Commentaire de l'Évangile de Luc selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 9







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Evangile de Luc selon le codex Bezae Cantabrigiensis, notes du chapitre IX


L'envoi des Douze, la multiplication des pains, la transfiguration, l'accueil en Samarie.

1 - Il leur donna puissance et autorité sur toute démone et des maladies pour prendre soin.
Toute démone : démon est ici au féminin singulier selon l'adjectif πάσαν qui le précède ; Jésus ne donnait pas autorité sur tous les démons, mais sur toutes sortes de démons et sur les maladies.
Pour prendre soin : le verbe est à prendre au sens absolu, sans complément d’objet direct, comme en Lc 9,6; maladies qui le précède, est à rattacher au début du verset. Les maladies, sur le même plan que les démons, étaient considérées comme des puissances extérieures aux humains (cf. 4,39, 5,13, 8,2). Luc n’a pas commis un contre-sens en donnant à entendre que Jésus envoyait ses apôtres prendre soin des maladies. Sous sa plume, partout ailleurs en effet, vient l’ expression soigner les malades (4,40, 9,2,11), ou soigner les gens de leurs maladies (5,15,17, 7,21, 8,2); ce même verbe sans complément d’objet direct décrit le rôle des lévites: les fils de Lévi qui prennent soin à Jérusalem (Tb 1,7).
Prendre soin des maladies est un “non-sens” fréquent dans la littérature ; Matthieu ne l'a pas évité (4,23,9,35,10,1, et 8,3).
Peut-être l’évangéliste Luc était-il ce médecin dévoué à Paul? Toujours est-il que soins et guérisons sont toujours envisagés par lui sous l’angle corporel et spirituel comme l'aurait déjà préconisé le judaïsme ancien.

5 -Secouez la poussière de vos pieds
La forme verbale est empruntée à Mc 6,11 ou Mt 10,14; Luc fit usage de ce même verbe en deux autres sentences similaires (Ac 13, 51 et 18,6). Le choix dans les autres manuscrits s’est porté sur le préfixe ἀπο ( Ac 28,5), avec l’impératif présent et non plus aoriste.
Il est dit dans le traité Berakot (IX,5, ou Yebamot 6b): "Personne ne doit entrer sur l'esplanade du Temple avec son bâton, ses chaussures, avec sa bourse ou de la poussière aux pieds!". Cette marque de respect, les disciples étaient en droit de l'attendre pour eux-mêmes lorsqu'ils annonçaient la royauté de Dieu, puisqu'ils se présentaient sans bâton ni besace ni argent (v.3) et sans porter de chaussures (10,4). Reçus ils auraient les pieds lavés. S'ils ne l'étaient pas, ils n'avaient pas à se charger de la poussière du lieu.

De la mort de Jean à la manifestation de Jésus en gloire.


Antipas et le meurtre de Jean par Caravaggio, La Valette, Malte
9 - Moi, j’ai décapité...Moi, cela j’entends.
De même qu’ Hérode Antipas entendait par lui-même, de même avait-il décapité Jean Baptiste de lui-même. Le verbe décapiter n’est pas factitif (faire faire, faire décapiter); il est renforcé par le pronom personnel moi; Hérode prêtait l’oreille aux dires, après qu’il eut lui-même décapité Jean; la formulation de la phrase met bien en avant un acte fait de sa main, un acte dont il se vantait parce qu'il y avait trouvé plaisir.
Cette parole n’est pas suivie de la légendaire histoire du festin d’anniversaire contrefaite par Marc (Mc 6,21-29) qui en Hérodiade voyait l’ “anima” d’Hérode.
En usant du procédé qui consiste à noircir un personnage pour en laver un autre, Marc réorientait la tragédie. L'accumulation de détails contradictoires mêlés d'emprunts littéraires pose la question de la vraisemblance des faits. Poussé à l'extrême, son festin d'anniversaire est un récit cousu d'un fil sanglant digne de séries noires: la mère d'une fillette lui suggérant de faire amener devant elle, sur un plateau, la tête d'un décapité, comment la fillette n'exprimerait-elle pas son épouvante? Hérodiade image de la perfidie ligotant dans son voeu son propre époux! Le festin d'anniversaire donné au lieu même de la prison, le voeu du roi formulé suite à la danse, tout cela relève de la "phantasmagorie".
En allant jusqu'à faire d' Hérode Antipas un disciple de Jean, et en l'innocentant de toute intention meurtrière, Marc dressait le portait d'un homme débonnaire. et son tableau du festin d'anniversaire avait pour effet de détourner l'attention de la tragédie vécue par le prophète.
Hérode Antipas fut le troisième représentant d'une dynastie qui en compta sept; le dernier, Agrippa II, s'éteignit à la fin du premier siècle; la communauté des croyants eut à s'affonter à eux notamment Jacques et Paul ( Ac 12,2 et 26,32). Pour tenter d'apaiser la vindicte à l'égard des chrétiens qui auraient pu fréquenter leur cour, on peut imaginer que Marc ait estimé utile de maquiller les conditions du meurtre. Ne pas accentuer le rôle de la dynastie Hérodienne dans les mises à mort de Jean, de Jésus et de Jacques, puis dans le complot contre Paul c'était se donner les moyens d'une conciliation. Mieux valait ne pas attiser les persécutions. Mais en blanchissant Antipas, et en offrant une certaine connivence avec le pouvoir en place dont les actes n'étaient pas dénoncés, la conscience était-elle apaisée?


