Commentaire de l'Évangile de Marc selon le codex Bezæ chapitre XI







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Bethanie1
Béthanie ou Bethphagé ?

Béthanie = El Azariyeh
Bethphagé = Abu Dis ? Ou plutôt Beth Page, nommée dans le Talmud en Menahot 78b et qui marquait dans les faubourgs la limite externe de Jérusalem défendue par des murs. En arrivant à Bethphagé, Jésus se trouvait dans les limites de la ville sainte. Eusèbe dans l'Onomasticon disait que le village se situait au Mont des Oliviers.
Bibliogr. Jack Finegan, The Archeology of the New testament, p 163.

Village de Béthanie; au fond l'Hérodion

Histoire rédactionnelle
Le chemin de Jéricho à Jérusalem passait par Béthanie située sur la crête du Mont des Oliviers ; Bethphagé devait se trouver un peu avant ; et c'est vers ce village que Jésus envoyait ses disciples délier un ânon :

Marc n'a gardé que Béthanie où, selon lui, Jésus allait revenir pour un repas avant la Pâque :
Béthanie aurait due être nommée avant Jérusalem, et Matthieu a retouché la phrase par l'ajout d'un second verbe au pluriel et le choix de Bethphagé au lieu de Béthanie ;
Les copistes reprirent Marc d'après Matthieu, insérant Bethphagé tout en gardant Béthanie.
Marc 11.8 selon B03, C04, L ΔΨ א Marc 11.8,  autres manuscrits Matthieu 21.8
Et d'autres ayant coupé des feuillages des champs. Et d’autres coupèrent des feuillages des arbres
et les étendirent sur le chemin.
d'autres coupèrent des branches d'arbres,
et en jonchèrent le chemin

Giotto, détail de l'entrée de Jésus à Jérusalem, Padoue.
Le verset est grammaticalement incomplet dans le codex Vaticanus (B03 et autres manuscrits affiliés) où manque la troisième partie du verset et il n'est pas indiqué ce qu'il était fait des branches coupées ; étaient-elles agitées en signe d'acclamation ?
Luc n'en faisait pas état (pas plus que le copiste du codex W en Marc et en Matthieu). Par contre, selon Jean, Jésus aurait été acclamé par les Jérusalémites venus à sa rencontre des palmes à la main. Mais Marc n'avait pas parlé de palmes, employant le terme rare ἐστιβάδας ou στοιβάδας ou στιβάδας, des feuillages servant à la confection de bourre de matelas et provenant du verbe στείβω signifiant compacter. Placés avec les vêtements sous les pas de la monture, n'étaient-ils pas sensés amortir les rugosités du chemin ? L'importance donnée à ces feuillages paraît avoir un lien littéraire avec l'acclamation joyeuse “hosanna” dite par les disciples ; elle provient du Psaume 118(117) et dont le v. 27 mentionne des feuillages compacts :

Ps 118.27
אִסְרוּ־חַג בַּעֲבֹתִים עַד־קַרְנֹות הַמִּזְבֵּֽחַ
LXX Ps 117.27 : συστήσασθε ἑορτὴν ἐν τοῖς πυκάζουσιν ἕως τῶν κεράτων τοῦ θυσιαστηρίου
Trad Chouraqui : Liez la fête de feuillages entrelacés aux cornes de l’autel.
Tr. du Rabbinat : Attachez la victime par des liens tout contre les angles de l’autel.
Tr.litt.: Rassemblez une fête dans des entrelacs jusqu'aux cornes de l'autel.
Trad P. Giguet: Célébrez une fête solennelle avec des rameaux touffus et ombragez jusqu'aux cornes de l'autel.

