Commentaire de l'Evangile de Luc selon le codex Bezae Cantabrigiensis, chapitre 7







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Guérison et résurrection,

Évangile de Luc chapitre VII


1- Et il advint lorsqu'il eut achevé de prononcer ces paroles.
[Après qu'il eut accompli toutes ces paroles aux oreilles du peuple].
Même remarque qu'au v.1 du chapitre précédent; avec καὶ ἐγένετο s'inscrivait une continuité entre la parabole que Jésus venait de prononcer et ce nouvel épisode qui allait en donner une illustration; celui qui avec confiance mettrait la parole en pratique, serait comme une maison solide inspirant confiance; à cette image, le centurion dont il allait être question, obtenait l'obéissance à travers la confiance qu'il suscitait.

2 - Or quelqu'un d'un certain centurion
[Or un esclave ...]
La personne malade n'était pas autrement présentée, et nous saurons au v. 3 seulement, qu'il s'agissait d'un esclave (voir aussi la note du v.10).


6 - Il marchait avec eux.
Un imparfait pour une action prolongée. En accompagnant la délégation d'anciens jusqu'à la demeure du centurion, Jésus dut marcher un certain temps; il est peu probable en effet que le centurion romain ait habité Capharnaüm ou même la Galilée gouvernée par Antipas. Ce centurion n'avait pas été en mesure de faire un tel chemin en sens inverse, et il avait délégué autrui.

7 - *[C'est pourquoi je ne me juge pas digne de venir vers toi].
Ce membre de phrase, absent du codex et d'autres témoins, tend à donner une explication morale au fait que le centurion ne se soit pas déplacé lui-même, alors qu'il faut plutôt y voir un empêchement de fonction.

9 - Amen, je vous dis, jamais en Israël je n'ai vu une telle foi!
Amen est une interjection hébraïque plus fréquente dans le codex Bezæ qu'ailleurs (cf 4,24), plus fréquente en Matthieu (29 fois) qu'en Luc chez qui elle accompagne “je vous dis” ( 6 fois).
- jamais: Qu'avait voulu dire Jésus? Avec cette conjonction il englobait les générations du passé, faisant de ce centurion un croyant incomparable. Affirmation déconcertante dès que sont évoqués Marie, Joseph ou Jean Baptiste. Sa suppression est donc bien compréhensible.

10 -Les esclaves dépêches [et non:Les envoyés].
Des esclaves formaient la seconde délégation envoyée à Jésus; or au v.6, ces esclaves étaient présentés comme des amis du centurion. Corrélativement, le malade dont on se préoccupait était présenté d'abord comme quelqu'un, (v 2), avant d'être identifié à un esclave au v.3; très estimé de son maître, il recevait de sa part le qualificatif de serviteur (pais v.7). Cette appréciation de l'esclave considéré comme serviteur et ami, constitue avec l'obéissance fondée sur l'estime, la fine trame de ce récit.
Plusieurs traits rapprochent ce centurion de celui des Actes. En effet celui de Césarée envoya en délégation auprès de Pierre trois de ceux qui lui étaient fidèlement attachés, dont un soldat très pieux. Dans un second temps il manda un esclave en reconnaissance, avant de s'élancer lui-même pour se jeter aux pieds de Pierre. Dans l'un et l'autre cas, ce soldat de l'armée romaine se remarquait par son affection pour des personnes qui lui étaient intimes et chères bien que partie d'entre elles aient été ses esclaves, et par une attitude non conventionnelle, empreinte d'humilité. Ces deux centurions ne seraient qu'une seule et même personne.