10 - Il se retira à l'arrière en privé
Le verbe avec le préfixe ἀνα indique un retour en arrière qui peut être géographique ou figuré (battre en retraite) et κατ' ἰδίαν signifie en privé plutôt que à l'écart ou solitairement (rendu par un autre adverbe, cf 9,18). Le fait que les apôtres aient qualifié au v 12 l'endroit de désert, a pu pousser certains scribes à remplacer le terme village par différentes leçons qui hésitent entre la ville ou le lieu désert
En apprenant la mort de Jean, il était légitime que Jésus souhaitât prendre un temps de recul par rapport aux évènements en se retirant avec ses Apôtres aussi loin que possible de Tibériade, ville du tyran.

La plaine de Bethsaïde depuis Chorazin
-Vers un village dit Bethsaïde .
[vers une ville appelée Bethsaïde]
La même orthographe Bêdsaïda est en Jn 12,21D alors que Bedsaïda se lit en Lc10,13D, là où Mc 6,45 parle de Bessaïda. Il y eut ensuite une harmonisation de l'ensemble des manuscrits tant en Marc qu'en Luc, basée sur l'orthographe de Mt 11,21: Bêthsaida, qui en araméen signifie “maison de pêche” . Le d au lieu du th est fréquent dans l'orthographe des noms propres du codex Bezæ.
Bethsaïde, n’était pour Luc qu’un village tandis que les autres Synoptiques ne donnaient que le nom du lieu sans autre précision. Pour Jean, c'était la ville d'André et de Pierre.
Les scribes ont hésité entre un lieu désert nommé Bethsaïde (א Sinaïticus), un lieu désert de la ville de Bethsaïde (A) ou bien la ville de Bethsaïde (B). On pensait savoir par F. Josèphe, que de Bethsaide le tétrarque Philippe avait fait une ville nommée Julias, mais comme Eusèbe de Césarée dans son Onomastica Sacra n'en disait qu'une ligne en référence aux évangiles, il est probable que de son temps la ville n'existait déjà plus.
Luc n'avait pas nommé Tiberias édifiée par Antipas, et à la Julias de Philippe il avait préféré l'ancien nom du lieu. Il est possible et vraisemblable que le village de pêcheurs qu'était Bethsaïde ait subsisté à côté de la nouvelle ville Julias. L'archéolgie hésite entre deux lieux possibles: À El Tell, dont l'emplacement est assez distant du lac et qui recèle peu de vestiges d'époque romaine, serait préféré El Araj en partie noyée sous les eaux du lac et qui resterait à fouiller.

14 - Ils étaient en effet des mâles comme cinq mille.
ὠς, comme, introduit une comparaison, à la différence de ὠσει qui commande une estimation, environ; (cf Jos 7,4, Jg 8,10.9,49,16,27 et ὠς pour l’étalonement de deux chiffres en Jos 7,3). L’image de cinq millle hommes, des mâles avec ἄνδρες, devait évoquer un certain type de rassemblement ; ainsi celui des cinq mille de l’armée de Josué (Jos 8,12); mais c’est plus prosaïquement vers les soldats de la légion romaine que pourraient se tourner les regards; une légion sous le Principat ne dépassait pas 5100 hommes (6000 sous la République, 1000 au IVème siècle). Les habitants des campagnes en redoutaient le passage qui ne leur laissait plus guère de vivres. A l’image des légions réparties en cohortes manipules et centuries, Jésus fit diviser cette foule de cinq mille personnes en groupes ordonnés d’environ cinquante, invitant ses Apôtres à les nourrir - donnez leur vous-mêmes à manger, v.13 - plutôt qu’à en faire porter le poids aux habitants d’alentour.
Cette image des 5000 mâles semble avoir gêné Matthieu qui ajouta: sans les enfants et les femmes (Mt 14,21).

Faites les s'étendre par campements d'environ 50.
Dans son sens premier κλισίας désigne un abri pour dormir, telle la tente du soldat; comme le jour baissait ils s'allongeaient surtout pour dormir.
πεντακισχίλιοι et πεντήκοντα évoquent “la cinquantaine” où la Pentecôte. La fête, semble-t-il, était proche: cf les neuf premières semaines du ministère de Jésus.

Église St Sauveur in Chora, Constantinople, XIVs
16 - Il pria; puis il prononça la bénédiction sur eux, et il donnait aux disciples.
[et non: Il les bénit, et il rompit et il donnait aux disciples].
Jésus pria; un acte souvent remarqué en Luc; ensuite il ne bénit point les pains, mais sur eux il prononça la bénédiction d’usage, qui elle, est adressée à Dieu. L’acte de donner est à l’imparfait, indiquant une action prolongée et renouvelée (geste à comparer avec la Cène dite d’Emmaüs en 24,30); c'est parce que Jésus ne cessait de donner que tous furent rassasiés. Ce tableau offre une autre image de la multiplication des pains puisque l'acte de rompre n’est pas mentionné; n’aurait-il pas été ajouté sous l’influence du rite eucharistique?

