Commentaire de l'Évangile de Matthieu selon le codex Bezæ Cantabrigiensis, chapitre 18







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Il vint vers lui-même;
[Il dit en lui-même]
Expression identique en15,17 pour ce prodigue recouvrant sa dignité de fils. Peu usitée, elle ne décrit pas le retournement intérieur - Luc utilisant pour cela ἐπιστρέφω, se retourner. Le juge de la parabole racontée par Jésus, s'en voulant de ne pas remplir son rôle, décidait de rendre justice à la veuve importune; en allant vers lui-même, il n'agissait pas par repentir, mais pour l'honneur de sa charge . Aller vers soi-même était l'appel lancé par Dieu à Abraham (Gn 12,1 selon l'hébreu ler lera mais qui n'a pas été répercuté dans le grec de la Septante).

5 Afin que, venant à la fin, elle ne me poche pas les yeux !
Une expression tendant à signifier : qu'elle ne m'empêche pas de dormir

6 - ses élus, eux qui crient nuit et jour et il patiente parmi eux.
[ ses élus eux qui crient jour et nuit et il patiente sur eux]
- Crier rappelle la prophétie de Is 40,3 citée à propos de Jean le Baptiste, la voix de celui qui crie dans le désert. Ici, il s'agit du cri des plaigants (à l'image de la veuve, 18,4-5); le cri en lui même était prière.
Nuit et jour : l'ordre des mots suit ici le décompte hébraïque des heures qui part d'un coucher de soleil à l'autre. L'inversion jour et nuit, dans l'ensemble des autres témoins, serait à mettre au compte d'une influence plus tardive de la pensée grecque ou romaine.
Il patiente parmi eux : Dieu est dit patientant - un verbe qui recouvre l'expression hébraïque bien connue: long, ou lent à la colère (Ex 34,6). Parmi ses élus, Dieu patiente avec eux.

10 - un pharisien et un collecteur de taxes
[l'un pharisien et l'autre collecteur de taxes].
L'enjeu n'était pas pour Jésus d'opposer formellement l'un à l'autre, un juste, à un autre qui serait injuste; ne cherchait-il pas davantage, à travers un contraste, à montrer ce qui touchait la miséricorde divine? les nuances du codex Bezae atténuent le caractère caricatural du parallèle proposé entre les deux hommes,

11 -Le pharisien se tenant selon lui-même, priait ainsi:
[le pharisien se tenant face à lui-même priait ainsi:]
Ecrire qu'il se tenait selon lui-même, c'était laisser entendre qu'il priait en bon pharisien qu'il était; en tant que pharisien, il instaurait entre lui et les autres cette séparation valorisée dans la secte à laquelle il appartenait.

  12 -Deux fois la semaine
Sabbat au singulier englobe les sept jours de la semaine comme on peut le lire dans l'introduction des Psaumes 23, 37, 47, 91, 92, 93 de la Septante selon le manuscrit Alexandrinus. Le pluriel sabbatwn aux psaumes 23 et 93 dans quelques manuscrits, apparait comme une corruption.

14 -Celui-ci descendit justifié bien plus que ce pharisien là!
[Celui-ci descendit justifié vers sa maison par rapport à ce pharisien là!]
Une pointe qui n'est pas négligeable, car elle laisse bien entendre que le pharisien, un ascète et un homme de prière, avait été justifié, au moins partiellement!

16 -Laissez les petits enfants venir à moi et que vous ne ne les empêchiez pas, car d'eux est la royauté de Dieu.
L'appartenance est dite au génitif (être de quelqu'un, à la différence de la destination, être à ou pour quelqu'un avec le datif); ainsi la royauté de Dieu se fait propriété des enfants à tel point qu'elle devient partie d'eux-mêmes. Il en va de façon semblable avec la première des béatitudes : heureux les pauvres, car vôtre est la royauté de Dieu (6,20)


17 - Celui qui n'accueillera pas la royauté de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.
La royauté de Dieu qui se fait propriété des pauvres et des enfants au point de devenir partie d'eux-mêmes est à accueillir comme un enfant. Mais il convient de se poser la question : qui est comme un enfant? la Royauté de Dieu ! 

19 sinon un, Dieu.
Sur l'expression et ses emplois chez les synoptiques, cf Mc 2.7,

20 -Or Il dit : "lesquels ? " Jésus dit alors: " cela. tu ne commettras pas l'adultère,tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage; honore ton père et la mère".
[Tu sais les commandements: ne commets pas l'adultère, ne tue pas, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage,honore ton père et ta mère]
L'interdit de l'adultère vient avant celui du meurtre. Jésus innovait-il?
- Dans le Décalogue en Ex 20:13 et Dt 5,17, selon le texte hébreu, l'interdit du meurtre est en première position et le manuscrit 4 Q 158 confirme cet ordre.
- Par contre en grec le copiste du codex Vaticanus (B) a reporté l'interdit du meurtre après l'adultère en Dt 5,17 ; après le vol en Ex 20:13.(B).
- Philon lui-même plaçait l'adultère en premier (Décalogue 51,121,168,170).


