Commentaire de l'Évangile de Luc selon le codex Bezae Cantabrigiensis, chapitre ΧΧΙI





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La Pâque
Caravage







La Pâque, Luc XXII


2 - Les grands-prêtres et des scribes cherchaient comment ils le perdraient.
“Perdre” ou “détruire”est également en 6,11D, dans une annonce similaire ; dans les autres manuscrits a été préféré “supprimer”, “faire disparaître”, comme en Ac 26,10 où cela s’entend d’un acte accompli secrètement; or cela ne se justifie pas ici puisque les autorités souhaitaient livrer officiellement Jésus à l’autorité civile, pour ne pas avoir à se charger de l’affaire elles-mêmes. C’est pourquoi “perdre” convient mieux dans l’organisation du récit.
Ils cherchaient à le détruire (אֹבֵד en hébreu) depuis que leur conduite était mise en lumière par les paroles et les actes de Jésus lors de :

3 - Judas l’appelé Iscarioth étant du (ἐκ) nombre des (ἐκ) douze.

Le double ἐκ est étrange; serait-il le fait d’une erreur de scribe? A moins que le rédacteur n’ait voulu suggérer que Judas, à partir de ce moment , ne faisait plus partie du groupe des Douze ? Car selon LcD05 v 21-23, il est incertain que Judas ait participé au repas de la Pâque.
Iscarioth paraît traduire la forme du passif futur de l'hébreu סכר acheter. Judas “le Scarioth” devenait “Iscarioth” pour se laisser acheter. Il était appelé “l'acheteur” alors qu'il était du nombre des douze. (cf Lc 6:16). Mais cédant à la proposition des grands-prêtres qui lui proposèrent une rançon (cf v 6), de l'acheteur, il devenait “celui qui se laisse acheter”.
La personnalité de Judas

6 - Et ils ourdirent de lui donner de l’argent et il acquiesça.
L’emploi du verbe ὀμολογέω est plus ajusté au sens de la phrase que son synonyme ἐξομολογέω auquel le préfixe ἐκ confère le sens avouer, confesser qui ne convient pas ici.
Judas en se mettant d'accord avec les grands-prêtres, acquiesça au fait de se laisser acheter, selon ce qu'ils avaient ourdi; (c'est en effet le sens que Luc donnait à ce second verbe d'emploi rare cf. Ac 23,20).

agneau de la pâque7 - Vint le jour de la Pâque pour lequel il faut immoler la Pâque.
[TA: Le jour des Azymes en lequel il faut immoler la Pâque]
La pâque c'est le nom de l'agneau immolé qui est mangé dans un grand repas festif pendant la nuit du 15 nisan ; le jour qui se lève alors est chômé. Ce 15 nisan correspond au premier jour de la fête des Azymes qui, elle, dure sept jours. Au cours de la journée précédente, le 14 nisan, on enlève le levain des maisons. C'est pourquoi la fête qui commence le lendemain est appelée fête des pains a-zymes, ou sans levain. Le 14 nisan, la pâque, l'agneau, est immolé au Temple; rapporté au sein de la famille, il sera mangé le soir, le 15 nisan.
Luc a employé deux fois le mot pâque dans la même phrase et avec chaque fois un sens différent : le jour de la pâque c'est le jour de la fête, soit le 15 nisan. Quant à la pâque immolée, c'est l'agneau lui-même, l'agneau de la pâque (cf Lc 22.15).
Pour éviter la répétition du mot pâque les copistes du TA ont opéré des changements en se référant aux parallèles synoptiques jusqu'à introduire la même erreur de calendrier puisque le “jour des azymes” tombe le 15 nisan et l'immolation de la pâque le 14, la veille. Quant à ᾗ, un pronom au datif sans préposition, il signifie dans ce contexte“pour lequel”, l'agneau étant immolé en vue du jour de fête ; or la préposition ἐν fut insérée devant ᾗ , intégrant une notion de temps :“en lequel”.

10 - Il reprit alors,: voici qu'en entrant dans la ville, viendra à votre rencontre un homme portant une cruche d'eau; suivez-le dans la demeure où il s'introduit.