17 - Douze.
Le chiffre douze se rapporte ici aux paniers de morceaux de pain récoltés après la multiplication des 5 pains présentés à Jésus; évoquait-il pour l’auteur les douze pains de proposition offerts au Temple?
Depuis le début du chapitre huitième, le chiffre douze est énoncé avec insistance, en des circonstances diverses: l’évangélisation avec les Douze et des femmes, la guérison de femmes l’une de douze ans, l’autre malade depuis douze ans, l’envoi des Douze, les douze paniers restant après la multiplication des pains distribués par les Douze ; un total de six fois (8:1,42,43; 9:1,12,17). Ensuite, douze ne se rencontre plus avant 10,1 : “il désigna 72 autres”; 72, ou six fois douze; par ce jeu de gématrie, soixante douze était préparé depuis le chapitre huit. La formation à l’annonce de la bonne nouvelle commencée en 8,1 ne s’arrêtait pas aux seuls apôtres, mais s’adressait au plus grand nombre.

19 - ils dirent: "Jean le Baptiste"; d'autres : "Elie ou l'un des prophètes.
[Ils dirent: Jean Baptiste; les autres, Élie; les autres, qu'un des anciens prophètes est ressuscité.]
Le codex Bezae est conforme aux parallèles de Marc et Matthieu . “Un des anciens prophètes ressuscités" est une glose explicative.

20 - Tu es le Christ Fils de Dieu (D05, it boms 28,892)
[Tu es le Christ de Dieu]
Fils de Dieu associé à Christ (l'oint), ou Messie, évoque le “Saint de Dieu” , c'est-à-dire le grand-prêtre (cf Lc 1:35; 4:34,41). Aussi le Messie dit en outre Fils de Dieu réunissait les deux pouvoirs, religieux et politique. Dans le parallèle évangélique de Marc 8,29 il n'y a qu'une seule réponse “tu es le Christ”, et en Matthieu un titre : “tu es le Christ, le Fils de Dieu-le-Sauveur” (16,16D rectifié dans les autres manuscrits en Dieu-le-Vivant puisque c'est Jésus même qui est Sauveur).
“Le Christ Fils de Dieu” apparaît comme la réponse initiale de Pierre; elle se retrouve en 23,35 dans un grand nombre de manuscrits lors des invectives contre Jésus en croix, de même qu' en Ac 8,37 dans la confession de l'eunnuque baptisé par Philippe.
Marc, pour sa part, prêtait cette confession du fils de Dieu à un païen, le centurion qui remplissait son service au pied de la croix; ce Romain était sensé se référer à Auguste qui avait sur ses monnaies le titre Filius Dei. Ce titre recouvrait l' état divinisé de celui qui, avec le commandement, assumait le rôle de Pontifex Maximus.
Cf : Jésus "Fils de Dieu" .

Manessier, Abbeville, église du St Sépulchre
22 - Il faut pour le Fils de l’homme souffrir...après jours trois se lever.
[et le troisième jour être réveillé]
En hébreu la formule correspondante au δει grec ( “il faut"), est YL+infinitif, (“il incombe à...”) . L’hébreu marquait moins une nécessité qu’un devoir. Jésus exprimait ce qu'il estimait être son devoir en tant que Fils de l'homme. Cette prophétie sur les jours de la Passion englobait les jeudi, vendredi et samedi, la résurrection intervenant dans la nuit du samedi au dimanche. La même formulation a été adoptée, avec une inversion des termes, en Mc 8,31 et Mt16,21D. Cet ordre-ci dénote un septantisme (cf. Gn 1,13, 42,17 2R 18,10 etc), qui a un antécédent strict dans ce même évangile en 2, 46 au moment où Jésus fut retrouvé par ses parents dans le Temple “après jours trois” de recherche. Quel lien direct le rédacteur souhaitait-il créer entre les deux événements? Voyait-il dans la séparation d’avec la mère et le milieu familial, une nécessité à laquelle faisait écho la séparation d’avec sa propre vie humaine?
Le verbe se lever est à la voix active, (sinon au futur de la voix moyenne) chez les trois synoptiques dans le codex Bezæ, et ce, pour les deux annonces concernant la Résurrection. En disant son intention Jésus s'engageait lui-même: il n’allait pas se lever grâce à une puissance extérieure à lui, mais de lui-même, après avoir été mis à mort, il se lèverait. Au-delà d'une prophétie, cette annonce constituait un engagement de sa part.
Ultérieurement, dans les autres manuscrits,se lever fut remplacé par son synonyme réveiller à la voie passive; mais sans complément d’agent, la voie passive est à considérer comme une voie moyenne, se réveiller. La différence entre se lever (à l'actif) et se réveiller (au moyen-passif) est minime. Toutefois Pierre et Paul disaient l’un comme l’autre, que Dieu avait ressuscité Jésus d’entre les morts (Ac 3:15;4:10; 13:23,30, Ro 10:9 etc), semblant ne pas considérer Jésus comme acteur de sa résurrection. On peut donc penser que le texte des Synoptiques fut retouché d'une manière qui tendait à concilier ces deux aspects.

