Commentaire, Marc chapitre XII







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tour parmi les oliviers, Bethléem1 Une vigne qu' avait plantée un homme, l'ayant entourée d'une clôture, ayant creusé une fosse et  bâti une tour.
Une description qui renvoie très directement à Isaïe (5.2) sans pour être pour autant une citation mais  selon qui la vigne symbolisait Israël :“La vigne du Seigneur des armées, c'est la maison d'Israël, et les hommes de Juda, c'est le plant qu'il chérissait. Il en attendait la droiture, et voici l'oppression, de la justice, et voici des cris de détresse.” Is 5.7

2 Puis il envoya aux vignerons en temps un serviteur afin que du fruit de la vigne ils lui donnent.
La formulation, identique ici à celle de Luc, a été revue dans le TA avec “ pour recevoir des vignerons  des fruits de la vigne”, d'après Matthieu 21.34 pour en recevoir les fruits.

pierre d'angle pour la sonnerie du shofar4 De nouveau il leur envoya un autre serviteur qu'ils frappèrent à la tête.
κεφαλαιόω, signifie récapituler, ou encore traiter sommairement. L'extension de ce sens à frapper à la tête, n'est pas attestée ailleurs sinon à travers κεφαλαία désignant les maux de tête. Marc aurait-il recherché un jeu de mots avec:
-  la pierre devenue  la “tête d'angle” (κεφαλὴν γωνίας du Psaume 118.22), et qui exprime au verset 10  la gloire  devant revenir au Christ au milieu des hommes.
- l'impôt par tête au v 14 et qui constituait un sujet en débat ?
Ce verbe ne fut pas repris par Matthieu.                      
Pierre d'angle de la sonnerie du shofar  
                                                                                       
5 et il envoya un autre serviteur qu'ils tuèrent puis de nombreux autres qu'ils frappèrent et d'autres qu'ils tuèrent.
Ainsi plusieurs des mandataires du propriétaire de la vigne furent mis à mort par les vignerons avant qu'il n'envoie son fils; n'aurait-il pas du redouter qu'ils le tuent lui aussi ?
En amplifiant la parabole initiale, Marc a fait du propriétaire de la vigne un homme inconséquent qui laissait partir son fils sans escorte susceptible de le défendre. En acceptant sa mission, le fils se révélait non moins imprudent que son père : N'allait-il pas au devant d'une mort certaine et commanditée par son père?
De cette manière Marc impreignait la parabole de la théologie de la rédemption qui sous-tend son évangile.

10 N'avez-vous pas lu cette écriture : La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête d'angle
11 Celle-ci vient du Seigneur et c'est une merveille à nos yeux.
En poursuivant par le verset suivant la citation initiale arrêtée en Luc au verset 10, Marc orientait dans le sens de l'émerveillement l'image de la pierre destinée à “frapper” les esprits en avertissement. En réécrivant la parabole à posteriori, ne cherchait-il pas à voir en Jésus la pierre angulaire d'un nouvel édifice qui se dessinait déjà ?

L'impôt à verser à l'empereur

14 Dis-nous s'il est permis que nous donnions l'impôt par tête à César ou bien non.
ἐπικαιφάλαιον, ou impôt de capitation est attesté par les manuscrits D05, Θ, 565. À Rome la capitatio humana ou plebeia était un impôt personnel payé en argent par tous ceux qui n'étaient pas citoyens romains et n'avaient pas de biens fonciers. Elle n'était pas alors prélevée dans les provinces d'Orient. Il y aurait là un indice donnant à penser que Marc n'était pas citoyen romain, qu'il n'était pas non plus propriétaire foncier et qu'il écrivait de Rome.
    Jésus aurait demandé à voir un denier comme monnaie de l'impôt (cf v 15) . Or c'est sous Domitien, empereur de 81 à 96, que l'impôt du cens fut réclamé en deniers d'argent et non dans la monnaie locale de chaque province.
    Selon Luc, Jésus demandait à voir la monnaie du tribut (νόμισμα τοῦ φόρου), vraisemblablement celle que Pilate venait de faire frapper et qui était une monnaie locale en bronze.

La loi du lévirat
25 Ils ne se marieront ni  ne donneront en mariage.
Dans le monde futur ils ne se marieront pas et n'ayant pas de descendance ils n'auront pas de fille à donner en mariage.

    Ce verset a été repris dans le texte standard en fonction du parallèle de Mt 22.30 : ni (ils) ne se marieront, ni (elles) ne seront donné(e)s en mariage. Si le sujet du verbe n'est pas précisé, son emploi à l'actif et sa répétition au moyen marquent la différence entre “eux” et “elles”. En ce monde les hommes se marient tandis que les femmes sont données en mariage. Dans le monde futur, ils ne se marient plus et elles ne sont plus données en mariage : la distinction entre eux signale que la différenciation sexuée n'aura pas disparu mais subsistera.

    Le codex Bezæ atteste que le texte de Marc ne présentait pas initialement cette différenciation, homme & femme étant appelés à devenir  ς ἄγγελοι, comme des anges ; il y a la variation d'une lettre d'avec l'expression employée par Luc :  ils deviendront égaux des anges avec σάγγελοι ;  aussi mince soit-elle, cette variation n'est pas sans conséquences :
- être comme des anges suppose de voir disparaître toute différence sexuée ;
- être égal aux anges confère un statut sur lequel la mort n'a plus d'emprise, ce que développe la fin du verset lucanien.
   
La suite tend à donner raison au statut d'égalité avec les anges : si Dieu se fait  appeler Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob, c'est bien parce que les trois patriarches ont gardé leur pleine identité d'hommes vivants.

En outre il apparaît clairement au chapitre 14 que Marc conférait à l'adjectif ἴσος le sens inhabituel de similitude au lieu de celui d'égalité.

Le plus grand commandement

33 Et l'aimer de tout son cœur et de toute sa puissance et de toute son âme.
Un verset revu dans le texte standard en fonction de son parallèle : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. Mt 22.37.
   
    Selon Luc au ch X, en sa qualité de rabbi ou de maître qui ne se laisse pas embarrasser ou intimider, Jésus renvoyait subtilement la question à celui qui était venu le tester : un légiste ; et celui-ci dût s'exécuter en offrant sa propre synthèse de la  Loi ; Jésus le félicita alors de sa rectitude.
Ne s'y trouve pas la confession de foi au Dieu Un d'Israël que Marc prêtait à Jésus, et on ne voit pas quelle motivation aurait poussé Luc à la supprimer.
    Par contre, Marc a pu réécrire le récit trouvé en Luc au ch X et le replacer à Jérusalem parmi les épisodes où Jésus était testé par les autorités du temple. Il a pu choisir de donner à Jésus la paternité du plus grand commandement de la Loi , quitte à le faire passer pour un élève appliqué et à faire répéter sa leçon  par le scribe qui ajoutait  sa propre conclusion ; ce dont Jésus le félicita.
    Quant à envisager deux épisodes avec des interlocuteurs différents , il faudrait supposer que Jésus se soit laissé enseigner par un légiste et qu'il ait resservi cet enseignement à Jérusalem à la manière d'un enfant qui répète une leçon apprise.
     

40 et ils dévorent les maisons des veuves et des orphelins,
Les orphelins, qui ne sont pas dans le parallèle lucanien, ont disparu du TA.

    Le sujet de "ils dévorent" sont les scribes et les collecteurs d'impôts; mais ce dernier terme serait corrompu ; au lieu de τῶν τελωνῶν il faudrait lire comme en Luc 20.46 τῶν θελόντων (adopté en Marc dans le TA).