La difficulté posée par le verset tient à l'interprétation de deux termes hébreux.
Or les versets 25&26 qui précèdent ce verset 27 détiennent des acclamations reprises par les disciples lors de l'entrée de Jésus à Jérusalem:
Acclamations des disciples :
Ps 118 25-26 Marc 11.9-10 D05, W, It Luc 19.38 D05, It, Syh Matthieu 21.9
Jean 12.13
Donne, Seigneur, donne le salut (Hoshia_na)!
Donne, Seigneur, donne la réussite!
26 Béni celui qui vient au nom du Seigneur !
Béni celui qui vient au Nom du Seigneur! Béni le règne qui vient de David notre père !
Hosanna dans les hauteurs !
Béni celui qui vient au Nom du Seigneur!
Béni le roi ! Paix dans le ciel et gloire dans les hauteurs!
Hosanna au Fils de David. Béni celui qui vient au Nom du Seigneur.
Hosanna dans les hauteurs.
Hosanna!
Béni celui qui vient au Nom du Seigneur,
le roi d'Israël

Le psaume 118 est le dernier des 6 psaumes du Hallel entonné à l'office religieux du matin, après la Amidah, à l'occasion des trois fêtes de pèlerinage (Pessah, Shavouot et Soukkot), ainsi que pour Hanoucca et Rosh Hodesh. Et selon le Talmud, l'acclamation Hoshanna devint le nom donné au bouquet de quatre végétaux liés ensemble et agité à Soukkot (T. Bab. Succa, fol. 37a).
En intégrant des feuillages compacts à son récit, Marc n'avait-il pas cherché à établir un lien avec les entrelacs du psaume ? L'acclamation hosanna tendrait à le confirmer. Elle est la traduction en araméen de l'hébreu Hoshia_na. Introduite par Marc dans les acclamations des disciples elle a été adoptée par Matthieu et par Jean.
    Par contre elle n'est pas en Luc pour qui Jésus fut acclamé comme venant au Nom du Seigneur et comme roi, son rôle messianique n'étant pas seulement spirituel mais aussi politique.
    Or, dans le texte de Marc, l'acclamation royale est équivoque: “Béni soit le règne qui vient de David notre père”. Que signifie-t-elle ? Difficile de le dire. Évitant son rôle politique, Marc offrait un contexte liturgique à l'entrée de Jésus à Jérusalem. Matthieu a renforcé ce trait en faisant carrément disparaître l'acclamation royale.

L' hébreu hoshia-nah du Psaume 118.25, O Seigneur, donne le salut, offre un lien avec l'étymologie du nom Jésus. Mais jusqu'où l'expression “Hosannah dans les hauteurs” permet-elle ce rapprochement ? Dans ces lieux élevés que ne saurait atteindre l'homme et où réside la puissance divine entourée de ses anges, devrait-on imaginer qu'il y ait nécessité d'apporter le salut ? L'expression n'est pas vraiment satisfaisante et il y a lieu de se demander si Marc n'aurait pas simplement remplacé l'expression lucanienne “gloire dans les hauteurs” par “hosanna dans les hauteurs”, sans réaliser la méprise.