11 - Et le jour suivant, il faisait route vers une ville appelée Naïn.
[Et il advint dans la suite qu'il se rendit].
Tê etzês désigne le jour suivant Dans les Actes (Ac21:1 25:17; 27:18). L'imparfait indiquait à nouveau une marche prolongée.
Entre les événements qui se suivaient n'y avait-il pas des raisons de cause à effet? Jésus venait de louer la foi d'un centurion romain quand, juste après il ressuscita, de manière publique, un jeune homme fils unique, reprenant en cela le geste fait par Elie pour une veuve de Sarepta près de Sidon ou encore celui d'Elisée pour une femme habitant Shunem. La foi d'un étranger avait pu être un élément incitatif. Dans son discours prononcé dans la synagogue de Nazareth en rappelant les actes d'Elie et d'Elisée, il dénonçait le manque d'accueil de ses concitoyens à son égard. Mais sur la foi de cet étranger à son tour il accomplit une résurrection.

La ville de Naïn, en Galilée, et dans la tribu d' Issachar était vocalisée Naïm en Hébreu (Midrash Bereshit Rabba 88), ce qui signifiait agréable ou exquis. Eusèbe (Onomastica 140 :9) la situait à proximité de En Dor, et dominée par le promontoire de Nazareth, au Sud du Thabor.
Or Naïn l'exquise, se trouvait non loin de Shunem , les deux villages se trouvant de part et d'autre du Jebel Dahy (Mont Moreh) qu'Eusèbe prenait pour le "petit Hermon" (au lieu du Mt Gilboa évoqué dans le Ps 41:7). De Shunem était originaire la Shulamite Avishag, appelée auprès de David aux derniers moments de sa vie; peut-être était-elle la Shulamite du Cantique des Cantiques et qui passait pour un féminin de Salomon, auteur présumé du cantique.
n / 1 R 1: 15 Αβισακ ἡ Σωμανῖτις : inversion du m et du n par rapport à l'hébreu
: אֲבִישַׁג֙ הַשּׁ֣וּנַמִּ֔ית
Ct 7:1 ἡ Σουλανῖτις (A) ou ἡ Σουμανῖτις (B) הַשּׁ֣וַלַמִּ֔ית la Soulamite.
Avishag était originaire d'un village visité par Elisée du nom de Shunem dans la tribu d'Issachar et que Flavius Josèphe calligraphiait Sounês (AJ 6. 327) mais qu'Eusèbe appelait Soulam, la situant à 5 bornes milliaires romaines du Thabor.
Dans sa Vulgate Jérôme était fidèle aux consonances de l'hébreu. Cependant dans sa réversion de l'Onomastikon d'Eusèbe il précisait : Sunem in tribue Issachar et usque hodie vicus ostenditur nomine Sulem in quinto miliario montis Thabor contra australum plagam.
Il confirmait que la Soulem connue d'Eusèbe était la Shunem biblique ce qui faisait dire à Y Aharoni (the land of the Bible) que Shunem s'appelait Shulem dès la période romaine (p 24, 152, 172, 442) .
Dans les manuscrits de la LXX la Sounam évoquée en Josué devenait Sôman dans les autres livres, probablement traduits à une date ultérieure. Si le grec Sounam n'évoquait rien, par contre Sôman pouvait être rattaché à Sôma le corps, la Sômanit étant celle qui prenait soin du corps , rôle consenti à Avishag et à l'hôtesse d'Elisée. Un rapprochement fut proposé avec la bien aimée du Cantique appelée la Soumanite, rapprochement refusé dans le codex Alexandrinus qui optait pour la phonétique hébraïque Soulamite. Ce choix de traduction est vraisemblablement antérieur à la période Chrétienne.

Du côté Est de l'axe routier reliant le lac à Césarée-Yafo (route 65) trois villages gardent mémoire des sites bibliques : Endor puis Neen (Naïn) et Sulam, l'un et l'autre au pied du Mt Moreh, nommé en Jg 7:1.
Ces références bibliques venaient facilement à l'esprit au temps de Jésus. En nommant Naïn, Luc pouvait s'adresser à des habitants de la région connaissant bien ces lieux. Naim était visitée par Ste Paule en 386 comme un lieu de pèlerinage, de même que par Ethérie affirmant qu'une église y avait été bâtie (le passage d'Éthérie sur Naïn fut gardé par le Diacre Pierre dans un écrit de 1137).

