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Luc XXIV



1 - Or au un des Sabbats 

- Au un des sabbats: L'expression surprend car si Luc avait voulu indiquer le premier jour de la semaine il l’eût dit au singulier comme en 18.12, ou comme Marc (Mc 16,1D05) ou Paul (1Co16:2 B,D,א).
    Le numéral un, rappelle le “jour un” de la Génèse, ce premier jour de la Création. On ne lit pas “jour premier” mais “jour un” parce que, selon les commentaires rabbiniques, ce jour était à l'origine de tous les autres et qu'il les contenait tous déjà en lui.
Dans cet ordre d'idée, le jour de la Résurrection devenait “le jour un” du calendrier à partir duquel tout décompte commençait et aboutissait.

    Comme ce jour n'était pas un sabbat mais un lendemain de sabbat, ce n'était pas un jour chômé. Il faut donc le différencier de l'expression  “au jour des sabbats”  désignant les jours chômés.

    Mais pourquoi ce pluriel σαββάτων au lieu du singulier σαββάτου ?
Un comput de sept semaines entre la Pâque et la  Pentecôte a  déjà été évoqué à propos de σαββάσιν le datif pluriel de la troisième déclinaison (Lc 4:31 et 6: 1-2). Le pluriel σαββάτων, quant à lui, se rattache indifféremment à la seconde ou à la troisième déclinaison.
    Ce “un des sabbats”   pouvait donc être le point de départ des 7 semaines séparant la Pâque de la Pentecôte,  selon le comput Boéthusien qui voulait que la première gerbe d'orge soit offerte au Temple, non le 16 Nissan, mais le lendemain du sabbat qui suivait la Pâque. En conséquence, la fête de la Pentecôte, 50 jours plus tard tombait, elle aussi, un jour précis de la semaine,  le lendemain du sabbat (cf Menahot 10:4 et Megillat Ta'anit ).
Si le Talmud s'est fait l'écho du conflit sur la date de Pentecôte, la documentation ne permet guère de préciser à quelle période exactement ce calendrier Boéthusien avait été adopté. Mais il se pourrait bien que Luc ait établi son décompte des jours selon ce calendrier, car une expression similaire se trouve  en Ac 20,7D, quand la communauté des croyants  réunie le un premier des Sabbats, commémorait la Résurrection une semaine après la semaine pascale dite des azymes. Ce un premier des Sabbats serait le premier sabbat clôturant la première des sept semaines conduisant à la Pentecôte. De telles expressions paraissent relever du vocabulaire sacerdotal d'Alexandrie dont proviennent les annotations liturgiques en introduction de quelques uns des psaumes de la Septante et qui n'ont pas d'équivalent hébraïque.
Le mouvement Boéthusien était rattaché par Flavius Josèphe au grand prêtre Simon institué par Hérode de 22 à 5 av JC . Ce Simon était un fils de Boéthos,  prêtre à Alexandrie. On a pu se demander si le "vieillard Siméon" qui prit l'enfant Jésus dans ses bras, n'était pas ce fils de Boéthos, car c'est le portrait d'une belle personnalité sacerdotale et spirituelle que Luc dressait de lui.
Ce langage liturgique n'étant pas connu en Galilée, ce un des sabbats  fut compris communément dans les décennies suivantes comme le premier jour de la semaine, avant d’être remplacé progressivement par la dénomination “le jour du Seigneur”.

  à l'aube, profondément elles venaient sur  la sépulture.
 [  or le un des sabbats, à l’aube profonde sur la sépulture elles vinrent]

-βαθέως, profond : comme adjectif au génitif, il se rattache  au substantif qui le précède selon une expression courante, à l’aube profonde. Mais comme forme adverbiale, profondément, il qualifie tout autant  la démarche des femmes qui s’avançaient dans la profondeur, allant jusqu’à descendre dans  l’obscurité prégnante de la tombe; cette lecture n’est possible que dans l’ordre des mots gardé par le codex Bezæ.
La préposition ἐπὶ, là où ἐις est attendu, est à mettre en parallèle avec les autres démarches accomplies dans l’obscurité en buttant sur un obstacle (Lc 22:45 et 52) .

