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Un faux-Messie: Agrippa I






Bibliographie:

- J Rius Camps & Jenny Read-Heimerdinger: The Message of Acts in Codex Bezae: A Comparison With the Alexandrian Tradition . Volume 2 Library of New Testament Studies-LNTS 302

Bruce M. Metzger: Commentaire en ligne

1 Or en ce temps là, Hérode, le roi, étendit les mains pour maltraiter certains.
Le pouvoir royal est exprimé par une gestuelle : étendre les mains. Cette gestuelle est reprise à nouveau deux versets plus loin:
" Voyant qu'était agréable aux Juifs sa main levée contre les croyants".
Cette phrase est présente dans peu de manuscrits ; ἐπιχείρησις , la main levée suggère un acte royal particulier. Pourquoi cette insistance sur les mains? L'intention de l'auteur paraît s'éclairer en parcourant le chapitre et la vie d'Agrippa par Flavius Josèphe.
Les visées messianiques d'Hérode Agrippa I  étaient manifestes. En s'attaquant à des “croyants”, c'est le caractère messianique de l'église qu'il tentait de réprimer.
Il fut roi sept années durant, de 37 à 44. Sa mère Bérénice qui était la fille de Salomé la soeur d'Hérode, avait épousé le fils de ce dernier, Aristobule. Il reçut de Caligula l'héritage de Philippe, puis celui d'Antipas avec la Galilée et la Pérée; il risqua sa vie en demandant à l'empereur de renoncer à placer sa statue dans le temple de Jérusalem; Claude mit sous sa couronne la Judée et la Samarie, l'Abilene et les montagnes du Liban. Comme en retrouvant les frontières du grand Israël il reconduisait les Romains aux frontières, il chercha à faire valoir ses atouts de caractère messianique et s'efforça de manifester une piété remarquée.

C'étaient alors les jours des Azymes;
Jésus avait été arrêté et jugé pendant la semaine des Azymes et Agrippa renouvelait les actes délictueux de son oncle et beau-frère Antipas.

2 et il supprima Jacques le frère de Jean par l'épée
.
Pourquoi s'attaquer précisément à Jacques le frère de Jean?
N'y aurait-il pas eu méprise avec un autre Jacques, frère du Seigneur et guide de la communauté de Jérusalem? Hist. eccl., II, 9.
 
12,4 pour l'offrir au peuple.
ἀναγαγεῖν, signifie faire monter. On le retrouve en Ac 7:41: ils offrirent (firent monter) un sacrifice à l'idole. Hérode Agrippa se proposait de présenter Pierre au peuple pour le juger, comme ce fut le cas de Jésus après qu'il eût été mené devant Pilate et Hérode; se voir condamner par l'ensemble de ses co-réligionnaires est plus rude à vivre que la sentence d'un seul juge. Cette réactualisation de l'Histoire par son neveu confirmait la participation d'Hérode Antipas dans le jugement et la condamnation de Jésus. Retourner le peuple contre les Chrétiens était profitable aux visées messianiques du roi.
Agrippa souhaitait vraisemblablement "offrir" Pierre en spectacle dans un amphitéâtre comme il l'avait fait à Beyrouth où il mit aux prises deux troupes de sept cents hommes qu'il fit tuer jusqu'au dernier (AJ 19:337). Le peuple allait être déçu dans son attente (cf v11).
Luc a bâti son récit sur un diptyque avec d'un côté Pierre en représentant du Christ, de l'autre Agrippa, le faux messie.

12,5 La prière était intense sans relâche, à son sujet.
Le codex Cantabrigiensis est insistant ; l'expression ἐν ἐκτενείᾳ est sur les lèvres de Paul en Ac 26:7 à propos de l'attente messianique d'Israël . L'attitude de l'église en prière à l'intention de Pierre offrait un contraste avec l'attente du peuple de se voir livrer le condamné. L'église devenait le “petit reste” fidèle aux promesses faites à Israël.
 