L'évangéliste Luc s'est fait le rapporteur de cinq paroles de Jésus sur sa Passion où en quatre d'entre elles il avait annoncé sa Résurrection (cf 9:22 et 43-46; 17:23-25; 18:31-34; 24:6-8) s’engageant à "se lever" après sa mort. Ce verbe est à l'infinitif actif dans la première et la cinquième, au futur moyen dans la quatrième; dans l'un et l'autre cas il se présentait comme sujet de l'action; il n'envisageait pas sa Résurrection de manière passive puisqu'il allait l'accomplir de lui-même. En comparaison, le fait d'être livré et mis à mort apparaissait comme une action subie par lui et donc indépendante de son intention propre. En contraste, la Résurrection était annoncée comme un acte de sa volonté, une intention qu'il s'engageait à réaliser. Devant ses disciples, à trois reprises, Jésus avait promis de se lever après sa mort.

Mais dans les annonces 2 et 4, Luc a souligné que les Apôtres n'avaient pas compris ce que Jésus leur avait dit. Si bien qu'au jour de la Pentecôte, sans citer les paroles de Jésus, Pierre donnait sa propre lecture des évènements: "Ce Jésus donc, Dieu l'a relevé; de cela tous nous sommes témoins" Ac2,32. A la différence des femmes qui en revenant du tombeau faisaient mémoire des paroles mêmes de Jésus (Lc24,8), Pierre fit appel à des citations de l'Ecriture pour dire que la Résurrection était l'oeuvre de Dieu qui avait relevé le Christ d'entre les morts; il ne recevait pas ce fait comme une intention en acte de Jésus, mais comme une manifestation de la Toute Puissance de Dieu agissant à travers lui. Pierre fut appuyé par Paul (1Co15 1-28) et la tradition apostolique.
En signifiant que les Apôtres ne comprenaient pas les paroles de Jésus et qu'elles leur demeuraient cachées, Luc a eu recours aux temps de l'imparfait et du parfait. Il indiquait par là que cet état de fait se prolongeait.


23 - si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il nie lui- même *[...] et qu'il m'accompagne
*[ qu’il prenne sa croix chaque jour] : Cette annotation est absente du codex Bezæ. Son insertion plus tardive viendrait d’une harmonisation avec Mc 8,34, et Mt 16,24.
Jésus invitait ses disciples à considérer les choix de Jean-Baptiste qui n'avait pas cherché à préserver sa vie.

25 - En effet qu’est-ce qui est utile pour un humain: gagner le monde entier - se perdre alors soi-même - ou éprouver une perte ?
[Quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier s’il se perd ou se ruine lui-même? ]
La phrase diffère ici par la voix et le mode des verbes; la principale est une question (comme en Mc 8,36), suivie de deux propositions contraires, séparées par un membre de phrase en enclave; le verbe au passif ζημιωθῆναι, signifie subir une peine, une perte, être dépouillé ; il est placé en contraste avec le verbe gagner (comme en Phi 3,8). Si dans la Septante, ce verbe est pris dans le sens d’indemniser (Ex 21,22, Dt 22,19), le correspondant hébraïque , implique un châtiment sinon une peine.
Il semblerait que Jean Baptiste dont la mort était connue depuis le v.9, et dont on reparlait au v.19, se soit profilé derrière cette remarque de Jésus. Il avait été plus utile pour lui de vivre une mort injuste que de gagner d'autres disciples s'il avait dû le faire en se trahissant lui-même. Et Jésus n’avait-il pas trouvé préférable d’endosser la perte de Jean-Baptiste, plutôt que de se prosterner devant le diable lorsqu’il lui présentait la domination sur le monde entier? (cf 4,5). La personne de Jean est encore présente au verset suivant.

26 - Car celui qui aurait honte de moi et des miens *[ mots].
Le pronom masculin pluriel, les miens n’est suivi ici d’aucun substantif tant dans le grec que dans le Latin correspondant; il a été complété dans d’autres manuscrits par "les miennes paroles", en harmonie avec Mc 8,38 . Cependant “les miens”, pourrait tout autant concerner des personnes, comme ces “saints envoyés” en fin de verset , dont Jean Baptiste était le représentant par excellence (cf 7, 27).

amandier - la gloire de lui, de son Père et des saints envoyés.
Le pronom personnel devant Père n'apparaît ici que dans le codex Bezæ: Ne serait-ce pas une influence des parallèles de Marc et Matthieu ? En Luc Jésus parle toujours du Père et non de “son Père” (sauf exception en 2,49, où “mon Père” pourrait avoir été une expression employée couramment par les enfants pour désigner Dieu). En Marc 8.38 et Matthieu 16.27 la gloire est un attribut du Père, non du Christ ou des envoyés.

Dessin de la Menorah sur l'arc de Titus à Rome
Mais selon ce verset lucanien, la gloire est aussi un attribut du Fils de l'homme, ce que confirme le verset 27 qui suit. Elle est en outre un attribut des saints envoyés comme le confirmera le v 31: “Moïse et Elie vus en gloire”. La gloire a été symbolisée par une mandorle dans le Christianisme qui l'avait reprise aux civilisations du Moyen-Orient qui elles mêmes l'avaient reçue d' Extrême-Orient avec l'importation du fruit de l'amandier.
La mandorle entourant certains personnages symbolise le champ quasi “magnétique” qui concourt à l'harmonie de la personne humaine ou bien encore le principe actif qui en chaque âme humaine est éternel et ne s'éteint pas. Chez les Hébreux, les sept branches de la Ménorah éclairant le Sanctuaire portaient trois calices en forme de fleur et fruit d'amandier (Ex 25:31-37). Amande, lumière et gloire étaient ainsi associées à travers la Ménorah.

