Commentaire sur l'Évangile de Luc selon le Codex Bezæ, ch.XII





Photographies du Manuscrit :
Cambridge Digital Library


detail




Luc XII, Annotations




2 -Rien en effet n'est entièrement recouvert qui ne sera rendu manifeste.
[Or rien n'est entièrement recouvert qui ne sera révélé].
Ce qui allait être rendu manifeste, venir au jour, c'était l'hypocrisie (v.1), ces intentions secrètes, ces débats du coeur. C'est pourquoi dans cette phrase introduite par “en effet” s'établissait un lien avec ce qui précédait. Le thème évoqué ici est à relier au parallèle lumière-ténèbres qui cadense les récits (2,32-35, 8,16-18, 11-33-35, 12,2,35, 15,8).
Le verbe du texte standard ἀποκαλυφθήσεται, “sera révélé”, convient-il ici? L'hypocrysie appelle-t-elle une "révélation". Même difficulté en 2,35; la retouche de ces versets serait à attribuer au même auteur.
 
4 - Or ils ne peuvent tuer l'âme.
[...]
Cette phrase, en apposition au milieu du verset, est-elle originelle ou bien provient-elle d'une influence de l'évangile de Matthieu? Ce dernier en effet dissociait nettement l'âme du corps :"N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais ne peuvent égorger l'âme; ayez plutôt peur de celui qui peut faire périr et l'âme et le corps dans la géhenne" (Mt 10,28). La formulation initilale de Luc, faisait-elle cette dissociation âme, corps?
 
5 - Celui qui après avoir tué a la faculté de jeter dans la géhenne.
Celui qui détient ce pouvoir n'est pas nommé directement; il est celui qui tue; peut-il en conséquence recevoir un nom? Certains ont pensé qu'il s'agissait de Dieu même!(cf note de laTob, sr Jeanne d'Arc). N'est-ce pas plutôt Satan, lui qui affirmait détenir le pouvoir sur les royautés du monde? (cf 4,5).
 
6 Est-ce que cinq moineaux ne sont pas vendus deux as?
Selon Matthieu 10,29 c'était deux moineaux pour un as.
Hérode Antipas avait fait frapper des monnaies de bronze les 24(20AD),33,34,37 et 43 ème années de son mandat de tétrarque; ces séries romaines comprenaient Dupondius, as, semis, quadrans. L'épisode devait donc se passer en Galilée, car à Jérusalem, la monnaie séleucide était en vigueur avec le lepte (cf Lc21,2). L'as était la seizième partie du denier et valait 4 quadrans qui lui valait 2 lepton la monnaie séleucide.
 
 8 - Or je vous dis que quiconque se déclarera pour moi devant les humains, le Fils de l'humain aussi se déclarera pourlui devant les envoyés de Dieu.
Il n'y a pas d'autre occurrence connue du verbe ὁμολογήω commandant la préposition ἐν (sinon le parallèle de Mt 10,32). Serait-ce un aramaïsme, comme certains l'ont suggéré? Etymologiquement le verbe signifie tenir même langage; suivi d'un complément à l'accusatif il devient louer, confesser, et du datif être d'accord avec. Comme il se situe dans la suite de ces paroles secrètes rendues publiques, la traduction se déclarer pour paraît la plus obvie. Le passage rappelle, Lc 9,26.

9 - Celui qui m'aura nié devant les humains sera nié devant les envoyés de Dieu. 10 - et quiconque profèrerait une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera remis; mais contre l'Esprit le Saint il ne lui sera pas remis ni en ce siècle ni en celui à venir.
[- Celui qui m'aura nié devant les humains sera renié devant les envoyés de Dieu. 10 - et quiconque profèrera une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera remis; mais à celui qui blasphèmera contre le Saint Esprit il ne sera pas remis].
La particule ἂν au v.10, étant rare avec un indicatif futur, a été retirée du texte standard. L'amplification donnée dans le codex Bezae avec "ni dans ce siècle, ni dans celui à venir" est aussi en Matthieu (12, 31-32), de même que l' ordre des termes du nom l'Esprit le Saint (comparer avec le v12).
Le verbe blasphémer dans la leçon commune de Luc serait empruntée à Marc.
La préposition εἰς, quand elle n'accompagne pas un verbe de mouvement, peut détenir une nuance d'opposition, “contre” (15,18,21, 11,49 16,16, 17,3D,4, 21,4,24), et plus rarement une connotation positive “ à l'égard de, envers” (1,50). Aussi sera-t-il pardonné à celui qui dira une parole contre le Fils de l'homme (comme à Pierre après son reniement), mais contre l'Esprit Saint il ne sera pas pardonné. Le lecteur pense alors à Judas qui renia l'enseignement du Christ avec la sagesse de sa doctrine.
Tout l'épisode a trait à la parole émise à couvert ou à découvert, parole claire ou parole d'hypocrisie.
 
