Irénée de Lyon et l'ancêtre du Codex Bezæ



    En citant les Évangiles, Irénée s'est servi du texte courant à son époque et déjà homologué, le  texte dit Alexandrin (TA).

Codex Bezæ, Actes XV 11 à 21
Actes XVNéanmoins, et comme il citait souvent de mémoire, des points de contact entre son œuvre et le texte gardé par le codex Bezæ se détectent ici et là ; éparses et courts, ils portent sur le vocabulaire, une expression, un certain ordre des termes, une forme grammaticale ou le choix de tel ou tel cas.
     Cela suffit-il à établir une dépendance entre ce texte et les œuvres de l'évêque de Lyon ?

    Si Irénée en avait été familier lorsqu'il vivait dans la province d'Asie, des éléments pouvaient revenir à sa mémoire, qu'il y ait ou non prêté attention, et se glisser à l'intérieur de ses citations. Il disait lui-même qu'il se souvenait avec une intensité particulière de ce qu'il  avait vécu et entendu là-bas  (cf Eusèbe. HE V.20.7).

    Ses emprunts les plus significatifs au texte transmis par le codex Bezæ sont ceux du “décret apostolique” du chapitre XV des Actes des Apôtres. Son traité “Adversus Haereses” présente en commun avec lui  la règle d'or,  l'appel à se laisser guider par l'Esprit Saint, et l'absence de la recommandation sur les viandes étouffées. 

Actes XV Codex Bezæ  (D05)
Irénée Adversus Hæreses Texte Alexandrin (NA28)
15.20a(D05,gig,Tert,Aug,Ambr, Ephr.)
ἀλλὰ ἐπιστεῖλαι αὐτοῖς τοῦ ἀπέχεσθαι τῶν ἀλισγημάτων τῶν εἰδώλων καὶ τῆς πορνείας [...] καὶ τοῦ αἵματος.
AH III, 12.14 (Ir1739mg.lat)
Sed praecipiendum eis, uti abstineant a vanitatibus
idolorum et a fornicatione
[...]
et a sanguine
15.20a
ἀπέχεσθαι τῶν ἀλισγημάτων τῶν εἰδώλων καὶ τῆς πορνείας καὶ τοῦ πνικτοῦ
καὶ τοῦ αἵματος.
15.20b
καὶ ὅσα μὴ θέλουσιν ἑαυτοῖς γίνεσθαι ἑτέροις μὴ ποιεῖτε.
Lat
et quae uolunt non fieri sibi aliis ne faciatis .
AH III, 12.14


et quaecumque nolunt sibi
fieri aliis ne faciant
15.20b
[...]
15.29a  ( & 21.25 )
ἀπέχεσθαι εἰδωλοθύτων καὶ αἵματος [...] καὶ πορνείας·
AH III, 12.14 ( Ir1739mg.lat)

ut abstineatis ab idolothytis et sanguine 
[...] et fornicatione

15.29a (&21.25)

ἀπέχεσθαι εἰδωλοθύτων καὶ αἵματος καὶ πνικτῶν καὶ πορνείας·

15.29b
καὶ ὅσα μὴ θέλετε ἑαυτοῖς γίνεσθαι ἑτέρῳ μὴ ποιεῖν
Lat: et quaecumque non uultis uobis fieri alii ne feceritis



et quaecumque non uultis
fieri uobis alii ne faciatis

[...]
15.29c D05, l, 1739c φερόμενοι ἐν τῷ ἁγίῳ Πνεύματι (Ir1739mg.la)
ambulantes in Santo Spo
[...]

À la différence des autres emprunts faits, "accidentellement" par irénée à l'ancêtre du codex Bezæ, ceux-ci sont clairement  intentionnels, car ils sont liés à l'essence du décret.
    Il s'agissait en fait d' une lettre adressée par les Apôtres aux communautés dispersées en monde grec, et par laquelle ils recommandaient aux chrétiens  de s'abstenir :
En fait ce sont là les trois recommandations les plus essentielles de la “Loi de Noé”  émises à l'intention des incirconcis qui fréquentaient la Synagogue et les seules imposées à un Juif en temps de persécution (cf. Talmud Babli : Shabbat 7b; Sanhedrin 74a). 