Or elles réfléchissaient en elles-mêmes : qui donc roulera la pierre?
Une phrase presque identique à celle de Mc 16,3 et qui offre un lien direct avec le verset 23,53 dont la formulation est propre à Luc. 
1 - L’emploi de ἀποκεκυλισμένον rappelle la pierre du puits que Jacob avait roulée à l’arrivée de Rachel (Gn29,16). En la voyant, Jacob fut bouleversé et trouva  la force de soulever la pierre, à lui seul. Le verbe qui est repris au verset suivant, fait allusion à cet épisode et son protagoniste du nom de Jacob/Jacques. La pierre soulevée du puits était une expression de l'amour vivifiant, comme celle qui ouvrait sur la Résurrection.
Tout au long de l'évangile, la pierre est un leitmotiv qui finit par constituer un thème spécifique.
La démarche de ces femmes se rendant au tombeau — qu'elles savaient clos par une pierre que vingt hommes avaient eu peine à rouler— était irrationnelle. On ne saura pas avant le verset 10 que la conductrice du groupe était Marie Madeleine, une pécheresse devenue disciple (Lc 8:3) suite à la résurrection par Jésus d’un jeune homme, à Naïn. Pour avoir été témoin de cette résurrection, elle devait pressentir, attendre, désirer un événement qui dépassait la logique humaine.
Les femmes disciples de Jésus

- le corps *[de Jésus].
Une répétition qui n’est pas dans le codex Bezæ; Luc parlait toujours du corps, σῶμα  de Jésus jamais de son cadavre à la différence de Mc 15,45.
Les femmes au tombeau, musée Maurice Denis
3 - Deux hommes en vêtement d’éclair.
  Bien qu'il aient été étincelants de lumière, les femmes les tenaient pour des “hommes” (ἄνδρες) et non pour des “anges”. Ils étaient deux. Le rédacteur voyait probablement se profiler derrière eux ces deux hommes qui étaient apparus sur la montagne et que Pierre avait identifiés, sans comprendre comment, à Moïse et à Élie. Ils avaient le “vêtement d’éclair” que portait Jésus dans sa transfiguration. Moïse et Élie avaient l’un comme l’autre été retenus aux portes de la “terre sainte”,  l’un emporté dans un char de feu près du Jourdain, l’autre par Dieu, son corps n’ayant pas été retrouvé sur le mont Nébo. Avaient-ils  été mis à part pour être  les premiers à fouler la terre de la Résurrection?


6 - * [Il n’est pas ici, il est ressuscité].
Cette bien malencontreuse addition est due à une harmonisation avec Mc 16,6 ; elle empêche de discerner la présence du Ressuscité dans la lumière irradiée par les deux hommes. Jésus était là, présent avec eux. C’est avec justesse que Wescott et Hort avaient exclu cette phrase du Textus Receptus.

9 - Et revenues [du tombeau].
Le mot tombeau, s'il n’a pas été gardé à cette place par le codex, revient cependant avec une fréquence particulière: trois fois quelques versets auparavant (23,53a et b, 24,2), deux fois sous la forme μνῆνα la sépulture (23,55, 24,1),  et deux fois sous celle du verbe μιμνῄσκομαι se rappeler, trois termes qui ont même racine, à savoir le souvenir, et qui est répétée sept fois. Ainsi, faire mémoire de la Parole, avait pris en Marie Madeleine la place des sept démons qui l’avaient habitée. Cette écriture rythmée par la réitération de mots clés, si elle n'est pas forcément consciente est le fruit d'une familiarité avec les commentaires rabbiniques.

Ossuaire portant l'inscription :
Yehohanah fille de Yehohanan fils de Théophile le grand-prêtre

10 - Elles dirent à eux - des apôtres ! 
Comme une légère ironie du texte à l’égard de ces “apôtres” , des envoyés au sens étymologique, qui allaient faire acte d’incrédulité devant les “sornettes”  de femmes déployant leurs artifices; en effet λῆρος, avait  double sens,  à la fois celui de fable et de bijou doré.
Ce verset 10 formait un chiasme dont le point focal  était Johanna .

d- elles rapportèrent tout cela aux Onze
c - et à tous les autres.
b - Marie  la  Magdaléenne,
a - et Johanna,
b -  et  Marie, la  de Jacob,
c - et les autres jointes à elles
d- dirent à eux - des apôtres ! - cela.