13 - Jésus.
Au nom de Jésus des copistes ont préféré Le Seigneur , plus emphatique. La même observation peut être faite en 10,1,41, 13,15, 17,6, 22,61. Dans le codex Bezæ, et dans le discours indirect, Jésus est appelé Le Seigneur par le rédacteur en10,39, 11,39 17,5, 18,6,22,31, 23,42.

14 - Jeune homme, jeune homme !
L'appel redoublé du nom est biblique; c'est Le Seigneur qui appelle deux fois (cf.Gn22,11, Ex3,4, 1S 3,10). Dans l'Évangile de Luc on notera également l'appel redoublé de Jésus pour Marthe (10,41) et pour Simon (22, 31).

17 - Et elle sortit, cette parole dans toute la Judée au sujet de lui et dans toute la contrée d'alentour - 18 - en elles , même jusqu'à Jean! et ayant appelé à lui deux de ses disciples...
[ et non :18 - Ses disciples rapportèrent à Jean au sujet de tout cela, et ayant appelé à lui deux de ses disciples].
Les murs ont des oreilles et la rumeur avait traversé jusqu'aux murs de la prison où se morfondait Jean! Aussi Hérode Antipas n' avait pu ignorer, quant à lui, un signe qui aurait dû l'amener à réfléchir.
A cette tournure exclamative si parlante, les scribes préférèrent une phrase plus anodine, disant que des disciples en personne avaient tenu Jean informé; cependant le raccord avec la phrase suivante n'évite pas l'illogisme: en quoi Jean avait-il encore besoin d'appeler deux autres de ses disciples pour vérifier le dire des premiers?
Ces deux disciples sont à identifier aux deux qui furent présentés en remplacement de Judas et choisis selon les critères émis par Pierre: “Il faut donc que parmi les hommes qui se sont joints à nous pendant tout le temps qu'entra et sortit parmi nous le Seigneur Jésus Christ, en commençant depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il fut enlevé d'entre nous. Que témoin de sa résurrection avec nous soit l'un d'eux” Ac 1:21; et le codex Bezæ de donner les noms de Matthias er de Barnabé (Barnabas) interprété ensuite Barsabbas ou Barsabas. Vu le rôle assumé par Barnabé au long des Actes, il est évident qu'il s'agissait de lui, d'autant que Barsabbas n'était que le surnom de Jude qui lui, était déjà du nombre des Douze (cf 6:16). Clément d'Alexandrie avait du connaître la leçon du codex Bezæ puisqu'il écrivait: : “un témoin apostolique, Barnabas, un des 72 et collègue de Paul qui parlait en ces mots: Avant de croire en Dieu le fondement de notre coeur était instable, un temple fait de mains humaines” (.Stromates 2.20).

20 - Ou un deuxième nous attendons?
Jean envoya deux disciples pour vérifier auprès de Jésus que la rumeur sur la résurrection du jeune homme correspondait bien à une action du messie attendu. Dans le codex Bezæ au v. 19, Jean se posait la question d'un autre, d'un second messie avec le grec allon. Les disciples, reprirent sa question; mais avec eteron , un "autre". Fallait-il un autre messie que Jésus ou bien avec lui devait-on en attendre un second? Luc répercutait ainsi les questionnements sur la venue messianique telle qu'elle se faisait sentir dans les documents de la Mer Morte.

21 A cette heure même, il en soignait beaucoup de maladies et des coups de fouets.
Au moment où Jean s'interrogeait, Jésus était en train de soigner. S'instaurait une étroite connexion entre l'attente de Jean et les actes de Jésus posés justement à son intention; en effet, comme en 10,21, l'expression dénote la simultanéité. En accomplissant des signes aux résonances publiques Jésus cherchait aussi à interpeller Antipas.
Par contre avec le synonyme “à cette heure là”, le choix de quelques copistes s'orientait vers la manifestation des temps messianiques comme en Lc 2,1.