L'initiative de préparer la salle du repas de la Pâque venait de Jésus.
Arrivé à Jérusalem près de quinze jours auparavant, il s'était forcément préoccupé du lieu où, avec ses disciples, il vivrait son “eucharistie”; un agneau d'un an devait être choisi au shabbat dit “shabbat ha-gadol” qui précédait la Pâque et être sacrifié au temple le 14 nisan. La salle, quant à elle, demandait a être nettoyée de tout levain. C'est pourquoi Jésus avait du s'entendre avec un propriétaire de Jérusalem pour disposer d'une salle dans la ville ; en échange de cette hospitalité et selon la coutume, il laisserait au propriétaire la peau de l'agneau ; ensemble ils avaient prévu qu'un porteur d’eau serait à l'entrée de la ville pour guider les disciples jusqu'à la salle ; les paroles que ceux-ci auraient à prononcer serviraient de mot de passe, comme dans l'épisode de l'ânon. Et si Jésus avait agi ainsi en secret, c'était très vraisemblablement pour empêcher Judas de connaître à l'avance le lieu du repas de la Pâque et d'y préparer son arrestation. Quant au propriétaire de la salle, pourrait être avancé le nom de Joseph d'Arimathie, membre du Conseil des Anciens et qui allait redemander à Pilate le corps de Jésus pour l'ensevelir. Peut aussi être suggérée la maison de Marie mère de Jean-Marc cousin de Barnabé qui devint un lieu habituel de réunion (Actes 12:12).

12 - Une maison surélevée
Une maison élevée au-dessus du sol à plusieurs étages. Elle était tendue, soit de tentures, soit de tapis. En ce cas le repas de la Pâque s’y serait déroulé avec les convives étendus à même le sol.

14 - Il s’étendit et les Apôtres avec lui.
“Apôtres” pour Luc désignait, au-delà des Douze, les Soixante-Douze qui avaient été “envoyés en mission”(cf Lc 10.1-20). Avec Jésus ils pouvaient être plus que les treize fixés par l’iconographie.
Il s'étendit avec ἀνέπεσεν, signifiant tomber en arrière. Ne faut-il pas comprendre que les convives étaient à même le sol, étendus sur des tapis ?

16 - Plus du tout je ne mangerai d'elle jusqu’à ce qu'elle soit consommée, nouvelle dans la royauté de Dieu.
[jusqu’à ce qu'elle soit accomplie dans la royauté de Dieu ]
Consommer est un verbe rare dans le NT et ce festin dans le royaume allait être à l' image du Paradis, lorsque Dieu disait à Adam: “De tout arbre du jardin tu as envie de consommer, tu manges”. (Gn 2,16). La pâque dans la royauté de Dieu était présentée comme une réalité très concrète; le changement par “accomplir” visait à lui donner un caractère essentiellement spirituel.
Suivant le rituel, Jésus en ouvrant la célébration avait rendu grâce pour le jour de la fête, laissant entrevoir que la royauté de Dieu était sur le point de se manifester par une “pâque nouvelle”. Référence est à faire au dialogue qu'il eut avec Moïse et Élie sur la montagne à propos de “l'exode qu'il était sur le point d'accomplir à Jérusalem”(Lc 9,31), l'exode étant le terme consacré pour parler de la libération de l'esclavage d'Égypte conduite par Moïse. L'imminence de cette libération était à nouveau évoquée lors de la bénédiction sur la coupe d'introduction à la fête: “Prenez et partagez entre vous, car je vous dis: à partir de maintenant je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que vienne la Royauté de Dieu”. C'est alors qu' il rompit le pain et le donna à ses disciples avec ces mots: “Ceci est mon Corps”. Jésus s'offrait sous le pain azyme, pain sans levain, icône de son humanité partagée sans arrière pensée ni hypocrisie (ce que symboliserait le levain), pour une libération à la fois individuelle et collective. A chacun d'y prendre part en communiant sans arrière pensée. Ayant refusé de changer les pierres en pain, il changeait le pain en son corps pour transformer de l'intérieur les cœurs de pierre en cœurs de chair.

