans ses actes. Erouvin 13b. En arrière-fond il faut citer Qoéleth qui se lamentait ainsi sur l’absurdité de la vie humaine:  Et plus heureux encore que ceux qui sont morts, sont ceux qui ne sont jamais nés.

Reste à souligner que le texte de Luc est indemne de la malédiction de Judas prêtée à Jésus par Marc et Matthieu. 


La Cène, Pala d'Oro, Basilique St Marc de Venise
22 Et comme ils mangeaient, prenant du pain, il prononça la bénédiction et rompit et le leur donna et dit :
“Prenez, ceci est mon corps.”

[ ayant prononcé la bénédiction, il rompit...].
À la parole “ceci est mon corps” de Luc 22.20D05, Marc a adjoint l'ordre “prenez” et Matthieu 26.26 celui de manger.

23 Puis prenant la coupe, rendant grâce, il la leur donna et tous en burent. 24 Et il leur dit: “Ceci est mon sang, celui de l’alliance [.], celui versé pour beaucoup. D05, W
Au v.24 le premier τό = celui, a disparu d'une partie des manuscrits et dans une grande partie d'entre eux fut rajouté l'adjectif “nouvelle” après “alliance”.
Aussi lit-on :
- en D05 et W, “mon sang, celui de l'alliance” ;
- en B03, C04, א, “mon sang de l'alliance”;
- en A02 et les manuscrits de la tradition byzantine “mon sang, celui de la nouvelle alliance”. Cette parole sur la coupe était prononcée après que tous en aient bu et alors qu'elle était vide. Les apôtres y auraient donc bu sans la connaissance que c'était le sang du Christ. 
Ces aléas sont manifestement le fruit d'un embarras rédactionnel qui se retrouve aussi chez Paul en raison de l'interdit biblique de boire le sang : Il prit la coupe, et dit: Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci toutes les fois que vous en boirez en mémoire de moi. 1Co11.25. L'ordre “faites ceci” ne renvoie pas à un geste précis, et Jésus ne disait pas “ceci est mon sang”.

25 La “nouveauté” 
 Marc  14.29 / Mt 26.25 (D05 K Γ157 179) Mt 26.28
Luc 22.16 D05
Luc 22 .18
Amen, je vous dis que je ne proposerai plus de boire du fruit  de la vigne jusqu'à ce jour où je le boirai nouveau dans la royauté de Dieu. car ceci est mon sang de la nouvelle alliance pour beaucoup versé en pardon des péchés. 16 - Je vous dis en effet : plus du tout je ne mangerai de cette pâque, jusqu'à ce que, nouvelle, elle soit consommée
dans la royauté de Dieu”
18 - Car je vous dis : à partir de maintenant, certes, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que vienne la Royauté de Dieu !”


La promesse de la nouveauté accompagne :
- Le fruit de la vigne sous l'expression du “vin nouveau” n'a pas donné lieu à un développement liturgique.
- La “nouvelle pâque” qui devint sous la plume de Paul une pâte neuve et sans levain (1Co 5:7-8), un mystère à la fois nouveau et ancien dans l'homélie de Meliton de Sardes (avant 180) fut reprise dans la liturgie byzantine et orthodoxe.
- Le thème de la “nouvelle alliance” développé dans l'Épître aux Hébreux a eu un retentissement dans les premières communautés chrétiennes qui se sont distancées du Judaïsme.

26 Ayant psalmodié, ils se rendirent au Mont des Oliviers.
Nouvelle attention de l'évangéliste à la liturgie hébraïque.

27Je frapperai le berger et les brebis se disperseront.”
Une parole qui attribue la dispersion des apôtres lors de l'arrestation à l'action divine. Elle offre une analogie avec Za 13:7 (selon la LXX, A) : “Frappez le berger et se disperseront les brebis, et J'étendrai ma main contre les bergers”. Dans le texte hébreu “Je” y représente “le Seigneur des armées” châtiant les pasteurs (indignes).  Or, la fuite des apôtres n'était pas la conséquence d'un châtiment divin mais de leur propre faiblesse; aussi, ce que Marc considérait comme issu des Écritures et contribuait à établir la théologie rédemptrice, permettait également de disculper les disciples.

