Commentaire de l'Évangile de Jean selon le codex Bezae Cantabrigiensis, chapitre 1







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Évangile de Jean selon le Codex Bezae Cantabrigiensis,

Le texte de Jean n'a pas été conservé intégralement dans le Codex Bezae Cantabrigiensis: font défaut la fin du chapitre 1 (à partir du verset 17), le chapitre 2, le chapitre 3 jusqu'au v18 , puis du chapitre 18 v 14 , au chapitre 20, v14 (cette dernière section a fait l'objet au IXème siècle d'une restitution par l'insertion des versets correspondants copiés d'un autre manuscrit dans l'atelier lyonnais de Florus).

Chapitre I


Le folio 104b est la seule page du premier chapitre de Jean dans le codex Bezae (D05);
le texte qui est lacunaire, reprend ensuite à partir du milieu du chapitre 3.
 
1,3 καὶ χωρὶς αὐτοῦ  ἐγένετο οὐδὲν ὃ γέγονεν (D05, P66 pc , Sinaïticus, 1582,1071)
     1,4 - ἐν αὐτῷ ζωὴ ἐστιν (D05, Sinaïticus, itala, vgmss)

οὐδὲν au v 3 peut se lire de deux manières:
Cette deuxième lecture qui apparaît comme la plus Johanniste est vraisemblablement la plus ancienne. L'Arianisme s'appuyant sur elle pour affirmer que l'Esprit Saint ( comparé à ce qui est en train d'advenir) était de l'ordre du créé, il y eut tendance à privilégier la première. En coupant οὐδὲ de ἕν on créait un rythme qui permettait de lui rattacher plus naturellement ὃ γέγονεν, et de détacher ce parfait de la phrase suivante en mettant son verbe à l'imparfait ἦν au lieu du présent ἐστιν.
3 πάντα δι' αὐτοῦ ἐγένετο καὶ χωρὶς αὐτοῦ ἐγένετο οὐδὲ ἕν ὃ γέγονεν
4 ἐν αὐτῷ ζωὴ ἦν (codex Alexandrinus A, et Vaticanus B etc)
3 - Tout advint par lui et sans lui pas une chose n'advint de ce qui était en train d'advenir
4 - en lui était vie, et la vie était la lumière des hommes".

Mais là encore fait défaut l'article devant [la] vie.
 
6 ἐγένετο ἄνθρωπος ἀπεσταλμένος παρὰ Κυ (D05, syc, Sinaïticus)
Survint un homme envoyé d'auprès du Seigneur.
“Seigneur”: S'agirait-il de Jésus dans la pensée de l'auteur? Jésus aurait-il lui-même envoyé celui qui devait préparer sa route? Ce n'est pas incompatible avec la théologie du chapitre qui présente Jésus comme la Parole subsistant en Dieu dès avant la création.
Seigneur pouvant désigner soit Dieu même, soit le Christ, lui a été préféré le nom “Dieu” dans les autres manuscrits, puisque Jean Baptiste venait avant Jésus dans la chronologie terrestre.

ἦν ὄνομα αὐτῷ Ἰωάννην (D05, syc, Sinaïticus)
Était un nom pour lui : Jean
Erreur de scribe: le nom Jean est à l'accusatif au lieu du nominatif attendu puisqu'il est attribut du sujet.
La formulation met en relief le sens de ce nom qui en Hébreu signifie :Dieu fait grâce. Ce nom, depuis toujours, était comme destiné à Jean. En rédigeant en grec, l'auteur pensait à l'hébreu soujacent , ce que les copistes grecs n'ont pas senti. Ils ont hésité sur le temps du verbe être: fallait-il garder le présent ou l'imparfait?; de fait ils l'ont supprimé.

9 ἦν τὸ φῶς τὸ ἀληθινόν ὃ φωτίζει πάντα ἄνθρωπον ἐρχόμενον εἰς τὸν κόσμον
était la lumière, la véritable, qui éclaire tout homme venant dans le monde .
Quel est le sujet de "était"? L'adjectif lorsqu'il est attribut n'est pas précédé de l'article; aussi l' expression entière avec le substantif et l'adjectif épithète τὸ φῶς τὸ ἀληθινόν constitue l'attribut du verbe principal. Le pronom de la relative qui suit,   ὃ qui , est du genre neutre représente τὸ φῶς la lumière.
Il est possible grammaticaleemnt de sous- entendre comme sujet le complément de la phrase précédente, "la lumière" :
"Afin qu'il témoigne de la lumière [laquelle] était la lumière véritable qui éclaire tout homme.”
Mais il y a continuité avec le verset suivant où les deux pronoms masculins δι' αὐτο puis αὐτὸν représentent le sujet de la phrase qui n'est autre que ὁ λόγος (masculin en grec) traduit ici par le féminin la Parole, et dont la lumière est l'attribut.

13 [.] οὐκ ἐξ αἱμάτων οὐδὲ ἐκ θελήματος σαρκὸς οὐδὲ ἐκ θελήματος ἀνδρὸς
ἀλλ' ἐκ θεοῦ ἐγεννήθησαν
13 *Ni des sangs, ni du désir de la chair ni du désir d'un homme, mais de Dieu ils sont nés.
Le sujet du verbe qui n'est pas exprimé est à rechercher dans le verset précédent : Mais à tous ceux qui l'ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.
Ainsi les “enfants de Dieu” ne sont pas nés spirituellement de celui qui, meurtrier dès l'origine, pousse aux meurtres et aux adultères (ἐξ αἱμάτων cf. Ps 5.6; 51.14; Ez 24.6; Lev 20:11), ni de par le désir charnel de la femme et de l'homme, mais ils sont nés à la vie divine de par la grâce de Dieu.

Dans le texte courant un pronom a été rajouté de manière à rendre plus explicite le lien entre les deux versets.

Par contre, dans la tradition latine ( Itb, Irenée, Tertullien, Origène, Ambroise, Jerôme, Sulpicius, Augustin) le verbe du v 13 est au singulier avec l'insertion d'un pronom sujet au singulier : Celui qui n'est pas né des sangs, ni d'un désir de chair, ni du désir d'un homme mais de Dieu ; ce sujet se rapporte à celui du verset suivant à savoir le Fils Unique du Père. Mais c'est là, visiblement, une relecture patristique du verset.

14 Fils unique d'auprès du Père, plein de grâce et d' ἀληθεία.
ἀληθεία, est un leitmotiv Johannique.
Ce terme a deux sens :
  • c'est d'une part la vérité opposée à l'erreur ou au mensonge.
  • Dans son second sens, fréquent chez les auteurs classiques, le terme renvoie à “la réalité qui est au-delà des apparences“.
    Le monde sensible est trompeur. Jésus lui-même ne s'arrêtait pas à l'aspect extérieur des personnes ou à leur situation sociale, mais il voyait la personne dans la vérité de son être, au-delà des apparences premières. En Jésus lui-même est à saisir la réalité profonde qui subsiste au-delà des apparences, au-delà du visible.
    Traduire ἀληθεία, par vérité, dans cet évangile, serait trop restrictif. Jean ne se souciait pas d'une vérité première, historique, chronologique. Il tentait d'atteindre la réalité fondamentale que représentait pour lui la vie de Jésus.
Jean n'étant pas habité par le souci premier de la vérité historique, la traduction de ἀληθεία, par “vérité” est source de malentendus. Cet évangile entre en contradiction avec Luc ou les Synoptiques à plusieurs reprises, et on ferait un contresens en leur opposant la chronologie  de Jean qui ne visait pas les faits dans leur réalité première et immédiate mais leur conférait un sens spiritualisé.