19a - Ceci est mon corps.[19b-20]
[19b donné pour vous; faites-cela en mémoire de moi. 20 - et la coupe de même après avoir dîné, disant: cette coupe, la nouvelle alliance en mon sang répandu pour vous ].
Westcott et Hort avaient inscrit les versets 19b et 20 non dans le Textus Receptus mais dans ses variantes, considérant que le texte court de la tradition occidentale, (codex Bezae et Vetus Latina), présentaient la leçon originelle.
En dehors d'eux, il n’est pas d’auteur, se penchant sur le problème posé, qui n’ait cherché à exposer les motifs qui auraient conduit un scribe à supprimer ces versets 19b et 20 tant leur absence étonne.
Pourtant:
Ainsi la parole originelle “ceci est mon corps” n'était pas accompagnée de l'ordre de prendre et de manger des parallèles synoptiques. Très brève elle laissait les apôtres disposer de Lui.
développement.

21 - La main de celui qui me livre * sur la table.
[ * avec moi sur la table]

Par cette phrase très brève Jésus s'adressait-il à mots couverts à Judas, l’invitant une ultime fois - alors qu’il venait de lui donner son Corps - à renoncer à son forfait ? Parole succincte, voire obscure qui sans le dénoncer aux autres, cherchait à le mettre en garde.
Or, “sur la table”  est une expression très courante désigant le comptoir des changeurs, la banque (cf. Lc 19.23) ; aussi l’avertissement pouvait détenir une allusion à la rançon que Judas allait toucher pour son forfait auprès des autorités du temple.
Et si Judas ne s'était pas présenté au repas pascal se rendant directement auprès des grands prêtres toucher la rançon ? Jésus se serait alors exclamé de ce qu'il était en train de faire. La phrase qui lui fait suite pourrait confirmer cette lecture.

L’ajout de “avec moi” sur la table, est venu briser cette possibilité pour orienter le récit en fonction des parallèles synoptiques postulant la présence effective de l'apôtre que Jésus aurait, devant tous, désigné à son geste: “Celui qui plonge la main avec moi dans le plat, c’est lui qui va me livrer”. Mais la main de Judas était-elle “avec” Jésus sur la table ? N’était-elle pas bien  plutôt “contre” lui ?
Toutefois prêter à Jésus une dénonciation publique ne satisfaisait pas Matthieu qui rajouta cette parole de Judas: “Est-ce moi Rabbi? - il lui dit: tu l’as dit.” Judas s’était ainsi dénoncé lui-même. Pour sa part l’évangéliste Jean se contentait d’une parole échangée avec le disciple bien-aimé (Jn 13.26), suite à la question de Pierre, tant une dénonciation faite en public ne pouvait être prêtée à Jésus.

22 - Le Fils de l'humain, selon ce qu’il s’est fixé, marche. Seulement oï à celui * par qui il est livré! D05 Itde Sysc
[*l’humain]

τὸ ὡρισμένον, littéralement: ce qui est placé sur l’horizon, un participe parfait à la voix moyenne ou passive pouvant se lire de deux manières :
- à la voix moyenne (aucun agent n'étant indiqué), c'est ce que le Fils de l’homme s’était fixé à lui-même en fidélité à ce qu’il avait exposé en 13:33 et à l’engagement pris lors des annonces de sa Passion.
- à la voix passive, ce qui a été déterminé, c'est ce par quoi un autre le tenait lié (dans la LXX ὀρίζω traduit l'hébreu אָסַר , lier ) et à propos duquel Jésus ajoutait :
Oï à celui (ἐκείνῳ) par qui il est livré : De qui parlait Jésus ? De Judas ont pensé les copistes du TA en précisant“cet humain”. Mais Jésus parlait-il d'un humain ? Ne visait-il pas bien davantage celui qui n'a pas de nom (cf Lc 12.5) et qui se fait appeler le diable ou satan ? Ainsi ne parlait-il pas directement de Judas, mais de celui qui était entré en lui (cf.22.3). En définitive ce verset 22.22 de Luc dans le codex Bezæ invite à remettre en cause la présence effective de Judas au repas de la Pâque qui avait réuni Jésus et ses apôtres.

23- Qui donc * pourrait être sur le point de commettre cela ?
[*d'entre eux]

Les Apôtres n’imaginaient guère qu’un des leurs s’apprêtait à trahir ; leur interrogation pouvait se porter sur l'un d'entre eux mais bien plus encore sur un absent ou quelqu’un d’extérieur à leur groupe ; l’insertion “d’entre eux” vient éliminer ces deux possibilités pour focaliser l'attention sur les seuls Douze réunis ce soir là selon les parallèles synoptiques.