Le chiasme appartenait au mode d’écriture de la littérature classique, comme un réflexe scripturaire. Johanna, femme de l’intendant d’Hérode  était mise en valeur par les deux Marie qui l’encadraient, et ce, à l’intention du dédicataire de l’ouvrage, Théophile le grand-prêtre, soit parce qu’elle était comme lui de condition sociale élevée et moins sujette à caution qu’une Marie Madeleine, soit qu’elle ait été cette petite fille de Théophile dont un ossuaire a conservé le nom:
Yehohanah: “Yehohanah fille de Yehohanan fils de Théophile le grand-prêtre.” Cet ossuaire fut retrouvé à Hizma , Beth-Azmaweth. (Cf N Avigad, A depository of inscribed ossuaries in the Kidron Valley, dans Israel Exploration Journal, 12-1962,4).

2 -  Quant à l’autre Marie, celle de Jacques/Jacob, Μαρία ἡ Ἰακώβου , l'expression au génitif implique de voir en elle l'épouse de Jacques sinon sa fille. À travers son nom était évoquée, à nouveau, la figure du patriarche.

11 - Ces propos leur parurent du délire.
Luc jouait sur le  terme λῆρος, désignant à la fois un radotage et un bijou de femme; le propos fut pris par les apôtres comme une histoire que les femmes tentaient de mettre en place pour attirer l’attention sur elles.

12 - *[Or Pierre s’étant levé courut sur le  tombeau, et s’étant penché, voit les bandelettes seules, et il s’en alla vers lui-même, s’étonnant de ce qui était arrivé].
Cet ajout reprenait des termes propres au parallèle de Jean (Jn 20, 5-6,10).

13 - Or , deux,  se rendaient loin  d’eux.
[Or voici deux d’entre eux étaient en ce jour là se rendant]
L’ordre des mots suggère que ces deux disciples s’éloignaient du groupe; cherchaient-ils à en sortir, à s’en démarquer, à s’en extirper ?

- ἸΕΡΟΥCΑΛΗΜΗΜΑ  (ÏEROUSALHMEMA)

Jude

Ierousalemema au lieu de Ierousalem. Les trois dernières lettres qui ont été grattées par un correcteur ont néanmoins laissé leur empreinte sur le parchemin. Cette orthographe particulière serait-elle le résultat d' une erreur de scribe? L'occurrence de Lc 23,28 témoigne elle aussi d'une transformation du nom (Ἰερουερουσαλήμ). Idem en Actes 19:21.

Article sur la dénomination Jerusalem et Hierosolyma en Luc

- Nommé Oulammaüs.
[du nom d’Emmaüs]
Le datif ὀνόματι faisait référence au nom  reçu de la tradition, à la différence de l’accusatif de relation ὄνομᾶ utilisé pour un nom donné en fonction du contexte.

3 Où trouve-t’on ce nom Oulammaus?
Article sur Oulammaus/ Emmaus

 
16 - Or leurs yeux s’efforçaient de ne  pas le reconnaître.
Le verbe est à la voie moyenne (il n’a pas de complément d’agent). Les deux disciples n’étaient pas dominés par une force obscure mais leurs yeux, leurs sens,  s’empêchaient de le reconnaître. Leur propre corps et avec lui leur intelligence ne pouvait admettre ce qui était devant eux:  Jésus vivant (et qui n’avait pas changé d’apparence).

17 - Quelles sont les paroles que vous vous lancez en marchant *[et ils s’arrêtèrent] assombris?
Jésus reprochait aux disciples leur air sombre. L'ajout “et ils s’arrêtèrent”  avant l'adjectif assombris, empêchait de penser que Jésus  leur avait reproché leur tristesse.

À qui le nom Cléopas (ᾧ ὄνομα).
[ nommé Cléopas (ὀνόματι)]
ὄνομᾶ, un accusatif de relation,  précède un nom  conféré de manière personnelle, sans implication de la lignée dont le personnage était issu, et ce, contrairement à l’expression au datif ὀνόματι; Cléopas, diminutif de Cléopâtre, était grec ; le disciple qui le portait  et qui était Juif,  ne l’avait pas  reçu de ses pères, mais du contexte dans lequel il vivait.  Le meilleur exemple est celui de Jean-Baptiste et cette règle  est à constater dans le codex Bezæ en plusieurs endroits.
    Cléopas parlait-il le grec? Et son compagnon dont le nom a été tu? Quelle langue parlaient-ils avec Jésus qu’ils traitaient de résident de passage? Selon le v 25 , ce n’était pas le grec.
À Jérusalem l’Hébreu paraît avoir été communément parlé à suivre Ac22,40 ou encore Flavius Josèphe  GJ I.1):“moi, Joseph, fils de Matthias, hébreu de race, natif de Jérusalem, prêtre...j’ai décidé d’exposer... en traduisant en grec l’œuvre que j’avais d’abord composée dans la langue paternelle (τῇ πατρίῳ) et envoyée aux peuples étrangers (barbares) de l’intérieur”, soit les Parthes, Babyloniens et Arabes. “Et Josèphe s’étant placé de façon à se faire entendre, non seulement de Jean, mais de la multitude, transmit en hébreu le message de César.” (GJ VI,96). Le terme hébreu recouvre des réalités différenciées: celui de la langue liée à une race,  mais aussi la langue des prêtres et la langue biblique par excellence. A travers la liturgie elle était commune aux Juifs d’au-delà de l’Euphrate, d’Adiabène et d’ailleurs où le langage courant, par contre, était  l’araméen, cette autre langue sémitique, dénommée “langue syrienne” dans la Septante.