13 - Le figuier que Jésus aurait maudit
Jésus se serait approché d'un figuier pour apaiser sa faim alors même qu'il sortait de Béthanie où il avait passé la nuit ; n'y trouvant pas de fruit, il aurait prononcé à son encontre une parole de malédiction ; et Marc d'ajouter que ce n'était pas la saison des figues.
Tous ces détails laissent le lecteur perplexe! Derrière le figuier, en lien avec Jer 8.13, se profilerait le peuple d'Israël ; cette péricope est interprétée depuis deux millénaires comme une parabole de la fin du temple qui, d'une Maison de prière, était devenue un repaire de brigands.
Ficus Ruminalis, pavement de la Cathédrale de Sienne, 1373
ficus ruminalis
Mais comment Jésus pouvait-il maudire ? Selon Luc et Matthieu il pleura sur Jérusalem et le sort prévisible qui attendait la ville ; Il pleurait sur elle, il ne la maudissait pas. Luc avait rapporté cette parole de Jésus : “Si vous aviez de la confiance comme un grain de sénevé, vous diriez à ce mûrier : Déracine-toi, et plante-toi dans la mer; et il vous obéirait.” Lc 17.6
Il faut bien voir que c'était là une boutade ; Jésus venait d' inviter ses disciples à une patience d'ange en pardonnant 7 fois par jour à celui qui se repent, et il leur montrait par l'exemple du mûrier qu'ils n'avaient pas encore commencé à emprunter ce chemin. Marc n'aurait-il pas pris au mot cet exemple du mûrier ? S'il écrivait de Rome, comme le suggère la Première Lettre de Pierre, il devait avoir connaissance du figuier ruminal supposé avoir abrité Romulus et Remus et qui, selon Tacite, se dessécha en l'an 58 de notre ère : “La même année, le figuier Ruminal, qu’on voyait au Comice, et qui, plus de huit cent quarante ans auparavant, avait ombragé l’enfance de Remus et de Romulus, perdit ses branches, et son tronc se dessécha, ce qui parut d’un sinistre augure ; mais il poussa de nouveaux rejetons.”(Annales, XIII, 58).
Frappé par cet événement, Marc ne s'en serait-il pas inspiré ? Le combinant avec la parabole du mûrier, il aurait composé la péricope du figuier desséché, reportant ainsi sur Jérusalem des augures qui menaçaient Rome.


17 Et il les enseignait en disant : Il est écrit : Ma Maison  maison de prière sera appelée pour toutes les nations. Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits.

L'expulsion des marchands est accompagnée en Luc d'une parole forte qui donne le sens du geste et par laquelle Jésus revendiquait le temple comme sa Maison.
Chez Marc cette parole n'est plus “réactionnelle” ; elle devient un enseignement où Jésus citait Isaïe 56.7 qui exprimait le souci des nations, une motivation chère à Marc. Cependant la parole n'a plus la même force qu'en Luc et semble dévitalisée.
La phrase centale a été formulée comme une question dans le Texte Alexandrin : N'est-il pas écrit que...
On retrouve ici comme aux v 8 -10 l'ancrage littéraire de l'évangéliste à travers lequel il cherchait à renouveler le sens de son récit.
23 La foi
Amen, je vous le dis, celui qui dit à cette montagne : “Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer”, et ne doute pas en son cœur mais croit l'avenir qu'il a énoncé lui arrivera. Peut-être Matthieu y voyait-il une certaine proximité avec des paroles magiques ? Il reprit le verset sous la forme :
Mt 21.22 Et quoi que vous demandiez en priant, si vous croyez, vous le recevrez.

Le Pardon
26 Et si vous ne pardonnez pas, votre Père qui est aux cieux ne vous pardonnera pas non plus vos fautes.
Ce verset omis de nombreux témoins scripturaires (א B L S W etc.) est attesté de D05 et de plusieurs autres manuscrits (A C K M U f13 etc). Le verset se retrouve en Mt 6.15 où, avec le précédent, il constitue un commentaire de cette demande du Notre Père :
Remets-nous nos dettes comme nous, nous remettons à nos débiteurs.
Le “comme” est comparatif : Le Père se calquerait sur les attitudes humaines dans ses propres jugements ; si les humains sont miséricordieux entre eux, il le sera envers eux.

En Luc, la demande est : Remets nous nos dettes et nous, en effet, nous remettons à ceux qui nous doivent. Il n'y a pas “comme” mais “et en effet”. Le priant a grand besoin de la miséricorde divine pour pardonner à son tour. Toutefois, il n'attend pas d'être pardonné pour déjà pardonner en son cœur. Il ne demande pas pour autant à Dieu de se calquer sur lui.

La nuance entre les évangiles est subtile ; la façon dont Marc Matthieu l'ont comprise tendrait à limiter Dieu dans son œuvre de salut, dans la mesure où il calquerait son attitude sur celle des humains.