Or la formulation des versets 21, 22 et 23 en D05 pose la question de la présence effective de Judas au repas eucharistique.

L'apôtre Jude, par Van Dyck
24 - Or advint aussi une rivalité parmi eux à savoir : Qui pourrait être plus grand ?
[TA: une rivalité entre eux à savoir le quel d’eux pense être plus grand?]
“Plus grand” : ce comparatif attribut est à entendre soit plus grand que les autres, soit le plus grand de tous. L’interrogation des Apôtres venait d’une rivalité liée à l’annonce faite par Jésus. Après s’être demandés qui pouvait envisager de trahir, ils se seraient sondés les uns les autres pour savoir si l’un d’entre eux, s’estimant supérieur, pensait dominer sur les autres. L’un d’eux, Jude avait pour frère Jacques, vraisemblablement présent ce soir là ; aussi “qui pourrait être plus grand” comme en 9:28 pouvait exprimer la rivalité des Douze à son égard.

26 - Le plus grand parmi vous qu’il devienne comme * plus jeune, et le gouvernant comme le serviteur, plutôt que comme l’attablé. - 27 - Car moi au milieu de vous je suis venu non comme l’attablé mais comme celui qui sert. Aussi vous, croissez dans mon service comme celui qui sert, 28 - les persévérants avec moi dans mes épreuves.
[TA: le plus grand parmi vous qu’il devienne comme le plus jeune, et le gouvernant comme le serviteur. 27 - Lequel en effet est plus grand: celui qui est attablé ou celui qui sert? N’est-ce pas l’attablé?Or moi au milieu de vous je suis comme celui qui sert. Vous alors, 28 Les persévérants avec moi dans mes épreuves... ].
Jésus présentait sa venue (son ministère tout entier) comme un service (diakonie), non d’esclave mais de personne libre. Il invitait ses apôtres à partager ce ministère de la même manière que lui, en assumant le service. Mais, selon le codex Bezæ il n’établissait pas une comparaison avec l’attitude de serviteur qu’il aurait pu, lui, avoir ce jour là au cours du repas. La refonte du v.27 “moi au milieu de vous je suis comme celui qui sert”, est influencée de l’évangéliste Jean (Jn13,4-14) qui présentait Jésus lavant les pieds des disciples.
Ces paroles valorisant la diakonie étaient aussi dites en direction de Judas qui exerçait l’intendance, la diakonie du groupe (Ac 1:17)

29- le Père [de moi].
Absence du possessif devant le nom Père, cf 9,26.

30 - Et que vous vous asseyiez sur douze trônes.
[Et vous siégerez sur des trônes]
La phrase avec le subjonctif exprimait le souhait de Jésus pour ses apôtres plutôt qu'une promesse formelle . La précision chiffrée, “douze trônes”, qui est aussi en Mt 19.28, a pu inciter Pierre à décider du remplacement de Judas.

32 - Or toi, retournes-toi et affermis tes frères!
[ T’étant retourné, affermis tes frères]
Les verbes sont à l’impératif aoriste, pour un commandement qui n'était pas à vivre plus tard, une fois retourné, mais dès ce moment là.


Le coq princier par Qunce Zeng
34 - A toi je dis: Pierre! Ne chantera pas aujourd’hui le coq, jusqu’à ce que trois fois, moi, tu aies nié me connaître.
[À toi, je dis, Pierre, ne chantera pas aujourd’hui le coq jusqu’à trois fois, moi, tu aies nié me connaître.]

Pierre! un vocatif qui résonnait en dénonçant le cœur de pierre. Quand Jésus donna-t-il ce surnom à Simon? Toujours est-il qu’en cette occasion il prenait un relief particulier...
Le chant du coq n’allait pas s’entendre avant le troisième reniement de Pierre, c’est-à-dire vers cinq heures du matin. La disparition dans le TA de “ce que” permettait de rattacher les trois fois, soit au chant du coq, soit au reniement de Pierre. Cette hésitation a reçu un développement un peu confus en Marc où Pierre aurait entendu le coq chanter deux fois (voire trois!) avant de prendre conscience qu’il était en train de renier !
Or le fait de prédire à Pierre qu'il le renierait au chant du coq ne trouve de sens réel qu’en Luc (cf v 54 sq).