28 Mais après avoir été relevé, Je vous précéderai en Galilée.
Le verbe réveiller, relever est à l'infinitif passif. Dans ses annonces de la résurrection communes à Luc, Jésus employait le verbe se lever à l'actif.
La Galilée représentait pour l'évangéliste un microcosme, image à venir de l'évangélisation faite par les disciples autour du Bassin Méditerranéen. Galilée serait à lire ici dans le sens métaphorique de “carrefour des païens”(Is 9.1).
Selon Luc Jésus avait intimé à ses disciples de ne pas quitter la Judée avant qu'ils ne soient revêtus de la puissance d'En haut. Cette contradiction entre les évangiles pourrait venir de la différence entre les époques de rédaction : Luc, dansssa proximité avec les faits rendait compte de l'évangélisation à Jérusalem et en Judée tandis que, quelques décennies plus tard, Marc se polarisait sur l'évangélisation des nations autour du Bassin Méditerranéen.

29 Pierre lui dit: Si tous sont scandalisés pas moi je me scandaliserai.(D05)
La répétition du verbe en fin de phrase a du paraître superflue puisqu'elle a disparu de l'ensemble des manuscrits

32 Γησαμανὶ, D05 Gesamani Itd
Une orthographe à laquelle fut ajouté un θ qui s'est imposé : Γεθσαμανὶ . D'où l'affirmation qu'il s'agirait d'un terme sémitique formé de “gat” le pressoir et “shemen”, l'huile mais qui dispose d'assez peu d'assises, d'autant que l' orthographe du terme varie d'un manuscrit à l'autre tant en Marc qu'en Matthieu.
Jésus aurait alors laissé ses disciples en disant qu'il allait prier mais sans leur recommander de s'associer à lui ; pourquoi les avait-ils emmenés avec lui au plein milieu de la nuit si ce n'était pour l'assister ?

33 Et prenant Pierre Jacques et Jean avec lui, il commença à éprouver frayeur et angoisse.
De même qu'il s'était manifesté à eux dans sa gloire sur la montagne de la transfiguration, Jésus éprouvait la nécessité de faire connaître à ses disciples les plus proches ses sentiments intimes et il leur recommandera de veiller avec lui. Etait ainsi mis en relief son combat psychologique.

35 Et s'avançant un peu il tomba à terre sur sa face. D05 G Θ 125 1424 f1-13
Sur sa face : le détail est dans le parallèle de Matthieu 26.39. Selon Luc il se serait agenouillé.

35 Prière de Jésus
Comparaison entre le codex Bezæ et le Texte Alexandrin de la prière gardée par Marc et celle gardée par Luc.


Luc XXII 45 Marc XIV
D05


Père, non pas ma volonté, mais la tienne qu'elle advienne: Si tu veux, emporte cette coupe, loin de moi.
35 Et il priait s'il est possible que s'éloigne de lui cette heure.
36 Et il disait : Abba Père toutes (choses) te sont possibles :
Emporte cette coupe loin de moi. Mais non point ce que moi je veux mais ce que toi tu veux.
TA

Père,
si tu veux emporte cette coupe loin de moi ; cependant non pas ma volonté mais la tienne qu'elle advienne.
35 Et il priait afin que s'il est possible s'éloigne de lui l'heure.
36 Et il disait : Abba Père toutes choses possibles à toi : Emporte cette coupe loin de moi. Mais non point quoi moi je veux mais quoi toi.

Le verset 35 de Marc est-il une phrase introductive préparant à la prière qui suit, ou bien fait-il partie de la prière elle-même ?
Y est formulé une éventualité : “s'il est possible que” ; par contre, la prière du v36 détient l'affirmation que tout est possible à Dieu. Était-ce, dans le cœur du Christ, le passage du doute à la foi ? À moins que ce ne soit l'expression du doute chez l'évangéliste et de la confiance de la part du Christ ? Cette alternative a provoqué l'insertion de la conjonction afin que dans le TA de manière à ce que le v 35 soit lu comme une phrase introductive due au rédacteur.
Toutes choses te sont possibles : le verbe est au pluriel là où est attendu un singulier, puisque le sujet est au pluriel neutre. De fait il a été éliminé dans le TA.
Au v.36 en D05 Θ 565, la réitération du verbe vouloir en fin de phrase a été supprimée dans le TA.