Mosaïque du monastère Ste Catherine Mt Sinaï, VIs.
27 - Sont certains de ceux qui s’étant tenus ici, ne goûteront pas la mort jusqu’à ce qu’ils voient le Fils de l’humain venant dans sa gloire.
[ certains de ceux qui se se tiennent là, ne goûteront pas la mort jusqu’à ce qu’ils voient la royauté de Dieu.]
S’étant tenus: à la voix active ce parfait garde sa valeur de parfait, tandis qu’au moyen-passif il s’emploie pour un présent, “se tenant”. La question qui se pose est de savoir de qui Jésus parlait.
Ici : cet adverbe (choisi également par Mt 16,28) a été remplacé dans les autres manuscrits par “là”. Or “ici” bien que d’emploi courant, se retrouve dans la vision sinaïtique d’Ex 3,5 “n’approche pas d’ici... car le lieu où tu te tiens est une terre sainte”; il y recouvre un adverbe moins fréquent en hébreu, halom, qui est toujours en rapport avec les lieux de culte et d’oracle (cf 1 S14,36,38 etc). L’importance de cet adverbe est à relever puisqu' il sera deux autres fois sur les lèvres de Pierre au verset 33 : “il est bon pour nous d’être ici...que je dresse ici trois tentes”. Il est donc, plus que probable, que la montagne où Jésus se rendit était considérée comme un haut-lieu d’histoire sainte.

Qui ne goûteront pas la mort : à qui était il fait allusion à travers ces paroles? Si c’était à Pierre, Jacques et Jean nommés au verset suivant, pourquoi Jésus aurait-il annoncé leur mort comme un fait proche? Aurait-il employé l'expression "goûter la mort" pour Jacques qui allait mourir sous les coups d'Hérode Agrippa?
Se pourrait-il qu’il ait parlé secrètement de Moïse et d’Elie qui allaient se tenir avec lui sur la montagne (v.32), comme ils s’y étaient tenus auparavant (Ex 33,21 et 1R19,11) avant d’entrer dans la nuée (Ex 24,18) ? Tous deux avaient vu passer le Seigneur sur la montagne (Ex 33,22,34,6; 1R19,13). Elie était réputé ne pas avoir connu la mort, quand à Moïse les conditions de sa sépulture demeurèrent inconnues. Moïse était réputé, comme Aaron et Myriam, être mort de la bouche du Seigneur, une image rendue autrement par cette expression proprement rabbinique et justement adoptée par Luc: goûter la mort (taham mita) à propos d’une mort donnée par la main du ciel. Les trois Apôtres ressentirent de l’effroi en voyant Moïse et Elie entrer dans la nuée, puis être soustraits à leur regard...avant que ces deux hommes n’apparaissent en habit d’éclair devant les femmes au jour de la Résurrection (24,4).


Véronèse, Montagnana : Le Christ entre Moïse et Élie dans la gloire


Transfiguration_Raphaël Le Fils de l’humain venant dans sa gloire : la gloire de la transfiguration, la gloire de la résurrection, ou la gloire du monde futur ? Cette sentence qui faisait écho aux v. 26 et 31 sur la gloire de celui qui vient (même participe présent qu’en 7,19-20), annonçait la manifestation sur la montagne. Le choix fait dans les autres manuscrits en corrélation avec Mc 9,1 et Mt 16,28 s'est reporté sur la venue de la royauté de Dieu, considérant que la venue du Christ dans sa gloire était toujours en attente de réalisation. Cependant la royauté de Dieu qui est déjà présente au coeur (Lc 6,20, 17,21) par la proclamation de la parole (Lc 8,1,10, 9,2,11) ne fait pas partie du domaine des apparences tactiles, à la différence du Fils de l’humain, capable, lui, de se rendre visible dans sa gloire.
La parole originelle serait donc bien celle de Luc D05, réinterprétéée par Marc suivi par Matthieu qui mêla ce qu'il lisait dans les deux parallèles Synoptiques. Le texte de Luc fut ensuite repris à partir de Marc et de cette formule qui lui était familière : la royauté de Dieu.

28 - Environ huit jours après ces paroles.
Il s'agit bien d'“environ” avec ὡσεὶ.
Sur la date de l'évènement cf:
"Les neufs premières semaines du ministère de Jésus”

Emmenant Pierre et Jacques et Jean
[Pierre et Jean et Jacques]
Jacques était nommé avant Jean dans le codex Bezae et de nombreux autres manuscrits (P45 P75), comme en 5,10 et 6,14,9,54 tandis qu'en 8,51 Jean était nommé avant Jacques. Pour préparer la Pâque Jésus enverra Pierre et Jean qui dans le début des Actes seront souvent nommés ensemble. Jacques aurait été nommé avant Jean car il devait être l'aîné des deux; l'inversion de leurs deux noms pourrait laisser entendre qu'en certaines occasions, Jean se serait trouvé plus proche de Pierre, se distançant de son frère. L'inversion des noms Paul et Barnabé, dans les Actes, joue un rôle comparable. A moins qu'en 8,51 Jacques n'ait pas été le frère de Jean, mais un autre, celui que Paul nommait le frère du Seigneur.