36 - Celui qui a une bourse, il l’emportera..et il achètera une épée!
[Celui qui a une bourse qu’il l'emporte...et qu'il achète une épée!]
Le verbe est au futur car Jésus n’avait pas donné ordre aux disciples de se munir d’une bourse ou d’une épée, mais par une phrase quelque peu énigmatique il avait annoncé la situation qui se préparait et le contexte de violence dans lequel cela allait se jouer. La phrase a été reformulée à l’impératif à la manière dont les apôtres l’avaient comprise puisqu'ils se saisirent d'une épée.

37 - Même avec les sans loi il a été compté.
[avec des sans loi..]
Jésus actualisait le v.12 du chapitre 53 d'Isaïe, que la Septante avait ainsi rendu: “et parmi les sans loi, il a été compté”. Il n’acceptait pas seulement d’être compté au nombre des pécheurs, mais “avec” eux.
Dans le codex Bezæ, l’article défini étend cette présence de Jésus, non plus à quelques pécheurs, mais à l’ensemble des humains pécheurs.

41 - Lui alors s'éloigna d'eux.
[ s’arracha ]
S’arracher insiste sur la force des sentiments éprouvés devant l’imminence de la Passion.

42 - Père non point ma volonté, mais la tienne qu’elle advienne: si Tu veux, emporte cette coupe loin de moi!
Le Texte Alexandrin offre la prière dans un ordre inversé. Or selon D05, Jésus était tourné vers le Père dont les répercussions de la Passion sur Lui étaient infinies. Jésus renonçait à l'héroïsme qu'il s'imposait pour ne pas imposer sa souffrance au Père qui pouvait ardemment désirer ne pas voir souffrir son Fils.
Était-il du désir du Père d'immoler le Fils?
Cette prière dit clairement : non !
Ce n’est point parce que Jésus s’était engagé à ressusciter (9:22;18:33; 24:46) que sa mise à mort par les hommes relevait d’un dessein de Dieu sur lui. Pourtant c'est cette lecture des événements qui, synthétisée par Pierre (Ac 2:23), fut conceptualisée par l’auteur de l’épître aux Hébreux et assumée par Paul; elle gagna la communauté des croyants. C'est pourquoi la prière de Jésus au mont des oliviers fut inversée comme elle l’avait été dans les parallèles synoptiques, valorisant la subordination du Christ au Père:
Père si tu veux emporte cette coupe loin de moi; seulement non pas ma volonté, mais la tienne qu'elle advienne!”

43 - Or lui apparut un ange depuis le ciel, le fortifiant. 44 - Et étant en lutte, il priait avec plus de vigueur; or sa sueur devint comme des caillots de sang tombant sur la terre.
Ces deux versets lus, entre autres, dans le codex Bezæ sont néanmoins absents des manuscrits auxquels se réfère généralement le texte consensuel. Celui-ci les a intégrés, considérant qu’ils avaient été supprimés du texte originel.

45 - Il vint sur les disciples;
[vers]
Venir sur, d’emploi moins fréquent que venir vers, indique l’approche du lieu sur lequel on se rend avec une idée de brusquerie et de soudaineté conjuguées. Jésus “tomba” sur ses disciples; la lune s’étant couchée, il faisait nuit noire . Et ceux qui en profitèrent pour venir l’arrêter arrivèrent sur lui avec soudaineté et non sans brutalité.

Arrestation du Christ ; Caravaggio, 1604, Dublin.


47 - L’appelé Judas Iscarioth - un des Douze!
[Le dénommé Judas - un des Douze].
Judas qui fut “scarioth”, ou l’économe du groupe, fut ensuite appelé “iscarioth”, ou celui qui se laisse acheter (cf. v3).

Il s'approcha pour l'embrasser
Paraphrase de Gn 27:27 où Jacob embrassait son père aveugle en tentant de se faire passer pour Esaü. Les rappels de l'histoire de Jacob abondent dans ces derniers chapitres.