- μαστιγῶν, les coups de fouets, un terme que le latin a rendu par plagis, des coups, et qui se retrouve avec ce sens en Ac 22,24. Dans le Ps 38,11, il recouvre l'Hébreu ננאה, pour les coups et blessures. Y-a-t-il lieu d'oublier la condition d'esclave dans l'Antiquité, et de passer, au sens figuré de tourment en se référant à Marc 5: 29,34?

23 - heureux celui qui ne se scandalise pas en moi
C'est à Jean que s'adressait cette “béatitude”. Jésus venait d'accomplir des signes messianiques précisément à son intention et il cherchait à l'affermir pour le cas où Antipas, durcissant sa position, chercherait à le faire mourir : Qu'en ce cas il ne se scandalise pas et ne défaille pas,  renonçant à l'intégrité de la Loi.

26 - Parmi ceux qui sont nés des femmes il n'est pas de plus grand prophète que Jean le Baptiste.
Accentuation du rôle prophétique de Jean Baptiste, que Jésus reliait à l'Ecriture par une citation mêlant Ex 23,20 et Ml 3,1. Cette partie du verset se retrouve dans les autres manuscrits après le v. 27, et sans l'adjectif prophète dans une grande partie des manuscrits.

27 -“Voici que j'envoie mon ange devant La Face: Il préparera Ton chemin ”. D05, It.
Jésus actualisait la promesse faite à Moïse et reprise par Malachie avec un sens nouveau:
Exode 23:20
Καὶ ἰδοὺ ἐγὼ ἀποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου πρὸ προσώπου σου, ἵνα φυλάξῃ σε ἐν τῇ ὁδῷ, ὅπως εἰσαγάγῃ σε εἰς τὴν γῆν, ἣν ἡτοίμασά σοι.

Malachie 3:1
ἰδοὺ ἐγὼ ἐξαποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου, καὶ ἐπιβλέψεται ὁδὸν πρὸ προσώπου μου, καὶ ἐξαίφνης ἥξει εἰς τὸν ναὸν ἑαυτοῦ κύριος, ὃν ὑμεῖς ζητεῖτε, καὶ ὁ ἄγγελος τῆς διαθήκης, ὃν ὑμεῖς θέλετε· ἰδοὺ ἔρχεται, λέγει κύριος παντοκράτωρ.

Luc 7:25 D05, It.
οὗτός ἐστιν περὶ οὗ γέγραπται,
Ἰδοὺ ἀποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου πρὸ προσώπου, ὃς κατασκευάσει τὴν ὁδόν σου.

Mathieu 11:10
οὗτός ἐστιν περὶ οὗ γέγραπται
Ἰδοὺ ἐγὼ ἀποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου πρὸ προσώπου σου ὃς κατασκευάσει τὴν ὁδόν σου ἔμπροσθέν σου.

Le verset de l'Exode était une promesse faite par Dieu à Moïse de garder (φυλάξῃ) Israël dans sa marche dans le désert; pour cela il envoyait son ange en avant de lui. Malachie donna à ce verset une inflexion nouvelle: Dieu s'apprêtait à entrer dans son sanctuaire et pour cela il envoyait devant Sa Face le messager de l'alliance qu'attendait le peuple.

Jésus reprit ce verset en disant que Jean Baptiste était le messager annoncé devant “la Face” ," πρὸ προσώπου". En effet les manuscrits du courant occidental, D et It, en Luc, n'ont pas de pronom [σου] accompagnant la Face. Aussi l'expression "πρὸ προσώπου" dans ce verset de l'Évangile peut désigner Dieu lui même comme elle peut désigner Jésus. Matthieu a rajouté le pronom qui est dans le verset de l'Exode, aussi "ta face" désigne alors simplement Jésus. Les scribes ont reporté ensuite ce pronom dans le texte de Luc. Il n'y a plus alors cette identification subtile entre Jésus et "la Face du Seigneur".