19  -  Or il lui dit: “quoi donc ?” *[...] Cela au sujet de Jésus le Nazôréen, qui fut un homme prophète, puissant en parole et en acte au regard de Dieu et de tout le peuple.
*[Et ils lui répondirent]
Si au verset 18 l'interlocuteur de Jésus était Cléopas, au verset 19 il n'était pas indiqué. Le Texte Alexandrin a complété par la formulation “ils lui répondirent”, un pluriel de facilité quand on ne sait pas qui du groupe avait pris la parole. Et c'est un long discours que s'offre alors le locuteur. Se pourrait-il que ce soit le compagnon de Cléopas et qu'il ait volontairement tu son nom ?
Il est vraisemblable que cette première apparition était destinée à une personne proche de Jésus avant de concerner des disciples un peu lointains. Et ce disciple ne serait-il pas resté volontairement dans l'anonymat, de manière à ne pas faire ombrage à Pierre, le prince des apôtres?

Le Nazôréou :
Même écriture qu’en  Luc  2,39D verset repris de Mt 2,23. Plusieurs autres manuscrits  ont l'écriture Nazarênou, comme en 18,37.

21 - Nous espérions qu'il était celui....
Du point de vue de Cléopas, Jésus qu’il avait vu mourir, avait été et n'était  plus.

- Mais aussi en plus de tout cela, le troisième jour, aujourd’hui,  passe depuis que cela est arrivé.
Aujourd’hui, σήμεραν , écrit avec un α au lieu d’un ο (σήμερον) fut raturé par un correcteur. Le verbe ἄγει , (troisième personne du présent de l’indicatif) dont le sujet n’est pas indiqué, est suivi d’un accusatif de durée.  Relation a été faite avec le Testimonium Flavianum  qui présente une expression idiomatique similaire:
  “Il leur apparut à nouveau vivant,  le troisième jour passant” .

23 -  - et n'ayant pas trouvé son corps, elles vinrent dire avoir vu une vision d'anges, qui le disent vivant.
Les femmes avaient vu deux hommes de sexe masculin (ἄνδρες) ;  par contre, le rapport du disciple parlait d' une vision d’anges; à cet égard une autre vision est à rappeler, celle de l’échelle de Jacob:
“Il fit une rencontre dans  le lieu et il alla (resta) là parce que le soleil s’en était allé. ll prit (une) des pierres du lieu, et mit sous sa tête et coucha en ce lieu-là. Il rêva: voici “soulam” (échelle?) dressée sur la terre, son sommet atteignant les ciels et voici des anges de Dieu montant et descendant  dessus. Et voici Le Seigneur se tenait au-dessus.” Gn 28:11-13.  Jacob, la pierre, les anges dans “le lieu”.

24 - Et ils trouvèrent ainsi; comme dirent les femmes  “or lui nous ne l’avons pas vu!”
[ et ils trouvèrent ainsi  comme ce que dirent aussi les femmes; mais lui ils ne l’ont pas vu]
La phrase entre guillemets “or lui nous ne l’avons pas vu!” peut  se comprendre de deux manières:
- Il s'agit d'une remarque faite par les femmes elles-mêmes et que l'interlocuteur de Jésus citait pour l’avoir lui-même entendue.
-  Ou bien, ce peut être une remarque personnelle de l'interlocuteur de Jésus : il était de ceux qui s’étaient rendus le matin au tombeau et n'y avaient pas vu le corps de Jésus. Auquel cas il n'était autre que cet “autre disciple” qui accompagnait Simon Pierre . Il n'est pas indifférent que dans le récit de Jean (20, 2-10) selon le codex Bezæ, le disciple en voyant les linges dans le tombeau “ne crut pas”. Voir le tombeau vide ne lui suffisait pas pour croire aux paroles des femmes.
Les versets furent retouchés dans le Texte Alexandrin, celui de Jean en “il vit et il crut”, celui de Luc  en ils ne l'ont pas vu”.