Car il leur avait donné ce signe: celui que j’embrasserai, c’est lui!
Une phrase présente dans une grande partie des manuscrits comme dans les parallèles synoptiques. Il n’est pas certain que tous ceux de la foule nombreuse aient su d'avance quelle personne allait être arrêtée. Le baiser servait alors à désigner l'inculpé. Sur le sens du signe voir v.48

48  Alors Jésus dit à Judas : Par un baiser tu livres le Fils de l'homme!

Le signe de l'amitié entre hommes devenait celui de la trahison; et pas n'importe quelle trahison ; la première fois que Jésus s'était servi du titre Fils de l'homme, c'était à l'occasion de la guérison et du pardon des péchés d'un paralytique. Il révélait ainsi la miséricorde divine à travers son humanité. Et c'est cela que Judas foulait au pied suivant la prédiction du prêtre Syméon:“Voici, celui-ci est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et pour un signe contredit. Luc 2.34.


51 Étendant la main, il le toucha, et son organe auditif fut rétabli.
[Et lui touchant l’oreille, il le guérit]
Le disciple avait enlevé d’un coup d’épée un morceau de l’oreille droite; après avoir été touché par Jésus, l’organe de l’audition ne cessait pas de fonctionner. L'oreille droite est celle de l'esclave qui, à la gauche de son maître, est toujours prêt à obtempérer sur un mot de ses lèvres.

52 Il dit alors à ceux qui étaient arrivés sur lui grands-prêtres, stratèges du peuple et anciens.
[du temple]
στρατηγοὺς τοῦ λαοῦ, les stratèges du peuple ; le stratège est un capitaine ou un commandant d'armée. Il y avait un commandant du temple selon Ac 5.24. Mais au pluriel ? N'y avait-il pas à l'intérieur du peuple des “chefs” susceptibles de le diriger au quotidien ? Pourquoi les autorités s'étaient-elles déplacées en personne ? Peut-être pour s'assurer que Judas irait jusqu'au bout et ne renoncerait pas au dernier moment.
Que ces différentes autorités se soient déplacées ensemble, de nuit, au mont des oliviers, n'a pas été retenu des parallèles synoptiques. Selon eux c'est une foule armée d'épées et de bâtons qui, à la demande des autorités, aurait procédé à l'arrestation.

53 - l’heure et pouvoir : l’obscurité
[L’heure et le pouvoir des ténèbres]
Trois nominatifs successifs. Au-delà du sens symbolique mis en relief par ceux qui procédèrent à une nouvelle formulation de la phrase l'heure et l'obscurité correspondaient à une phase nocturne, les autorités du Temple ayant attendu le coucher de la lune pour arriver sur lui dans l’obscurité. La première pleine-lune de printemps, en l’année 30 à Jérusalem s’était couchée à 3h16’, trois heures avant le début du crépuscule à 5h18’ annoncé par le chant du coq.

54 - Pierre le suivait...
57 - Or il le renia.

[Pierre suivait...57 - Or il renia]
C’était bien Jésus lui-même que suivait Pierre, et c’est pourquoi il vint dans la cour près du feu. Et c’est encore lui que Pierre renia trois fois, en sa présence!

La disparition du pronom dans une grande partie des manuscrits est-elle fortuite? Elle tend à rendre les choses plus vagues. D’après les autres évangélistes, Jésus n’était pas dans la cour avec Pierre puisqu’il subissait alors un interrogatoire.

Selon Luc, en entendant le coq chanter, Pierre n’aurait pas dû se contenter de se souvenir de la prédiction mais, au regard de Jésus plongeant en lui, il aurait dû se retourner, se convertir, et, au lieu de fuir en larmoyant, revenir sur son reniement. Il n’en fut rien, et c’est là essentiellement que fut la faiblesse de Pierre. Un aspect occulté dans les parallèles.

58 Il reprit alors: “homme, je ne suis pas”.
Une phrase à double sens en hébreu et en français qui n'ont pas le vocatif du grec.

60 - Aussitôt, comme il parlait encore, chanta un coq
παραχρῆμα, aussitôt : cet adverbe accompagne les signes de la miséricorde divine; celle-ci s’était manifestée, en tout premier lieu, par la bouche de Zacharie lors de la circoncision de son fils (cf Lc 1.64).
Le chant du coq avait donc été donné à Pierre comme un signe l’invitant à la conversion, non point plus tard mais à l’instant même; or au lieu de revenir sur son reniement, il sortit pour pleurer.

66 - Lorsqu’il fit jour... ils le firent comparaître dans leur sanhédrin.
A la pleine lune de printemps en l’année 30, le soleil se levait vers six heures à Jérusalem. A la première heure du jour, était offert au temple le premier sacrifice, et les juges y débutaient leur réunion quotidienne (Traité Sanhédrin, I,4,6).
Sanhédrin désigne ici et avec justesse le lieu de réunion du conseil. Ce n'est qu'après 70 que le terme a officiellement désigné l'assemblée elle-même.