11 - Ne vous souciez pas à l'avance de comment * [ ni en quoi ] vous vous défendrez, ni de ce que vous direz.
L'accent porte sur le comment, c'est-à-dire l'éloquence de la défense, comme en 21, 14-15. Il ne s'agit pas de ne pas se défendre, mais de ne pas compter sur l'art de la déclamation.
 
12 - Le Saint Esprit vous enseignera...
Comme au v.10 Jésus parlait du Saint Esprit. Cette référence à l'Esprit Saint , fréquente dans les chapitres 1à 3 n'y est pas définie par l'article (cf Lc 1.15, 35, 4; 2.25) ou pas même par l'adjectif saint (2.27; 4.14). L'appellation avec l'épithète non enclavé mais précédé lui aussi de l' article L'Esprit le Saint fut adoptée uniformément dans le Livre des Actes tandis qu'on ne la trouve que deux autres fois en Luc ( 2.26 et 3.22). Cette  parole est à relier au v 10 avec laquelle elle constitue les seuls propos de Jésus sur l'Esprit Saint, la Sagesse divine.
Elle est à relier également au passage connexe du ch. 21.15 dont elle paraît être un abrégé.
 
14 - Qui m'a établi juge * [et partageur] sur vous ?
La charge de juge était une fonction instituée et reconnue, puisque les juges qui siégeaient au Temple, avaient dans chaque ville une représentation légale d'au moins trois magistrats. Par contre, il est moins aisé de définir le rôle de partageur attesté certes, mais dans l'épigraphie grecque (SEG VIII, 551,25). L'ajout de ce terme ne viendrait-il pas d'un assujettissement à l'interpellation bien connue faite à Moïse: qui t'a établi chef et justicier sur nous? (Ex2,14). La référence littéraire a pu prévaloir sur la parole initiale originelle, incitant à l'ajout d'un hapax dont il est difficile de cerner la réalité.
15 -parce que la vie pour l'individu n'est pas d'avoir du surplus issu des biens à sa disposition."
Ce n'est pas la richesse en tant que telle qui se voyait épingler, mais la surabondance. Jésus répondait à un homme qui réclamait un héritage alors qu'il n'était pas dans la nécessité.
L'appartenance est dite ici au datif.
Dans le texte standard, la présence du premier pronom, puis le second au génitif et l'ordre des mots ont conduit à des interprétations diverses:
“ Ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens, (Tob)

ou
” la vie d'un homme ne dépend pas de ses biens même s'il est très riche.”
19 - âme tu as beaucoup de biens *** [entasssés pour beaucoup d'années, repose-toi, mange, bois] festoie!
20 - ce que tu as préparé, de qui cela sera-t-il?
L'appartenance est dite ici au génitif, Jésus exprimant les réactions de son personnage; l'homme de sa parabole voulant capitaliser à des fins personnelles, la question se poserait après sa mort de savoir à qui cela reviendrait en titre; l'homme ne se proposant pas de capitaliser pour le bien d' autrui, il lui importerait peu à sa mort de savoir à qui ses biens pourraient servir.
 

21 *[ ainsi de celui qui thésaurise pour lui-même et ne s'enrichit pas en vue de Dieu].
Dans le codex de Bèze Jésus remetttait en question l'accumulation des biens, invitant à ne pas thésauriser. Par l'ajout d'une phrase au v. 19 et l'insertion du v. 21, fut réorientée la morale de sa parabole: s'enrichir était condamnable dans la mesure où n'était visé que l'égoïste bien-être et la jouissance charnelle; était laissée libre la voie à un enrichissement réalisé "en vue de Dieu" (avec eiV ). Est-ce parce que la dérive pourrait se faire vite sentir, que les traducteurs ont penché pour un enrichissement fait "auprès de Dieu" ? Un moyen de tourner la difficulté, puisque le v. 33 suggérait d'acquérir auprès de Dieu des biens spirituels et non plus matériels.