Il monta sur la montagne pour prier
Luc parlait de la montagne en omettant de la désigner. Était-ce la montagne déjà évoquée en 6:12? L'insistance de Pierre à proposer de dresser "ici" trois tentes pour lui, Moïse et Elie, laisserait supposer que cette montagne était chargée d'histoire sainte.

Canaan depuis le NeboUne montagne habitée de souvenirs et de promesses tel le Mont Nébo où Dieu prit le corps de Moïse , de l'autre côté du Jourdain? Du haut de cette montagne élevée, Dieu lui fit voir la terre de Canaan qui allait devenir l'héritage d'Israël.

Peut-être est-ce à cette "très haute montagne"(Lc4:3) que Luc pensait en rédigeant la seconde tentation de Jésus au moment où il le présentait revenant du Jourdain?


Sinon pourquoi pas l'Hermon au Nord, dont la rosée était associée par le psalmiste à la barbe d'Aaron?






À la suite de l' Évangile aux Hébreux, les Pères avec Origène optèrent pour le Mont Thabor, de l'autre côté de la plaine de Yizréel, comme lieu de transfiguration. Ce n'était pas un lieu "parlant" bibliquement comme l'était le Carmel, mais il était important pour les Chrétiens de se forger leurs propres lieux d'histoire sainte.


Proche du lac de Gennésareth, la chaîne du Mont Carmel gardait vivant le souvenir des deux prophètes Elie et Elisée. Le Carmel , qui signifie verger, était et reste une chaîne verdoyante. Le Carmel était la montagne de la révélation prophétique que Jésus pouvait apercevoir des hauteurs de Nazareth. Comment ne serait-elle pas celle dont il fit choix pour y venir prier et s'y révéler?

karmel


La Montagne de la Transfiguration





Monastère Sainte-Catherine du Sinaï, manuscrit enluminé du XIIe siècle.
29 - L'apparence de son visage devint autre.
[Et devint...l’aspect de son visage différent]
Sujet et verbe sont des hapax dans le NT. Changer de visage se rencontre à plusieurs reprises dans les livres bibliques, pour ces visages qui tout à coup se mettent à refléter des sentiments autres. Jean Baptiste avait fait demander à Jésus s’il était bien celui qu’on attendait, alors qu’il se le figurait autre (7,19-20); et c’est l’aspect, la forme, l'idée du visage de Jésus qui devint autre, révélant peut-être l’attente qui avait habité Jean. Le terme grec ἰdέα, hébreu "dmout" en Gn 5,3 correspond à la ressemblance, celle de Seth à son père Adam. De même du Christ et du Père.
Le vêtement blanc dans lequel Jésus leur apparut évoque la sainteté, ce que retint Marc dans une comparaison avec la blancheur des neiges de l'Hermon. Sa fulgurance permet d'établir un lien avec les paroles du ch 17,24 et 24,6.

30 Était Moïse et Elie .
Le verbe est au singulier car l'accord se fait avec le sujet le plus rapproché qui est ainsi mis en valeur, ici Moïse puisqu'il est question d'"exode" dans les paroles échangées..

31 - Moïse et Elie...parlaient de son exode qu’il doit accomplir à Jérusalem.
[son exode qu’il devait accomplir dans Jérusalem]
Le présent μέλλει, (devoir ou être sur le point de), offre un passage au discours direct. En raison de la présence de Moïse, τὴν ἔξοδον, “la sortie“, évoque inévitablement la sortie d’Égypte, la libération de l’esclavage (comme en He 11:22). Jésus se préparait à une nouvelle libération, qu’il allait accomplir en un temps liturgique précis, celui de la Pâque en annonçant une pâque nouvelle (cf 22:15). Jésus priant dans la nuit obscure était le veilleur qui, s'entretenant avec Moïse et Élie eux-mêmes en gloire, traçait une “voie de sortie” à l’humanité.
τὴν ἔξοδον accompagne un verbe d’accomplissement à la voie active et Jésus parlait de ce qu’il s’apprêtait à accomplir au milieu de Jérusalem. Or ce terme est souvent traduit par "départ", en référence à la sortie de la vie, sens qu’il revêt dans le livre de la Sagesse ou la seconde épître de Pierre. Et en effet peu de versets auparavant, Jésus avait parlé de la mort prochaine de ceux qui s’étaient tenus ici (cf 9;27). Dans la littérature classique, ἔξοδος constituait le dénouement de la tragédie; toutefois ce terme est trop riche de sens pour se réduire à la seule pensée du passage de la vie à trépas.

33 - Du fait pour eux d'avoir été séparés de lui.
[de se séparer de lui]
Le pronom “eux” représente les trois Apôtres, qui par leur sommeil s’étaient retrouvés séparés de Jésus et des deux hommes en gloire comme la ténèbre s’était retrouvée séparée de la lumière au premier jour de la Création (Gn 1,4). Enfouis dans le rêve au cours de leur sommeil, ils avaient sombré dans l'inconscience, tandis que Jésus revêtu de lumière était l'expression même de la conscience et de la présence divine au monde. Pierre aurait alors proposé de dresser trois tentes de la rencontre, pour réduire la distance spirituelle ressentie.
Considérant que le pronom “eux”, représentait les deux hommes Moïse et Elie au moment même où ils se séparaient de Jésus, l’infinitif aoriste fut mis au présent de la voie moyenne.