67 - Toi, es-tu le Christ ?
[si toi tu es le Christ, dis le nous!]
Il s’agissait d’une question, comme en Mc 14,61, non d’une adjuration comme en Mt 26,63, ni d’un ordre qui lui aurait été intimé de dire son identité, comme cela a été rendu dans les autres manuscrits de Luc. Selon Lévitique 21:10, le “Christ” c’était le grand-prêtre oint de l’onction. Selon 1Samuel 2.10, c'était le roi souverain choisi par Dieu.

68 -Si je vous interrogeais, vous ne me répondriez pas ni ne me relâcheriez.
Cette leçon longue présente dans la majorité des manuscrits n’a pas été retenue de l’édition standard (NA27) mais du Textus Receptus de Wescott&Hort. Elle exprime le souhait d'être relâché.

Fils de l'homme, Fils de Dieu,
icône du monastère Ste Catherine du Mont Sinaï, VIs
69 - Désormais le Fils de l'homme siégera à la droite de la puissance de Dieu.
Siéger c'est exercer le rôle d'autorité; ce n'est pas être “assis” mais au contraire constituer le “bras droit” de Dieu. Le Fils de l'homme est le titre que Jésus s'est donné à lui-même de manière continue tout au long de son ministère.
En d'autres mots, à travers le Fils, l'humanité en tant que telle siégerait désormais à la droite de la puissance divine.

70 a- Mais tous dirent: “Toi * tu es le Fils de Dieu?
[Toi donc tu es le Fils de Dieu!]
Fils de Dieu est apparenté à l'un des titres impériaux. Auguste ayant été divinisé, à sa mort son fils adoptif fut salué “Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus, Pontifex Maximus” (Tibère César, Auguste Fils du Divin Auguste, Grand Pontife); ainsi revêtu de l’autorité de son père divinisé, Tibère exerçait comme Empereur et comme Grand Prêtre.
A travers ce titre Fils de Dieu, les membres du Sanhédrin auraient demandé à Jésus s’il prétendait exercer ce pouvoir suprême, tant politique que religieux. Leur question était une réplique à la parole que venait de prononcer Jésus : “Désormais le Fils de l'homme siégera à la droite de la puissance de Dieu.” Mais n'y avait-il pas malentendu? Car Jésus ne parlait pas de lui-même comme “Fils de Dieu” mais comme “Fils de l’homme”, affirmant qu’en lui, désormais l’humanité siégerait à la droite de Dieu.
S'il y eut méprise de leur part, celle-ci fut masquée par l’ajout d’un “donc” qui inscrivait une continuité entre la parole de Jésus et la leur.
À la question s'il était le Christ, Jésus n'avait répondu qu'indirectement. Pourquoi leur donnerait-il une réponse directe à son identité de Fils de Dieu, un titre qu'il ne s'était jamais donné à lui-même ?

70b- Lui leur dit: “Vous vous dites que : Je Suis”

Avec ἐγώ εἰμι, ego eimi, la réponse de Jésus peut se comprendre “vous, vous dites que c'est moi”, Jésus laissant ses interlocuteurs juges de leurs paroles, le dialogue n'étant guère différent, à première vue, de l'interrogatoire qui se déroulait ensuite devant Pilate:
- “Es tu le Roi des Juifs?
- Συ λέγεις: “toi tu dis” = c’est toi qui le dis, tu es responsable de tes propos.
Mais comment devant une “demi-réponse”, le Sanhédrin tirait-il argument pour le mener devant l’autorité romaine? Et comment au moment crucial Jésus laissait-il ses interlocuteurs parler sans qu'il ait lui-même à se prononcer ? En fait si la réponse était similaire à celle de son interrogatoire par Pilate on devrait lire ὑμεῖς λέγετε, vous vous le dites ; mais ce n'est pas le cas.

En référence à 1Ch 21:17, ἐγώ εἰμι se comprend “oui c'est moi ”.  En répondant “vous, vous le dites : oui c'est bien moi”, Jésus donnait son plein as­sen­ti­ment à l’af­fir­ma­tion im­pli­quée dans la ques­tion et la faisait sienne. C'est pourquoi les grands prêtres le menèrent devant Pilate pour raisons politiques : prétention royale, détournement du peuple par ses enseignements en Judée, révolte contre l'imposition.