Jésus se faisait tout petit devant le Père, exprimant sa confiance en sa toute puissance (“tout t'est possible”) et mettant en application une exhortation qu'il avait faite au père d'un enfant épileptique : “ Si tu peux , crois! Tout est possible à celui qui croit” Mc 9.23. Une telle affirmation de foi, propice à contrecarrer le doute de la phrase précédente, peut être attendue du Messie ; mais du “Fils de Dieu” en va-t-il de même ?
En conséquences, pour Marc, le Fils de l'homme vivait dans la foi et non dans la pleine conscience de son identité divine. Pour échapper à sa Passion, il cherchait à attendrir le Père en l'appelant affectueusement du nom araméen de “Abba” , et malgré son angoisse, il se soumettait à sa volonté.

Les phrases de la prière se présentent dans l'ordre inverse de celles de Luc en D05. Le sens n'est plus le même. Selon Luc, Jésus avait la volonté de vivre sa Passion jusqu'au bout ; il suppliait le Père de l'amener à y renoncer si c'était sa volonté. En effet, uni à Lui, il discernait combien sa souffrance se répercutait sur le cœur du Père. Se révélait ainsi la relation du Père et du Fils, leur connaissance mutuelle, leur unité intrinsèque.

Marc ne faisait pas la même lecture que Luc de la relation de Jésus au Père et son récit offre une permutation des phrases par rapport à celles de Luc selon D05 ; la supplication est inverse : Le Christ désirait échapper à la Passion à laquelle le Père le soumettait. Il épousait la nature humaine jusque dans ses réflexes vis à vis de la mort. Il se soumettait au dessein de salut que le Père avait sur lui, donnant sa vie en rançon (cf. Mc 10.45)
C'est à l'auteur de l'Épître aux Hébreux que revient la théologie de la Rédemption développée par Paul, reprise et adoptée jusqu'à nous; elle imprègne l'Évangile de Marc et de Matthieu ; par contre l'Évangile de Luc en est exempt. C'est un élément très significatif en faveur de l'antériorité de sa rédaction par rapport à la leur.

Delacroix, prière de Jésus à Gethsemani, Paris église St Paul St Louis.


41 Et il vient pour la troisième fois et leur dit : vous dormiez, au reste vous vous reposiez ! Il suffit; la fin et l'heure : voici qu'est livré le Fils de l'homme aux mains des pécheurs.

Dormir et reposer peuvent êtres lus à l'indicatif présent ou imparfait, comme à l'impératif. Jésus s'exclamait, comme les fois précédentes, qu'ils puissent dormir au lieu de prier avec lui ; à moins qu'il n'ait exprimé son étonnement par une question?
ἀπέχει a été considéré par le traducteur latin, qui s'appuyait sur la tradition alexandrine, comme un impersonnel semblable à l’ἄρκει de Lc 22.38 D05: sufficit, Il suffit!

La phrase grecque, ἀπέχει τὸ τέλος καὶ ἡ ὥρα·, s'offre à différentes lectures comme les ont répercutées les copistes; mais son sens demeure obscur car ἀπέχει peut avoir τέλος pour sujet ou complément et peut être rapproché de son antonyme en Marc 3.26: “Si Satan se dresse contre lui même et se divise, il ne peut tenir mais il touche à sa fin (τέλος ἔχει). ”
En Luc 22.37 l'expression concerne une parole de l'Écriture qui s'accomplit en Jésus : “Ce qui me concerne touche à sa fin.”(τέλος ἔχει).
Mais avec ἀπέχει la fin paraît au contraire s'éloigner.


43 Comme il parlait encore, arrive Judas Scarioth un des Douze, et avec lui une foule nombreuse avec des épées et des bâtons de chez (παρὰ) les grands prêtres et de la part (ἀπὸ) des scribes et des anciens.

La présence de la préposition ἀπὸ devant les scribes et les anciens marque bien la différence d'avec les grands prêtres. Ceux qui vinrent arrêter Jésus venaient directement de la maison du grand prêtre où ils retourneront avec Jésus. Scribes et anciens avaient, quant à eux, donné leur accord à cette arrestation.
Marc n'a pas suivi le très étonnant récit lucanien selon lequel les grands-prêtres faisaient partie du groupe de ceux qui arrêtèrent Jésus ; se trouve ainsi atténué le côté excessif de leur rôle.