- Le papyrus de la collection Nash ci-dessus avec le shm'a et le décalogue en hébreu remontant au second siècle donne ce même ordre (v 18).
- C'est l'ordre adopté par Jacques (2:11) et par Paul (Romains 13:9).
- Matthieu a restitué l'ordre initial du texte hébreu et les scribes l'ont ensuite répercuté dans l'évangile de Marc (B). La formulation avec le futur suit la Septante selon l'ordonnancement des verbes en Dt 5,17-20, tandis que les copistes ont opté pour le subjonctif aoriste comme en Marc (Mc10,19).

24 - Comment de manière chagrine, ceux ayant de la fortune, entreront-ils dans la royauté de Dieu?
La formulation avec comment est interrogative; l'adverbe signifiant "de manière chagrine" ou "avec amertume" peut être associé à "envahi de tristesse", adjectif décrivant le jeune homme riche au v.23. La perte des biens engendre une tristesse qui rendrait impossible l'entrée dans la royauté de Dieu, s'il n'y avait la parole du v.27.

27 -Ce qui est impossible auprès des humains, est possible auprès de Dieu.
La préposition para est suivie du datif pour indiquer la proximité (de même qu'en 2,52). Une nuance qu'a su rendre le latin avec in ...apud = dans...chez . C'est dans la proximité de Dieu qu'il devient possible sans amertume ni tristesse de se dépouiller de ses biens (sur para suivi du génitif, cf. note sur 1,37).

29 -Il n'y a personne qui n'ait laissé des maisons, ou des parents, ou des frères, ou des sœurs, ou une femme ou des enfants en ce temps-ci à cause de la royauté de Dieu, qui n'obtienne le septuple en ce temps-ci et dans l'ère à venir une vie éternelle.
[Il n'y a personne qui n'ait laissé une maison, ou une femme ou des frères, ou des parents, ou des enfants à cause de la royauté de Dieu, qu'il n'obtienne plusieurs fois autant en ce temps-ci et dans l'ère à venir la vie éternelle]
Les similitudes avec les parallèles Mc 10,30 ou Mt 19,29 n'indiquent pas une interpolation, car plusieurs manuscrits suivent ici le codex de Bèze qui prend en compte, non seulement les soeurs mais aussi la femme. Un point qui n'a pas fait l'unanimité puisque Marc et Matthieu ont soustrait cette dernière de leur liste. Si obtenir quatre fois plus est préconisé par la Loi dans l'ordre humain (Ex21,37), sept fois plus a trait à la rétribution dans l'ordre spirituel. Ce sept fois autant , que le disciple est susceptible de recevoir dès ce monde pour avoir tout quitté, constitue les prémices de la vie éternelle.

34 - Or ils ne firent en rien le rapprochement de ces choses, mais la parole était cachée d'eux.
[Et ils ne firent en rien le rapprochement de ces choses, et cette parole là était cachée d'eux]
Quel rapprochement les Douze ne surent-ils faire? Celui des écrits prophétiques annonçant que le Christ souffrirait (v.31)? Cet aspect de la Parole leur demeurait caché (verbe au parfait, comme en 9,45 puis 24,32). Serait-ce que l'enseignement donné sur les Ecritures par des générations de légistes (11,52) empêchait d'entrer dans une vraie connaissance? Ou bien était-ce Jésus qui continuait à s'exprimer de manière volontairement obscure? (cf 8,10). Avec sa Résurrection, il commença à leur interpréter les Ecritures (24,27), ouvrant leur intelligence pour qu'ils fassent le rapprochement entre les paroles et les événements vécus (24,45).

37 - Le Nazarénien.
[le Nazôréen]
Jésus était appelé pour la première fois par des disciples le Nazarénien (puis une seconde fois en 24,19). En conséquence de quoi, ou suite à cela, l'aveugle de Jéricho décernait à Jésus, également pour la première fois dans cet évangile, le titre Fils de David, de couleur plutôt politique (cf. note sur 20,41). La phonétique NazwraioV choisie dans les autres manuscrits semble s'être répandue plus tardivement. On y retrouverait "la forte parenté usuellement admise entre Nazoréens (nosrim) et le surgeon (neser) issu de la souche de Jessé, le père de David (Is 11,1). Les jeux observés sur l'emploi du terme indiquent donc des traces de débats autour de la filiation davidique de Jésus, et surtout de sa signification, où la dimension nazoréenne est atténuée au maximum". Etienne Nodet et J. Taylor, Essai sur les origines du Christianisme, Cerf 1998,p258.-259
Le qualificatif Nazorinè rencontré en 4,34 ( nazorhnai) avait été énoncé par l'esprit d'impureté qui désignait Jésus comme Saint de Dieu , un titre réservé au grand-prêtre Aaron. Quel lien entretenaient ces différentes appellations nazarénien-nazôréen et nazorinè? A en juger par Mc 1,24D et 10,47D, elles furent confondues par les scribes; cela ne signifie pas qu'elles recouvraient la même réalité. Si Nazarénien n'est pas sans connotation avec la ville d'origine Nazareth d'une part et avec le descendant de David d'autre part, Nazorénien par contre est révélateur du nazir, le consacré à Dieu.