  Or, le Texte Alexandrin comporte une quatrième recommandation : s'abstenir de viandes étouffées, vraisemblablement de viandes qui n'avaient pas été vidées de leur sang.
    Cette prescription ajoute une observance de caractère rituel et rompt avec l'esprit purement moral du décret. Elle se retrouve dans l'ensemble des manuscrits à l'exception du codex Bezæ, de quelques témoins grecs et latins des citations d'Irénée et d'un certain nombre des Pères de l'Église : Tertullien, Ambroise, Augustin, Éphrem, Cyprien, Pacôme.
   Cette prescription visait à interdire de boire le sang animal support de la vie, énoncé en Gen 9.4; elle fut longtemps observée par les Chrétiens (cf. Tertullien Apol IX.14). Elle a pu être ajoutée au décret apostolique, à une date très ancienne, notamment pour favoriser la comensalité entre les communautés et notamment avec les judéo-chrétiens.
    Plus d'un siècle après, Éleuthère qui était évêque de Rome de 175 à 189, émit un décret, gardé par le Liber Pontificalis, où il recommandait de ne considérer impur aucun aliment : “ Il est à nouveau affirmé qu'aucune nourriture n'est à rejeter par les Chrétiens, en particulier les fidèles, puisque  Dieu en est le créateur ; à condition toutefois qu'elle soit raisonnable et comestible.”
     Le sang animal se trouvait forcément concerné par cette recommandation. Aussi, en citant le décret apostolique sans l'interdit des viandes étouffées Irénée, dans son traité contre les Hérésies, justifiait la recommandation d'Éleuthère. D'ailleurs il s'était rendu à Rome auprès de lui en 177 et était entré dans la discussion avec les Judéo-Chrétiens.
    Et en citant le texte gardé par le codex Bezæ il mettait bien en relief son caractère essentiellement moral et spirituel avec ces phrases ignorées du Texte Alexandrin :
- Ne pas faire à autrui ce que l'on ne voudrait pas qu'il nous soit fait (la règle d'or d'Actes 15.20b et 29b)1.
- l'invitation à se laisser conduire dans l'Esprit Saint (Ac 15.29c).

    En gardant au verset 24 une phrase présente dans quelques manuscrits des Actes et issue du verset 5 sur la circoncision et l'observation de la loi,  Irénée relevait bien l'opposition des Apôtres à imposer des prescriptions légalistes aux païens.
    En ajoutant l'expression «secundum me » à κρίνω / iudico au verset 19, il orientait le sens de ce verbe vers émettre une opinion, estimer que, au lieu de juger, décréter qui en est le sens premier.
    Omettant les versets 21-22 qui s'intercalent entre le discours de Jacques et la décision prise par l'assemblée, il leur substituait «omnes consensissent» affirmant ainsi que tous consentirent à la proposition de Jacques qui n'avait pas imposé sa décision mais  émis un simple avis.
     Et en rajoutant «nostram sententiam» au verset 27, il manifestait que cet avis correspondait à la décision même de l'assemblée des apôtres.

Ainsi le choix des citations, les omissions et les ajouts personnels d'Irénée formaient un ensemble  cohérent tendant à manifester l'unité des Apôtres autour des  règles essentielles (qui ne pouvaient être amoindries par des considérations sur la nourriture).
    Comme ces choix étaient volontaires et conscients, il y a tout lieu de penser qu'Irénée s'appuyait sur un ancêtre du codex Bezæ qui se trouvait directement à sa portée lorsqu'il vivait à Lyon. Il pouvait s'y référer quand il le souhaitait et ainsi se justifier auprès de ses contradicteurs ; sinon quelle autorité aurait-il pu invoquer ?

    Et c'est encore à Lyon que ce manuscrit (sur papyrus ?)  fut préservé puisque c'est encore là, à la fin du IVeme siècle, qu'un copiste le reproduisit sur velin, constituant le codex Bezæ, ce qu'est venu confirmer l'analyse des encres utilisées pour sa restauration  au IXeme siècle  dans l'atelier Lyonnais du diacre Florus.
    La ville de Lyon serait en droit de revendiquer cette pièce de son patrimoine aujourd'hui à l'Université de Cambridge. C'est pour parer à cette éventualité que plusieurs provenances  ont été envisagées et proposées par des spécialistes anglophones : Le Liban, la Sicile, l‘Italie, l‘Égypte ou encore Constantinople.
    Mais aucune de ces hypothèses ne présente un seul des éléments offerts par son ancrage Lyonnais.

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1 Jésus avait renouvelé dans le sens positif de “faire” la règle d'or énoncée dans le sens négatif “ne pas faire” qui, dans le Judaïsme, est attribuée à Hillel ; paradoxalement, en Actes XV 20 & 29, elle fut citée selon Hillel. Ce n'est pas Irénée qui prit l'initiative de l'y intégrer  comme a pu le suggérer Barbara Aland, puisqu'elle figure dans de nombreux autres manuscrits des Actes.
  Adjointe aux trois recommandations de la loi de Noé, elle a constitué avec elles le condensé de la loi morale attendue des Juifs dans les périodes de persécutions et des non-Juifs. Sous cet angle de vue elle s'intègre parfaitement au décret apostolique et ne correspond pas à un ajout tardif mais bien au texte originel. Et si la tradition l'a éliminée des autres manuscrits, c'est peut-être parce qu'elle représentait une régression par rapport à son énoncé positif par Jésus.