33b Veux-tu que je fasse trois tentes ici?
[Faisons trois tentes ]
La tournure est familière. Le “ pour nous” du texte alexandrin vient d'une harmonisation avec le parallèle de Marc. L'adverbe ὧδε, présent deux fois dans le verset marque une insistance en rappel du v 27 qui détient une allusion à Moïse et Elie. Ce "ὧδε" fait mémoire de la parole divine à Moïse sur le Mt Horeb: "N'approche pas d'ici car le lieu que tu foules est une terre sainte.” Pierre avait conscience de la sacralité du lieu.
Le mot σκηνὰς traduit par " tentes" évoque généralement la fête de ce nom. Cependant le terme évoque un autre type de tentes, et une autre époque dans l'année liturgique:
p "Les neufs premières semaines du ministère de Jésus”

sans avoir conscience des [paroles] qu'il était en train de dire.
[sans avoir conscience de ce qu'il était en train de dire]
Peu importe en fait que le relatif soit au singulier ou au pluriel. Selon Marc, Pierre, effrayé, aurait prononcé des paroles peu sensées. Ce n'est pas du tout le compte rendu de Luc : Pierre avait reconnu Moïse et Élie, mais sans réaliser qu'il les avait identifiés et sans comprendre comment il y était parvenu. Il était dépassé par les paroles prononcées.
A noter que le parfait εἰδὼς a une valeur de présent.

34 - Dans le fait pour ceux là d’entrer dans la nuée.
Le pronom έκείνους, désigne des personnes illustres, ici avec Jésus, Moïse et Elie, les saints envoyés , ainsi désignés au v. 26; ils étaient par là-même, différenciés du groupe des Apôtres rassemblés quant à eux sous le pronom αὐτοὺς (v.33). Selon cette lecture, ce ne sont pas les Apôtres qui entrèrent dans la nuée, mais Moïse et Elie, ainsi soustraits à leur regard.

35- Celui-ci est mon Fils le bien-aimé, en qui j’ai mon bon-plaisir, écoutez le ! (D05 C M Ψ ; sans “en qui j'ai mon bon plaisir” A K L M U etc)
Parole originelle énoncée par la voix céleste sur la montagne, en rappel de la ligature d'Isaac fils bien-aimé d'Abraham. Elle se justifie bien ici d'autant qu'elle diffère de celle du baptême au bord du Jourdain: Tu es mon Fils aujourd'hui je t'ai engendré. (Lc3:22 D05 & It).
Néanmoins, à la suite de Marc et Matthieu, les variantes d'un manuscrit à l'autre témoignent de l'hésitation des copistes sur la leçon à adopter qui fait référence aussi à Is 42.1 : “Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme trouve son plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui” ; son influence se ressent sur le Texte Alexandrin “Celui ci est mon fils l'Élu, écoutez-le! ”.

37 - De jour.
[ le jour suivant]
Ils redescendirent de la montagne de jour ; ainsi ce qui avait eu lieu sur la montagne s’était bien déroulé de nuit comme le suggérait le sommeil des Apôtres dont seul Luc s’était fait le rapporteur.

40 - afin qu'ils le délivrent (le fils)
[afin qu'ils l'expulsent (l'esprit démoniaque)]
Dans la formulation du codex de Bèze un père s'intéressait à son fils unique dont il demandait la délivrance, souhaitant le sortir des griffes de l'adversaire (cf 12,58). Avec la refonte, influencée par Mc 9,18, l'intention exprimée n'était pas le soin de ce fils unique mais l'exercice de la puissance sur les forces occultes en expulsant l'esprit impur. L'impuissance des disciples ne venait-elle pas de cette déviation de l'intention? C'est ce que confirmerait la réaction de Jésus par ces mots : “Génération incrédule et pervertie”, où διεστραμμένη est un participe moyen-passif signalant un détournement du but initial.

42 Or Jésus tança l'esprit impur et il le quitta; et il rendit l'enfant à son père.
Comme dans l'épisode du jeune homme ressuscité et “rendu à sa mère”, Luc marquait par cette simple phrase la restauration de l'amour parental et filial.

45 Or eux ignoraient cette parole là - et elle était voilée d'eux, afin qu'ils n'en aient pas l'intelligence.
Voiler est ici le verbe simple, sans préfixe; il est au parfait.
Cela faisait donc un certain temps que Jésus et ses disciples n'étaient plus sur une même longueur d'ondes. Qu'est-ce qui provoquait leur aveuglement? La question qui se repose en Lc 18,34, recevait déjà un début de réponse dans les versets précédents, 40 et 41. Ils n'interrogeaient pas Jésus, préférant que le voile demeure.