25 - lents de cœur * [à croire] sur tout ce que dirent les prophètes.
Les paroles du disciple au v 24 déclenchaient cette  remontrance de Jésus.
Le verbe entre crochets ne commande généralement pas la préposition  sur;  il fut inséré à l'intérieur d' une expression de caractère sémitique qui devait paraître trop singulière.

27 - Il commençait... à  interpréter.
 [... à traduire].
Ερμηνεύω  signifie expliquer, donner le sens, interpréter. Avec le préfixe δι,  comme en Ac 9, 36 , il signifie  traduire, en passant d’une langue à une autre et ce choix fut celui des copistes du Texte Alexandrin. Pourtant il ne semble pas que ce soit là ce qu'ait fait Jésus qui avait commencé une explication à travers les Écritures et qu'il allait poursuivre plus loin avec les disciples réunis.

29 - Pour rester avec eux.
La préposition μετὰ implique la réciprocité; comparativement  σὺν, signifie joint à, ensemble.

30 - Il dit la bénédiction . Et *[...] il leur faisait partager (προσεδίδου); prenant alors le pain de lui, leurs yeux s’ouvrirent.
[  Il dit la bénédiction et il rompit. Et il leur remit (ἐπεδίδου); or d’eux les yeux s’ouvrirent complètement]
Jésus prenait le temps de leur faire partager le pain (προσεδίδου, verbe à l’imparfait, un hapax). Il ne se contentait pas de le donner en le distribuant mais il invitait les disciples à saisir ce pain pour se rendre partie prenante de son geste  dans un acte de réciprocité et de commune union. En saisissant le pain dans les mains qui le leur tendaient,  les disciples ouvrirent enfin les yeux, et ils le reconnurent. L’accent n’était pas mis sur la fraction du pain, comme le tend à le souligner le Texte alexandrin, mais sur la façon qui était la sienne de le partager avec eux.

32 - Notre cœur n’avait-il pas été couvert ?
[Notre cœur n’était-il pas  brûlant en nous?]
Les disciples ne disaient pas avoir  été enflammés  par les paroles de Jésus, mais ils reconnaissaient que leur cœur - le lieu de l’intelligence et de la volonté dans toute la tradition biblique - avait été couvert ; un verbe au parfait de la voix passive pour une action qui avait  commencé  bien avant et se poursuivait dans le présent. (cf. 9,45 et 18,33).

- Comme il nous parlait en chemin! Comme il nous ouvrait les écritures!
Comme ne signifie pas ici lorsque, mais de quelle manière; il introduit une phrase exclamative . C'est bien ce qu'avait compris le traducteur latin avec  quomodo  et non pas dum  ou cum.

33 - Attristés;
 Emploi similaire en 2,48 pour Marie et Joseph qui, à la recherche de Jésus, avaient fait le même chemin qu'eux. (se reporter plus haut à l'article sur Oulammaus/Emmaus.)

34 - Disant. 
Le nominatif pluriel λέγοντες au lieu de l’ accusatif λέγοντας serait-il une erreur de scribe? Avec ce nominatif, Cléopas et son compagnon deviennent les sujets du participe disant ; ils auraient ainsi dit ensemble : “Vraiment s'est réveillé le Seigneur et il a été vu de Simon”. Cela laisserait supposer qu'ils avaient rencontré Simon sur le chemin du retour. De quel Simon était-il question?  Simon Pierre ? Cette apparition fut évoquée par Paul: 
“Il est apparu à Céphas,
puis aux Douze.
Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts.
Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.”  1Co15:7
Les deux compagnons ne pouvaient avoir rencontré Simon-Céphas/Pierre sur le chemin du retour puisqu’ ils trouvèrent réunis les Onze, un nombre, dont il faisait partie; sinon l'évangéliste aurait écrit  les Dix  comme en Ac 2,14D.  L’ accusatif λέγοντας est à préférer, laissant entrevoir dans le nominatif λέγοντες une erreur de copiste. Au quel cas les Apôtres, sachant grâce à Pierre que Jésus était vivant, le clamaient aux deux disciples qui arrivaient.