44 σημεῖον, est un un repère, un signe ; les signes de l'alliance entre Dieu et son peuple scandent les écrits bibliques, Dieu donnant des signes comme celui de l'arc en ciel à Noé pour signifier l'amitié entre Lui et l'humanité.  
En recherchant un moyen de désigner Jésus dans l'obscurité, Judas n'avait pas choisi n'importe lequel et Jésus lui dit :“Par un baiser tu livres le Fils de l'homme!” Luc 22.48. Le signe de l'intimité et de la prédilection devenait celui de la trahison.
Dans le NT σημεῖον est utilisé à propos des prodiges et signes miraculeux.  C'est pourquoi certains copistes ont donné ici la préférence  à σύσσημον qui est un simple signal propice à l'identification de celui qui devait être arrêté.

51 Un certain jeune homme les accompagnait enveloppé d'un linceul sur son corps nu, et ils l'arrêtèrent.
Alors que tous s'étaient enfuis, ce jeune homme se mit à suivre le groupe de ceux qui avaient arrêté Jésus.
Il “les” accompagnait avec un pronom pluriel à l'accusatif, là où est attendu un datif. Ce pluriel semble désigner l'ensemble des disciples. C'est eux qu'il suivait, avant même de suivre Jésus.
Pour les uns ce jeune homme serait l'évangéliste lui-même; pour d'autres un lien serait à faire entre la perte de son drap de lin, l'ensevelissement du Christ dans un drap de lin et le jeune homme apparu le matin au tombeau enveloppé, cette fois, d'une robe blanche. Cet épisode que Matthieu n'a pas répercuté a pu donner lieu à l' “Évangile secret de Marc” une supercherie de Morton Smith.

55 Les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus afin qu'ils le mettent à mort mais ils ne trouvaient rien.
Que le sanhédrin au grand complet ait été réuni de nuit, après le repas de la Pâque, dans la maison personnelle du grand prêtre, voilà qui contredit toutes les règles du temple. Y rajouter la comparution de témoins nombreux rend plus que suspect ce procès nocturne.
Cherchant à faire condamner et exécuter Jésus par l'autorité civile, ce que manifeste l'ensemble du procès, ils ne souhaitaient pas le faire eux-mêmes. De fait le choix du subjonctif aoriste ἴνα θανατώσουσιν en D05,Θ,1071 a été relayé par l'infinitif εἰς τὸ θανατῶσαι pour le mettre à mort dans les autres manuscrits, de manière à ne pas indiquer explicitement le sujet du verbe. Ce changement n'a pas été opéré dans le parallèle matthéen ὅπως θανατώσωσιν (26.59).



58 “Nous l'avons entendu dire que : Je détruirai le temple fait par des mains et après trois jours je relèverai (ἀναστήσω) un autre non fait par des mains.”
“Relever” au lieu de “construire” est en D05 et l'Itala. Or relever est le verbe de la résurrection. Le témoignage porté contre Jésus renvoie directement à cette parole sur la destruction du temple:“Et après trois jours un autre sera relevé sans les mains” (Mc 13.2 D05, W, Itala). Jésus parlait de lui-même, de sa résurrection. Mais cette parole était trop obscure pour être comprise des personnes présentes, si bien qu'elle donna lieu a un “faux témoignage”. Et si elle n'a pas été gardée dans le Texte Alexandrin c'est peut-être bien parce que son insertion dans le chapitre 13 ne paraissait pas naturelle. Aussi “construire” a été substitué ici à “relever” pour une meilleure harmonisation avec Mt 26.61.
Dans la bouche des témoins l'avertissement d'une prochaine destruction du temple devenait une malédiction à laquelle Jésus semblait vouloir donner lui-même un accomplissement.

61 Toi tu es le Christ, le Fils du Béni ( τοῦ εὐλογητοῦ) ?
Marc s'est servi d'une expression permettant de ne pas avoir à énoncer le nom divin יהוה et qui dans la liturgie est remplacé par Ha Kadosh Bachour hou “le Saint Béni-Soit-Il”. L'adjectif  בָּרוּךְ / εὐλογητὸς accompagne le nom Κύριος notamment en Ex 18.11.
C'est là un nouveau signe de l'attention de l'évangéliste à la liturgie hébraïque dans ce chapitre, mais une attention qui ne rejoint pas le rituel dans sa pratique courante puisque nulle part dans les livres bibliques, l'adjectif ainsi substantivé n'est pris pour un substitut du tétragramme. En outre,“Fils du béni” est unique, à la différence de “Fils de Dieu” qui se retrouve sur les lèvres du centurion au pied de la croix (Mc 15.39). Par le choix d'expressions différenciées s'inscrivait une hiérarchie,  car le centurion romain ne faisait pas référence au Dieu Unique mais à une divinité du panthéon romain.