28b - Or je vous dis que celui, plus petit que lui, dans la royauté de Dieu plus grand que lui est.
[et non: Or je vous dis: le plus petit dans la royauté de Dieu est plus grand que lui].
Le traducteur latin avec minor et maior, semble avoir compris plus jeune et plus âgé , ce qui s'accorde bien avec l'hébreu sous-jacent qui se sert de l'adjectif katan, petit, pour dire jeune , et gadol, grand pour dire plus âgé . Une comparaison était instaurée entre deux personnes natives des femmes, était-il spécifié: d'une part Jean le plus grand des prophètes, et un second plus petit, plus jeune, que lui, mais plus grand, plus ancien dans la royauté de Dieu, en l'occurrence Jésus, lui aussi né d'une femme. Dans la royauté de Dieu Jésus est antérieur à Jean notamment dans la prophétie. Telle était la lecture que faisait Jean: Celui qui vient derrière moi, avant moi advint parce que premier par rapport à moi il était. Jn 1:14.
Se pourrait-il néanmoins que Jésus ait parlé non point de lui mais d'un plus jeune encore...(cf 9:48-49)?
Par contre pour Matthieu avec Jean-Baptiste, nouvel Elie, se concluait la prophétie (Mt 11,11-14). Aussi remodela-t-il le phrasé lucanien faisant disparaître le premier pronom lui au v 26 qu'il rapprochait du verset 28 , suggérant que Jean Baptiste, aussi grand prophète qu'il ait été aux yeux du peuple, n'était pas plus grand que le plus petit dans la royauté de Dieu. Effectivement, selon Matthieu, la royauté de Dieu devait être une société égalitaire (cf la parabole sur les ouvriers de la dernière heure).

29 - a justifié Dieu 30 - mais les pharisiens et légistes, le conseil de Dieu, ont dédaigné*.
*[ont justifié...ont dédaigné contre eux]
Le peuple est sujet de ce verbe au singulier; les collecteurs de taxes qui sont compris dans ce peuple, forment une parenthèse à l'intérieur de la phrase comme cela se rencontre souvent sous la plume de Luc (1:15,36,74; 2:10,35; 5:35 etc).
- Contre eux avec la préposition εἰς n'est pas dans le codex Bezæ; lorsque la préposition εἰς n'accompagne pas un verbe de mouvement, elle revêt le plus souvent le sens de l'opposition, contre , (cf 12:10, 22:65).

35 - La Sagesse s'est justifiée loin de * ses enfants.
[ la sagesse a été justifiée par tous ses enfants]
La langue grecque alexandrine, utilise ὑπὸ pour indiquer l'agent (par), et ἀπὸ pour signaler la distance (loin de) ou bien l'origine, (de, depuis, à partir de). Cette distinction se vérifie bien en Luc tout au long de son évangile, et ici ἀπὸ n'indiquerait pas l'agent mais l'éloignement; les pharisiens qui faisaient l'objet de la comparaison développée dans le paragraphe, avaient délaissé le conseil de Dieu; aussi cette sagesse de Dieu - dont ils demeuraient néanmoins les enfants - ne se référait plus à eux.
Plus tard, par un glissement progressif ἀπὸ a remplacé peu à peu ὑπὸ, l'origine et l'agent se confondant sous un même vocable, faisant place à plusieurs interprétations possibles.
Furent considérés comme enfants de la Sagesse pécheurs et publicains nommés dans la phrase précédente; mais cette lecture était assez insatisfaisante puisque dans le parallèle Matthéeen, les “oeuvres” furent substituées aux “enfants”.

37 Et voici une femme dans la ville
La dernière ville nommée était Naïn, là où Jésus avait ressuscité un jeune homme; ce devait donc être dans cette ville là que Jésus que Jésus avait accepté l'invitation du pharisien Simon . Les deux épisodes étant séparés par la visite des émissaires de Jean, le prophète par excellence, on en oublierait de les relier. Or l'un dépend étroitement de l'autre.
La femme qui vint chez Simon le pharisien pour y rencontrer Jésus s'était peut-être trouvée dans la foule nombreuse qui formait le cortège funèbre. Sinon elle vit le jeune homme mort, revivre. Naïn était sur le versant Nord du Mont Moreh, tandis qu'au Sud s'étendait Shunem où Elisée ressuscita un enfant. C'était aussi le lieu d'origine d'Avishag, parfois identifiée à la Shunamite du Cantique. Ainsi derrière l'intruse qui vint à Jésus, et que les chapitres suivants permettent d'identifier à Marie la Magdalene, se dessinait un arrière plan habité de femmes qui avaient suscité des actes prophétiques chez Elisée, l'amour chez Salomon, ou pour David, favorisé le passage vers la mort.