En fait,  ἐγώ εἰμι est la traduction de l'hébreu אני הוא , ani hu ( אני est le pronom de la première personne, Je ou Moi, et  הוא celui de la troisième, Il ou Lui), l'expression signifiant littéralement “Moi Lui”, notamment en référence à Dt 32:39 où, par la bouche de Moïse, Dieu parle ainsi de lui-même :
“Voyez maintenant que Moi, Moi Lui (אֲנִי אֲנִי הוּא ) et aucun dieu debout devant moi.”
אֲנִי הוּא est à lire de אֲנִי יהוה , le pronom הוּא étant un substitut du tétragramme יהוה.
L'expression אֲנִי הוּא fut reprise jusqu'à dix sept fois par Isaïe, dont six alors que le Seigneur s'adressait à Israël à la première personne dans les chants du Serviteur:

La conjonction כִּי / ὅτι est un «oui» dans la traduction d'A Chouraqui, qui ne la lisait pas tant comme un élément de coordination entre les phrases, que comme un renforcement de l'affirmation qui suivait.

 
אֲנִי־הֽוּא הֹושִׁיעָה נָּא , Ani Hu Hoshiah_na, (LXX : ὦ κύριε σῶσον)  était l'invocation du Ps 118.25  “de grâce Seigneur sauve ” prononcée par les prêtres qui s'élevaient à la dignité des fils de Dieu lors de la procession autour de l'autel à la fête de Soukkôt (TJ, Mishnah Sukkah 4.5); אֲנִי־הֽוּא. Dans ce verset du psaume אֲנִי הוּא a été traduit dans la Septante par Κύριε, Seigneur au lieu de l'attendu ἐγώ εἰμι, preuve que אֲנִי הוּא  était compris comme un substitut du Nom divin.
C'est en s'adressant à des grands-prêtres , nombreux dans le Sanhédrin, qu'à leur interrogation
“Toi tu es le Fils de Dieu?,
Jésus répondit :
Vous vous dites que :“
אני הוא signifiant “vous vous dites que Moi יהוה
Dans le respect de leur sacerdoce et avec une sensibilité propice à les interpeller,  Jésus donnait aux grands prêtres d'entendre, à travers le rituel liturgique, l'énoncé de son identité.
71 - Ils dirent alors: “En quoi encore avons-nous besoin de témoins? en effet nous avons entendu de sa bouche!”
[En quoi avons-nous encore besoin de témoignage?]
Les membres du Sanhédrin, ayant entendu une parole prononcée par Jésus, devenaient eux-mêmes témoins pour engager un procès. Le choix du terme “témoins” dans le codex Bezae est approprié au contexte (car s’ils avaient considéré que c'était un “témoignage” au sens même où l’entendait la Torah, ils ne l’auraient pas mené devant Pilate).
Mais qu'avaient-ils donc ouï de sa bouche ? À la fête de Soukkôt ces grands prêtres reprenaient comme en refrain la parole du psaume  Ani Hu Hoshiah_na et ils saisissaient qu'à travers “אני הוא”, substitut de “אני יהוה” Jésus énonçait sont identité profonde.
Selon le traité Sanhédrin 56a l'énonciation du tétragramme était blasphématoire dans la mesure où elle visait une malédiction du Nom. Si un subsitut était employé à la place du tétragramme, la condamnation n'était pas la peine de mort mais une mise en garde, voire une relégation. En disant “אני הוא”, Jésus s'était servi d'un substitut du tétragramme de manière à ne pas prononcer celui-ci ; il rappelait que ce substitut était prononcé au sein du service liturgique par les prêtres, et il énonçait son identité à travers leur rituel. Son intention n'était pas blasphématoire.
Cependant, dans un mouvement unanime, les autorités religieuses ont voulu voir dans sa réponse une offense, s'en servant de prétexte pour le mener à sa perte.

Marc, dans son parallèle (14.62) a accentué la dramaturgie du procès religieux en prêtant à Jésus d'avoir blasphémé, déclenchant une vive réaction chez ses accusateurs et leur fournissant une raison juridique pour réclamer sa mort.