46 -Et ils craignaient d'interroger sur cette parole là
[ Intervint alors un débat entre eux], à savoir; qui pourrait bien être plus grand qu’eux ?
“Cette parole là” renvoie à la parole énoncée à la suite (et non à celle qui venait d'être dite). L’ajout circonstanciel dans les autres manuscrits de la phrase entre crochets, rompt la continuité du récit qui s’offre dans le codex Bezæ avec une autre logique: les apôtres étaient dans l’ignorance des paroles prophétiques sur la souffrance du Fils de l’humain, et ils souhaitaient continuer à les garder voilées ; ils étaient à ce moment là préoccupés par une toute autre pensée, sur laquelle ils redoutaient d'interroger Jésus : Qui pourrait bien être plus grand qu’eux? Jésus venait de les semoncer par ces mots , génération incrédule et perverse, pour n’avoir su délivrer l’enfant épileptique. Par contre ils avaient vu “quelqu’un” d’extérieur à leur groupe expulser les démons au nom même de Jésus (v. 49), ce qui leur aurait donné à craindre pour leur position.
Dans l’expression “qui pourrait bien être plus grand qu’ eux ?”, l’adjectif au comparatif est attribut; c’est pourquoi il a pu être lu aussi comme un superlatif : qui pourrait bien être le plus grand d'entre eux ? Mais cette lecture méconnaît le v.49 et la parole énoncée à l’intention de celui qui chassait les démons: “Qui n’est pas contre vous est pour vous”. Qui pouvait bien être cet homme? N’était-ce pas Jacques, le “frère du Seigneur” évoqué dans la note des versets 8:21 et 51? Une confirmation en ce sens est apportée par le verset 12 de l’évangile de Thomas:
“Les disciples dirent à Jésus: nous savons que tu nous quitteras; qui est-ce qui deviendra grand sur nous? Jésus leur dit: où que vous alliez, vous irez vers Jacques ce juste pour qui le ciel et la terre ont été faits”.
“Devenir grand sur” selon la traduction littérale, serait à rattacher au questionnement des Apôtres transmis par le codex Bezæ; Jean venant d’être décapité, un autre ne devait-il pas accompagner, voire préparer la voie au Messie? Aussi les apôtres s’interrogeaient-ils en voyant quelqu’un [Jacques peut-être?] imiter Jésus. Devant leurs interrogations, Jésus plaça auprès de lui un enfant en ajoutant:

48 - Car le plus petit parmi vous tous, celui là sera grand.
[ Car celui qui est le plus petit parmi vous tous , celui là est grand].
Accueillir le jeune enfant qui se trouvait près de lui, c’était accueillir Jésus lui-même. Il proposait d’accueillir la Royauté de Dieu comme un enfant appelé(e) à grandir parmi eux. Plus petit, là encore serait à comprendre comme plus jeune (cf 7,28). Il n’est pas indifférent que Marc ait donné à Jacques, frère de Jésus, le qualificatif de “petit”, soit jeune. Jésus ne préparait-il pas doucement les Douze à l’accueillir parmi eux ?

51 - Or il advint comme s'accomplissaient les jours de son “analêmpseôs”, que lui-même durcit son visage pour marcher vers Jérusalem.
Le verbe accomplir n’a pas ici le préfixe συν comme en 9,31, où Moïse et Elie parlaient de l'exode que Jésus allait accomplir à Jérusalem. L’hapax ἀναλήμψεως traduit par “élévation”, a fait penser à l’ascension d’Elie (2R2,10, Si 48,9) , une image développée au début des Actes (dans un récit qui n’est pas de facture lucanienne). Si Jésus s’apprêtait à sortir de ce monde dans une élévation, pourquoi durcissait-il son visage. comme Ezéchiel lorsqu’il prophétisait contre Israël? (cf. Ez 6,2, 13,17, 14,8,15,7).
ἀναλήμψεως , un jeu de mots? ce n’est ni ἀνα¬λαμψις, la splendeur, ni ἀνα¬ληψις , la suspension, la reprise, l’adoption, la restauration, la réparation, l’acquisition de connaissance. Le terme ἀνα¬λημψις apparaît sur les papyrii, témoignant de l'évolution de son orthographe avec l'introduction du μ. Il se retrouve dans le Psaume de Salomon 4:18 où il revêt le sens donné à "exode" , c'est à dire le départ de cette vie. Jésus ayant annoncé sa Passion (v 22et 44), il est clair qu’il s’y préparait.


54 - Comme fit aussi Elie.
Une remarque faite à propos, puisque Jacques et Jean avaient vu Elie sur la montagne. Que cette phrase soit présente ou non, cela ne change rien au récit qui détient une allusion explicite à Elie avec une citation prise à 2R 1,10.
55 - Et il dit : “vous ne savez de quel esprit vous êtes”;
Cette remontrance de Jésus a été effacée dans les autres manuscrits pour ne pas charger trop lourdement les deux apôtres; ceux-ci croyaient se recommander d’Elie en faisant venir le feu du ciel sur les Samaritains; aussi Jésus les réprimanda en leur faisant entendre que leur inspiration était celle de “fils du tonnerre” (cf. 6,14).

62 - Personne regardant vers l'arrière et posant sa main sur la charrue n'est apte à la royauté de Dieu.
[et non: Personne posant la main sur la charrue et regardant vers l'arrière n'est apte à la royauté de Dieu].
L'ordre des mots propose une chronologie inverse de celle que nous avons l'habitude de lire. Celui qui regarde en arrière ne saurait être en mesure de se placer par rapport à la charrue pour la diriger correctement. L'image concernerait non des gens tentés de revenir sur leurs pas après avoir commencé à suivre , mais ceux qui sont, avant tout, attirés par ce qui les précède, en l'occurence la famille. Le jeune homme qui souhaitait suivre Jésus non sans saluer auparavant les siens était peut-être viscéralement lié à eux.
Ces versets ont leur parallèle en 1 R 19:21 quand Elisée demandait àElie de revoir les siens avant de le suivre.
Cf : les premières semaines du ministère de Jésus