46 - *[ mes pieds ].
N’a pas été redit ce qu'elle avait oint , mais il s’agissait bien évidemment de la tête de Jésus comme l'ont compris Marc 14:3 et Matthieu 26:7. L'insertion “mes pieds” pourrait venir d'une harmonisation avec Jean 12:3. Elle avait oint la tête de Jésus dans un acte d'onction prophétique.
Le parfum peut être rapproché du signe accompli par Élisée à la demande d'une veuve qui n'était pas en mesure de payer les créanciers de son mari défunt. Il multiplia pour elle l'huile parfumée qu'elle tenait en réserve, lui permettant d'apurer ses dettes et de vivre avec ses fils du produit restant. En répandant du parfum sur Jésus, l'intruse de Naïn rappelait cet épisode ou bien les gestes d'Avishag à l'égard David, ou de la Sulamite du Cantique. Or Simon s'interrogeait: si cet homme était un prophète il saurait qui était cette femme. En clair, un vrai prophète ne se laisserait pas approcher par une impure. Le pharisien Simon (derrière qui se profilait Simon Pierre), qui avait vu la résurrection du jeune homme, entretenait encore des doutes à l' égard de Jésus.

47 - Or grâce à cela, je te le dis, lui a été remis beaucoup. D05, ff2 l It
[Or grâce à cela, je te le dis, lui ont été remis les nombreux péchés , parce qu' elle aima beaucoup; or à qui peu est remis, peu il aime.].

La phrase additionnelle qui n'est pas dans le codex Bezæ, résoudrait-elle une contradiction ou bien en ajouterait-elle une aux propos de Jésus?
Jésus justifiait l'attitude de la pécheresse qui était en train de lui embrasser les pieds et de l'oindre de parfum, par une parabole: de deux débiteurs, le plus reconnaissant était celui qui avait contracté la dette la plus importante; il ne mettait pas en avant le repentir de l'un ou de l'autre, mais la manifestation de reconnaissance pour la remise d'une dette. De même à travers les gestes de la femme accomplis en public, il lisait une marque de reconnaissance, et non de repentir qui lui est éminemment privé. Les gestes de reconnaissance lui avaient acquis non point le pardon de ses péchés personnels, mais la manifestation du pardon par Jésus. Et ce pardon lui était signifié par une adresse directe: “tes péchés ont été remis”. Le verbe qui est au parfait s'entend d'un pardon définitif, plénier, sinon d'un pardon acquis depuis longtemps (les deux lectures sont possibles comme en 5:20,23). Par ses gestes d'amour elle avait mérité que lui soit manifesté en retour l'amour de Celui qui lui avait déjà pardonné sinon lui pardonnait totalement.

Avec l'ajout apporté dans les autres manuscrits, insistance était mise sur  “les péchés”; était également fournie une raison au pardon donné : il lui fut remis parce qu'elle aima beaucoup; mais cela pose la question d'un pardon divin conditionnel. Les pécheurs seraient pardonnés en fonction de leurs mérites et non par gratuité divine. S'y ajoutait une constatation presque désabusée: “À qui peu on remet, peu il aime”. Le pardon conduit à aimer, mais devrait-on pécher pour être pardonné et manifester de l'amour en retour? L'ajout aux paroles initiales du Christ est inéluctablement source de contradictions.

Oubliant ce qu'elle était,  elle était venue lui manifester ce qu'elle ressentait depuis la résurrection du jeune homme, voyant en lui un prophète dans la ligne d'Élisée. Ses gestes allaient préparer  Simon-Pierre à sa confession du Christ fils de Dieu deux chapitres plus loin.