Qui était le compagnon de Cléopas ?
-  Se fondant sur  la notification de Paul dans l’épître aux Corinthiens(1Co15:7), la tradition y voyait Jacques, le frère de Jean dit Jacques le Majeur. Dans les représentations de la Cène d'Emmaüs apparaît parfois une coquille sur le vêtement ou le chapeau du compagnon de Cléopas qui passait pour Jacques le Majeur puisqu'il est au centre du culte de St Jacques de Compostelle. L'expression “pèlerins d'Emmaüs”, a été influencée par ce pèlerinage.
jacques emmaus
 Pourtant il était bien clair que ce ne pouvait être Jacques le Majeur, l'un des Apôtres, puisque à leur retour les deux compagnons trouvèrent réunis les Onze, c'est-à dire les Douze Apôtres moins Judas. En identifiant le compagnon de Cléopas à Jacques le Majeur, on ne tenait pas compte de cette précision. Lui substituer l'Apôtre Jacques fils d'Alphée dit Jacques le Mineur  revient au même. Il faut donc chercher ailleurs. Les auteurs de l'Antiquité se sont penchés sur ce problème:
Le récit, deux fois plus long que celui de l’apparition aux femmes ou bien aux Apôtres réunis, paraît relever du témoignage, et notamment sur ce qu’il en avait été de la mort de Jésus et des responsables impliqués. Les termes eux mêmes étaient connexes à ceux du Testimonium Flavianum.
Ce disciple était bien connu et aimé de Jésus pour être la première personne à qui il avait souhaité se montrer vivant. L'évangéliste  Luc ne donnait-il pas des éléments susceptibles de laisser percevoir le visage de cet énigmatique personnage qui sortant de Jérusalem ce soir là, souhaitait se démarquer des Onze?
À travers  les quatre références littéraires au patriarche Jacob  (24:2,10,13,23) se laisse profiler un autre Jacob, celui que Paul appelait “Jacques, le frère du Seigneur”. Jacques est l'appellation en français du nom hébreu Jacob. Une citation de l’Évangile aux Hébreux  dans les fragments gardés par Jérôme va dans le sens de cette identification: «“Et quand le Seigneur eut donné le tissu de lin au serviteur du prêtre, il vint à Jacob se manifestant à lui.  Jacob avait juré qu'il ne mangerait pas de pain depuis l’heure où il avait bu à la coupe du Seigneur jusqu'à ce qu'il le vît relevé de ce sommeil”.  Et aussi:  “Apportez une table et du pain!”  Et immédiatement après: fut apporté du pain qu’il rompit et bénit, le donnant à Jacob le juste en lui disant:  “Mon frère, mange ton pain  parce que le Fils de l'homme s’est relevé du  sommeil.”» Jérôme, Hommes Illustres II
Le titre “Fils de l’homme” , un titre si vite disparu  des écrits apostoliques, est un gage d’ancienneté.
Or, sous la plume de l’évangéliste Jean, “Fils de l’homme” se retrouve étroitement lié à Jacob : “Vous verrez le ciel s’ouvrir et les anges de Dieu monter et descendre au dessus du Fils de l’homme!”  C'était une allusion  au rêve de Jacob lorsqu’il s’endormit à Béthel. Cette parole était dite par Jésus devant un certain  Nathanaël (étymologie : don de Dieu), qui pouvait n’être qu’un prête nom pour ce vrai Israélite que Jésus disait être  sans ruse.

Trop jeune pour être l’un des Douze comme son frère Juda, mais prêtre comme lui, Jacques était néanmoins pressenti pour prendre la relève. Après la rencontre avec Jésus sur le chemin d'Oulammaus/Béthel,  il eut la force de revenir vers Jérusalem parmi les Apôtres. Une vraie conversion pour cet homme instruit  que de revenir vers des pêcheurs!

Le Compagnon de route de Cléopas

36 - * [et il leur dit: Paix à vous].
Addition issue de Jn 20,19,21,26, mais dont l’insertion est ici peu appropriée au regard de la réaction d’effroi qui suivit  chez les disciples.

37 -   Fantôme.
Une image plus parlante que le mot  esprit.