24 -Les oiseaux du ciel.
Comme en Mt 6,26, les oiseaux (neutre pluriel) au lieu des corbeaux (masculin) dont les cris rappelleraient trop les démons. Plusieurs manuscrits avec les corbeaux (P45, f13) gardent la marque d'un mot neutre avec auta au lieu de autous en fin de phrase.

25 - Qui d'entre vous * peut ajouter à sa taille une coudée ? 26 - *[si pour cette moindre chose vous ne pouvez rien] au sujet du reste pourquoi vous inquiéter?
Il n'est pas question ici de la durée de la vie, mais de la taille (ἡλικία cf. 2,52, 19,3); elle est évaluée en coudées, une mesure de longueur. Si préserver et allonger la durée de son existence dépend étroitement du comportement humain, par contre se grandir en taille demeure en pratique difficilement possible; la taille des humains, comme la subsistance des oiseaux, appartient à une programmation incluse dans la nature.

27 -ni ne tisse
Hapax du N.T.  


30 - Cela en effet toutes les nations du monde cherchent.
Le verbe en grec est au singulier suivant la règle qui veut un singulier après un pluriel neutre(cf. également 6,19 , 18,31). Les autres manuscrits avec un verbe au pluriel ont observé la discipline attique valorisée plus tardivement.

32 - Ne crains pas le petit troupeau parce qu' en lui, a jugé bon votre Père de vous donner la royauté.
L'ambivalence de lecture du pronom αὐτῷ, masculin ou neutre a conduit à sa suppression dans le texte standard.
- Se rapporterait-il au neutre “petit troupeau”, en qui le Père a mis sa faveur (traduction possible du verbe suivi du datif) jusqu'à lui donner la royauté ? Il y aurait là un rappel de Lc 2,14, où "les humains de la faveur", sont les bergers, ou bien une allusion au Ps 44,4:"Ce n'est pas par l'épée qu'ils ont hérité la terre, ni leur bras qui les a sauvés, mais ta droite et ton bras et l'éclat de ton visage, parce que ta faveur était en eux". αὐτῷ, au masculin représente le Père qui a trouvé bon de donner en Lui, la Royauté à ce petit troupeau. Ce serait une autre manière de parler de la royauté de Dieu.
34 -Là sera aussi notre coeur.
[Là aussi sera votre coeur]
Comme ἔται au lieu de ἔσται , ἠμῶν doit-il être imputé à une erreur de scribe là où les autres mss ont ὑμῶν? Le latin en pendant a quant à lui “vestrum”. Néanmoins ce "notre coeur" n'est pas sans attrait.

38 - La veille du soir, et il trouvera, ainsi il fera.
[La deuxième et la troisième veille s'il vient et trouve ainsi]
la veille du soir se dit notamment de la veille de la Pâque, mangée au crépuscule (Lv 23,5). Etait-ce déjà une mise en garde contre le sommeil qui allait saisir les disciples au jardin des oliviers ? Le passage serait-il à lire comme une parabole du soir de la Cène?

39 - ***[ il n'aurait pas laissé percer sa maison ]. Ce membre de phrase manque dans le codex de Bèze où il constitue une lacune gênante tant dans le grec que le latin correspondant.
42 - sur sa suite (domesticité).
Avec l'accusatif l'insistance est mise sur l' autorité exercée sur autrui. Avec le génitif elle est influencée de Mt 24,45.
46 - Il le retranchera.
Traduction de Sr Jeanne d'Arc qui a établi un lien, à travers l'hébreu, avec la peine du "karet" imposée dans certains cas de manquement à la Loi où la personne se voyait retranchée, exclue du peuple (Gn 17,14). Le même verbe hébreu se retrouve lors de l'alliance contractée par Dieu avec Abraham dans un feu dissociant et coupant les morceaux du sacrifice offert (Gn15,17-18); le grec comporte alors le verbe δικοτομέω.
Dans cette parabole du maître et de son esclave, l'alliance conclue entre eux était rompue; l'esclave allait être retranché de la compagnie de son maître.