62b et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite de [la] puissance [.] avec les nuées du ciel.
Le latin a complété par  “uenientem”, le verbe qui semble manquer dans le texte grec.
Cette parole  a été rédigée à partir de deux autres paroles de Jésus gardées par Luc:

 I - Luc 21.27 / Mc 13.26 II - Luc 22.69
III - Mc 14.62 b
D05 Et alors ils verront
le Fils de l'homme venant
dans une nuée et dans une abondante puissance et gloire.
 D05 Désormais le Fils de l'homme siégera à la droite de la puissance de Dieu.
D05:Et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite de [la] puissance [..] avec les nuées du ciel.
NA28 Et alors ils verront
le Fils de l'homme venant
dans une nuée avec puissance et abondante gloire.
NA28 Désormais le Fils de l'homme siégera à la droite de la puissance de Dieu. NA28: Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant avec les nuées du ciel.

Colonne 1 : Les versets sont identiques en Marc et en Luc dans le codex Bezæ et ils ont été retouchés similairement dans le texte standard (NA28).
La venue du Fils de l'homme était annoncée par Jésus au terme d'une succession de fléaux apocalyptiques et les humains le verraient alors dans sa manifestation glorieuse, dans une “nuée”. La nuée au singulier est à distinguer de son pluriel “les nuées du ciel” ou “les nuages”.

Bas relief du Ier siècle provenant de Palmyre, Louvre.
Sur les trois divinités, deux sont  “nimbées” d'un halo solaire
.
Et en effet, la nuée est dite lumineuse par Matthieu 17.3 ; elle est directement associée à la lumière et au feu en Ex 14.20, Nombres 9. 15&16, Job 37.15, ou bien à la lumière colorée de l'arc en ciel  (Gn 9.15) quand elle n'est pas différenciée de la ténèbre (Ps 96/97.2). Elle est ainsi expression de gloire comme ce halo lumineux  qui, dès une haute Antiquité, entourait les divinités païennes; ce halo était dénommé par les Romains  nimbus qui désignait aussi la nuée (en hébreu ענן , en grec νύμφη ). Aussi conviendrait-il de se représenter le Fils de l'homme venant “dans la nuée”  non point sur un nuage, mais environné de lumière (cf. Luc 9.29, 17.24) ; aux témoignages des voyants c'est dans la lumière que, depuis des siècles, le Christ et la Vierge apparaissent.

Colonne 2 : Selon Luc, devant le sanhédrin rassemblé, Jésus annonçait que désormais le Fils de l'homme — et à travers lui l'humanité — siégerait auprès de Dieu. Tel était le bénéfice apporté par son incarnation à l'humanité.

Colonne 3 : Selon Marc, Jésus prophétisait aux membres du Sanhédrin qu'ils verraient le Fils de l'homme siéger auprès de Dieu avec “les nuées du ciel”. Il ne s'agissait plus alors  de la nuée lumineuse mais des nuées du ciel, les nuages.
Que Jésus ait consenti à ses juges la faveur de le contempler sur des nuages paraît bien improbable, et dans le contexte du procès une telle réponse de sa part serait plutôt dérisoire : Aurait-il imaginé s'envoler devant eux?
Mieux vaut admettre que Marc a conjugué les deux versets de Luc (21.27 et 22.69), sans réaliser que sa synthèse était peu compatible avec le procès. Il est manifestement redevable à Luc qu'il a réécrit.
Soutenir l'inverse en affirmant que Luc dépendrait de lui reviendrait à prêter intentionnellement à Jésus des propos inconsidérés.