39 -Voyez...que c’est bien moi.
La place du pronom αὐτός  entre le sujet ἐγώ et le verbe εἰμι  relève de la tournure familière ; ce n'est pas celle du procès (Lc 22,70).

40 - *[Et disant cela il leur montra les mains et les pieds]
C’était là une réitération du v.39  et elle n’est pas dans le codex Bezæ. Elle avait pour objet de mettre l’accent sur les mains et les pieds qui, selon Jean, auraient gardé la trace des clous. Cependant, pour Luc, Jésus ne montrait pas ses plaies mais la réalité de son corps vivant. L’ajout de la phrase entre crochets dans le Texte Alexandrin visait donc à harmoniser les évangiles entre eux, mais sans introduire en Luc la trace des clous qui n’y était pas originellement.

44 -Tout ce qui est écrit dans la loi de Moïse, et *(les) Prophètes et Psaumes à mon sujet.
Si la “Loi de Moïse”, désignait les lois coutumières par opposition à la “Loi du Seigneur”  (la Torah), par contre, “La loi de Moïse, Prophètes et Psaumes”, constituait une expression consacrée, l' intitulé du corpus biblique (en hébreu: le Tanakh formé de la Torah, Néviim, Ketouvim).

46 - Ainsi qu’il est écrit : le Christ souffrir et se lever *[d’entre les morts] le troisième jour.
Comme en Lc 9,22 et 18,33 Jésus disait se lever après avoir été mis à mort. Lui qui avait remis son esprit entre les mains du Père, avait-il connu dans la mort le même état que tout humain? “D’entre les morts” apparaît comme un ajout à la parole initiale, qui a son origine dans la prédication apostolique (Ac3,15).
 
47 - Et être proclamé sur son Nom, repentance et libération des péchés.
Une nuance   avec  “et”  là où d' autres témoins scritpturaires ont la préposition εἰς, en vue de;  la prédication invite au repentir et  annonce le salut en Jésus.  
Les trois verbes du verset sont trois infinitifs qui ne sont pas commandés par  il faut ni par une quelconque autre expression. Ils peuvent correspondre à trois phrases exclamatives.

En direction de toutes les nations
ὡς devant ἐπὶ est explétif, indiquant la direction vers une destination avec un mouvement. La formule est plus littéraire qu’avec le simple εἰς. Elle n’intimait pas le commandement de se rendre dans toutes les nations mais d’annoncer la parole à leur intention.

49 - Et moi j'envoie la promesse *[du Père] de moi, sur vous.
Jésus allait envoyer sur ses disciples ce qu'il leur avait promis; en effet, il s'était engagé à leur donner la sagesse de la parole, sagessse de l'Esprit Saint (12,12, 21,15). En référant cette promesse au Père, par un ajout inspiré de Ac 1.4, s'inscrivait une dimension Trinitaire dans les propos de Jésus.
51- Et comme il les bénissait,  Il se distança d'eux
De même que Jésus s'était tenu (v.36) subitement au milieu des Apôtres, aussi soudainement il se tint en retrait d'eux. L'humilité même du Christ.
* [il se sépara d'eux et il était emporté au ciel; et eux s'étant prosternés devant lui].
Ce verset du texte alexandrin est une addition en harmonie avec le début des Actes
où le retirement de Jésus est présenté comme une ascension glorieuse (Ac 1, 10-11) .
Cette image qui n'est pas de style lucanien semble avoir été raccrochée tardivement au livre des Actes, jusqu'à rejaillir sur la finale de l'Évangile. Que Jésus soit apparu et se soit retiré le même jour c'était trop court pour être pris en considération dans l'annonce de sa Résurrection. Par contre quarante jours entre la Résurrection et l'Ascension constituaient  un temps suffisamment consistant et chargé de symbolique. De même que le temps du ministère de Jésus fut allongé de un à trois ans, de même le temps de ses apparitions a pu se voir prolonger de un à quarante jours.
L'image sur laquelle s'achevait l'évangile n'était pas l'ascension du Christ dans les nuées du ciel, mais celle de la bénédiction (Nb 6.24) accordée à ses Apôtres et à ses disciples rassemblés, et plus loin derrière eux à la ville de Jérusalem:
“Je te bénis et Je te garde. Je fais pour toi rayonner mon visage. Je te découvre ma face te prends en grâce et t'apporte la paix.”
Ainsi Jésus se séparait des siens dans l'acte sacerdotal par excellence qu'est celui de la bénédiction.