49 - Un feu je suis venu jeter contre la terre et pourquoi est-ce que je veux (tellement) qu'il soit déjà allumé?
50 - Or d'un baptême j'ai à être baptisé, et pourquoi suis-je oppressé jusqu'à ce qu'il reçoive sa finalité?

Les deux phrases finales introduites par τι et πῶς sont interrogatives. La préposition εἰς détenant une notion d'opposition, fut remplacée par ἐπὶ sur. Le verbe θέλω, vouloir suivi de εἰ = si, se rencontre en Si 23,14 où il revet le sens de préférer: "tu préfèrerais ne pas être né". Les deux images, le feu et le baptême sont en opposition; le feu est image de la colère divine contre la terre (cf Gn19,24-25, Lv10,1-2 Dt32,22...), mais que la plongée dans l'eau tendrait à éteindre. Cette confrontation de sentiments intérieurs est reprise aux versets suivants au sein de la division familiale. Du verset 50 va naître une expression consacrée: τελέσθει τῶ βαπτίσματι : être intié au baptême, recevoir le baptême.

51 - Pensez-vous que la paix je sois parvenu à faire en la terre ? Non vous dis-je mais la division!
[Pensez-vous que je sois (par)venu donner la paix sur la terre? Non vous dis-je mais la division!]
παραγίνομαι ne signifie pas venir mais parvenir. Aussi Jésus ne parlait pas du sens de sa venue, mais, dans la ligne de Michée (Mch 7:6), il voyait que la réaction à ses enseignements était la division, en tout premier lieu dans la cellule familiale. Faire la paix est une expression de la Septante calquant l'hébreu (Jos 9,15, Job 25,2).
Les retouches ont été dictées par la lecture mathéenne qui paradoxalement faisait de Jésus le diviseur de la famille: “je suis venu en effet séparer l'homme de son père...”(Mt 10,35).

53 ils seront divisés, père au sujet du fils et fils au sujet du père
Ausein de la division familiale, le choix de la préposition ἐν au v 52 s'explique en référence au parallèle biblique de Michée 7:6 selon le texte hébreu qui présente la préposition bet, habituellement traduite par "dans", à “l'intérieur de". Cette division est dans le for intérieur; la préposition ἐπὶ est suivie du datif pour les hommes, de l'accusatif pour les femmes. La raison? Avec l'accusatif est nettement énoncée l'opposition (cf Lc14,31). Celle-ci est patente dans le parallèle du Traité sanhédrin 97, a : "Il a été enseigné : Rabbi Nehoraï dit : lors de la génération où viendra le Fils de David, les jeunes feront pâlir les personnes âgées, en leur manquant de respect, et ce seront les personnes âgées qui se lèveront devant les jeunes. La fille se dressera contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, le visage des gens sera comme le visage des chiens, le fils n'aura aucune honte en face de son père.”

 
58 -Mets tout en oeuvre pour te sortir de lui de peur qu'il ne te condamne devant le juge .
[Fais en sorte d'être délivré de lui de peur qu'il ne te traîne devant le juge].
Avec le verbe ἀπαλλάγηναι l'action consiste à s'extraire des griffes de l'adversaire, , notamment quand il s'agit de personnes prisonnières de démons ou de maladies, et demandant à en être délivrées (9,40D, Ac5,15D, 19,12); l'adversaire , c'est celui contre lequel la veuve à corps et à cris demandait justice (Lc 18,3); dans la tradition juive, il y a un adversaire absolu, Amalec, et il n'est pas possible de trouver un accord avec lui comme l'aurait compris Matthieu (cf Mt5,25).

Jusqu'à ce que tu rendes le dernier quadran.
[Jusqu'à que tu rendes le dernier lepte].
ἕως οὐ est d'emploi littéraire; ἀποδοῖς est une forme irrégulière du subjonctif; quant au quadran , la même mesure romaine est en Mt 5,26, là où en d'autres mss de Luc fut préféré le lepte, menue monnaie grecque (interpolation similaire en 21,1). Comme Antipas avait fait frapper une monnaie romaine de bronze (Dupondius, As, Quadran), cette mention du codex Bezae n'est pas anachronique.