62a Jésus en réponse lui dit : ἐγώ εἰμι ( Je Suis),
Cette parole est examinée ici après celle de la phrase 62b, pour correspondre à l'ordre du parallèle lucanien auquel Marc est redevable, comme le montre l'analyse du verset.
Selon Luc, Jésus fut questionné sur sa messanité “Toi tu es le Christ ?” et il répondit en tant que Fils de l'homme, ce qui amena le questionnement : “Toi tu es le Fils de Dieu ?
Selon Marc les questionnements étaient réduits à un seul, Christ et Fils du Béni étant considérés comme synonymes.
Luc 22.70
Marc 14.61-62
Mais tous dirent: “Toi tu es le Fils de Dieu?
Lui leur dit : “Vous vous dites que Je Suis”
Toi tu es le Christ, le Fils du Béni? Jésus en réponse lui dit : Je suis ; et vous verrez le Fils de l'homme...




En posant sa question, le grand prêtre avait évité de prononcer le nom divin (cf. v. 61). Or, la réponse de Jésus avec ἐγώ εἰμι s’offre à deux traductions possibles :  Or, au vu de la réaction du grand prêtre qui déchira son vêtement en s'offusquant d'un blasphème, il semble que pour Marc Jésus ait prononcé en hébreu le tétragramme יהוה  :
63 Or le grand prêtre déchirant ses vêtements dit : Quel besoin avons-nous encore de témoins? 64 Vous avez entendu son blasphème.
Le grand prêtre aurait déchiré son vêtement au blasphème qu'aurait prophéré Jésus. Mais ce verset présente deux difficultés:
- La première tient au fait que la Torah interdisait au grand prêtre de déchirer ses vêtements en marque de deuil (Lev 10.6 & 21.10).  Il ne devait le faire ni de ses propres vêtements ni, et à plus forte raison, des habits sacerdotaux, ces habits précieux qu'il revêtait pour le culte. La même interdiction concernait aussi les simples prêtres (Lev 10.6) ; il leur avait été néanmoins concédé de marquer le deuil pour leurs parents les plus proches (Lev 21.1-3). C'est vraisemblablement pour la même raison que le traité talmudique Horayot, 3. 5 (repris par Maïmonide, Sefer Torah, Klei Hamikdash, c. 5. sect. 6) garde l'autorisation faite au grand prêtre de déchirer le bas de son vêtement. Néanmoins au témoignage du Premier Livre des Maccabées XI.71 et au Second Livre de la Guerre des Juifs XV.4, déchirèrent leur vêtement lors d'un événement sans rapport avec le décès d'un proche.
Rien, donc, ne permet de remettre en cause la déchirure que le grand prêtre, en l'occurrence Caïphe, aurait appliquée à son vêtement contrairement aux prescriptions juridiques.

- La seconde difficulté réside dans le blasphème attribué au Christ et qui l'aurait conduit à la mort.
  Était considérée comme un blasphème passible de la peine de mort la prononciation du Nom divin. Codifiée par le traité Sanhedrin 56a (cf. également Maïmonide, Sefer Torah, Shoftim 9 2&7), l'accusation de blasphème devait mettre en avant la volonté de maudire le Nom en l'énonçant et il fallait que cette énonciation ait été ouïe de témoins susceptibles d'en témoigner devant des juges. Elle donnait lieu à la déchirure du vêtement manifestant le deuil pour le condamné qui devait être exécuté. La prononciation d'un substitut du Nom divin était jugée répréhensible, mais elle ne conduisait pas à la peine de mort (cf Luc 22.70).
Marc pensait-il que ἐγώ εἰμι recouvrait le nom divin יהוה et considérait-il que Jésus avait énoncé le tétragramme donnant lieu à l'accusation de blasphème ? Or ἐγώ εἰμι ne recouvre pas le tétragramme mais son substitut. Prenait-il pour une malédiction le témoignage du v 58 “Je détruirai le temple fait par des mains et après trois jours je relèverai un autre non fait par des mains” ? Si ce verset devait être considéré comme une malédiction, il n'incluait pas pour autant le tétragramme. Toutes les conditions du traité Sanhédrin n'étaient donc pas réunies.

La formulation du v.62b tend à prouver que Marc était redevable à Luc selon qui Jésus n'avait pas blasphémé et ne fut pas accusé de blasphème (cf Luc 22.70) ; et s' il fut traduit devant l'autorité romaine c'est sous le prétexte de raisons politiques. En dramatisant les paroles et la gestuelle du grand prêtre Marc a pu vouloir conférer au procès religieux un caractère plus décisif. Toutefois, en mettant sur les lèvres de Jésus une parole de malédiction contre le temple il a mis le doute sur ses intentions. En l'accusant de blasphème, il a laissé entendre qu'il n'avait de respect ni pour la Torah ni pour le sacerdoce du temple.

64 Tous le condamnèrent comme passible de mort.
Condamner et passible de sont incompatibles.
- Condamner (κατακρίνω) suppose la sentence d'un juge à une peine.
- Déclarer un individu passible de mort constitue une simple remarque sur un état de fait; mais ce n'est pas un jugement.
Soit le Sanhédrin condamnait Jésus à la peine de mort et la faisait exécuter, soit il le considérait comme passible de mort et déléguait la sentence à une autre autorité. Soit l'un soit l'autre, mais pas les deux ensemble.
C'est pourquoi Matthieu (26.66) a rectifié ce verset.

65
Luc XXII Marc 14 D05 Marc 14 NA28
63 - Or les hommes qui le détenaient se moquaient de lui 64 et lui ayant voilé le visage, ils le frappaient et disaient: prophétise, qui est-ce qui t'a battu ? 65 Et beaucoup d'autres (choses),
blasphémant, il disaient entre eux.
65 Et certains se mirent à lui cracher au visage et ils le frappaient en lui disant : Prophétise! Et avec des coups ils le prenaient avec des coups
Et certains se mirent à cracher sur lui, à lui voiler le visage et à le frapper, en lui disant: Prophétise! Et les serviteurs le prirent avec des coups.

Selon Luc les gardes jouaient à demander à Jésus qui l'avait frappé alors qu'il ne pouvait les voir puisqu'ils lui avaient voilé le visage. Le texte de Marc en D05 en est un un abrégé et l'action en est attribuée aux membres du Sanhédrin eux-mêmes.
Les copistes du Texte Alexandrin ont rajouté en Marc le voile sur le visage de manière à expliciter le sens de l'ordre “prophétise!” et ils ont prêté l'action de la dernière phrase, qui suggère le viol, aux serviteurs.

66 Comme Pierre se trouvait dans la cour [.],vint vers lui une des servantes du grand prêtre;
À l'adverbe “en bas” absent de D05, ψ, 565, 69, 067, Itala, Sys, correspond en Matthieu “dehors”. Il a paru important, en effet, de préciser que Pierre ne se trouvait pas dans le même lieu que Jésus quand le coq se mit à chanter. Autant l'ajout est compréhensible, autant les motifs de sa suppression font défaut.
La tendance de Marc à ne pas exacerber les situations critiques se vérifierait encore ici. Il ne souhaitait pas laisser entendre, contrairement à Luc, que Pierre avait renié trois fois en la présence même de Jésus ; c'est pourquoi il a placé le procès de nuit ; cela lui a permis de positionner Jésus dans un lieu autre que la cour du palais où Pierre se chauffait.

68 et un coq chanta.
Une partie des manuscrits avec B03 ne comporte pas cette phrase.

72 Et aussitôt pour la seconde fois un coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole qu'avait dite Jésus [...].
Le coq avait en effet chanté une première fois au v.68. “Pour la seconde fois” est absent de quelques manuscrits dont א, L, 579.
La parole dite par Jésus n'est pas rappelée ici dans le codex Bezæ et l'Itala et le lecteur est contraint de remonter au verset 30 : Cette nuit avant que le coq chante trois fois tu me renieras.” Matthieu l'a quant à lui insérée dans son verset 26.75.

Familier des tripartitions Marc a semblé vouloir rattacher les “trois fois” aux reniements de Pierre comme aux chants du coq. Néanmoins au cours de son récit, il n'a intégré que deux chants, laissant le troisième se perdre dans l’aube matinale.
Dans les autres manuscrits la parole de Jésus est bien rappelée à ce moment du récit, mais le compte des chants du coq diffère de manière à coller au récit de Marc:“Avant que le coq chante deux fois, trois fois tu me renieras” ; ainsi les copistes furent amenés à citer les paroles de Jésus tout en les reformulant, mais sans pour autant toucher à la parole initiale du v.30.
L' incongruité n'est pas en faveur de Pierre, car dès le premier chant du coq, n'aurait-il pas du se souvenir de l'annonce faite par Jésus sur son triple reniement ? Lui a-t-il fallu réellement attendre le second pour tout à coup se “réveiller”?