12,7a - pinçant le côté de Pierre.
L'expression est présente en Jn 19,34 à propos du côté de Jésus transpercé par la lance. Mais ce n'est pas ce qu'évoque ici le réveil de Pierre par l'Ange. Bien qu'il ait été pleinement réveillé, Pierre mit un certain temps avant de réaliser qu'il ne dormait pas.
Agrippa quant à lui fut pris d'une douleur au ventre qui le jeta à bas de son trône (v23).

12,7b et les chaînes tombèrent de ses mains.
Agrippa avait étendu les mains pour ordonner l'arrestation de Pierre. A présent, délivré par l'Ange du Seigneur, les chaînes tombaient de ses mains.
Les chaînes étaient un symbole fort dans la vie d'Agrippa. Sous Tibère il fut six mois dans les chaînes. Libéré à sa mort, Caligula lui offrit une chaîne d'or du même poids que celle qui l'avait lié ; il la plaça dans le temple de Jérusalem au-dessus du tronc des offrandes (AJ19,294-6). Luc ne rapportait pas le fait mais le parallèle n'avait pu lui échapper. De là son insistance sur la gestuelle du roi ordonnant au v 1 et 3 l'arrestation des frères.

12,8 jette ton manteau autour de toi.
Le manteau est un symbole fort. Elie avait donné le sien à Elisée. Jésus avait été revêtu d'un manteau éclatant par Hérode Antipas et traduit devant Pilate et le peuple. Pierre qui s'apprêtait à être cité devant Agrippa revêtait son manteau sur l'ordre de l'ange. Il n'avait pas l'apparat de celui dont Agrippa se revêtit le jour où il il fut confondu comme faux messie.
 
12,9 " Il suivait, sans avoir conscience qu'était réel ce qui arrivait par l'ange: il pensait en effet voir une vision".
ἀληθές :le réel au-delà des apparences premières. Un parallèlle a été établi entre ce chapitre et les chapitres 26-28 d'Ezéchiel, entre le roi de Tyr et Agrippa, entre la fin des deux tyrans.
Pierre parlait d'une vision, non d'un rêve. Il ne se croyait pas en train de rêver, mais il pensait qu'une vision lui était présentée comme à Joppé. En effet les détails propres du codex de Bèze donnent du lieu d'incarcération une image du Temple que Pierre était symboliquement en train de quitter en passant par deux palliers successifs comme les différents parvis du temple, puis par les portes de métal, et descendant sept marches (Ez 40:22,26) pour se rendre en un autre lieu. De manière similaire Ezéchiel avait quitté Jérusalem pour un autre lieu, un lieu de déportation en signe prophétique à l'intention du peuple (Ez12,3) .
Bibliogr: J Heimerdinger,The seven steps of codex Bezae, dans "Codex Bezae,studies from the Lunel colloquium", 1996,p303-310.

12,12a et sur cette considération il se rendit à la maison de Marie la mère de Jean.
Marie est un nom qui apparaît avec une fréquence remarquée dans les oeuvres de Luc. Evocation d'Ac 1:14 où les Apôtres se réunissaient pour prier avec Marie la mère de Jésus.

Jean surnommé Marc.
Il était parent de Barnabé, (col 4:10), qui devait être le frère de Marie et originaire de Chype, comme elle vraisemblablement. Le surnom de Marc fut peut-être donné à Jean au cours du voyage à Chypre avec Barnabé et Saul. Marc est un prénom romain et Chypre était colonie romaine. Barnabé s'y était fait nommé Justus. Saul allait y recevoir celui de son émule Paulus. Mais le surnom Marc est donné avant et après, mais non au moment du séjour à Chypre (Act 13:5).

12,13 Une servante du nom de Rhodè
Ρόδη signifie buisson de roses. La poétique du nom rappelle et contraste avec celui d'Hérode.
sur le nom d'Hérode

12,15 Folle!
Une interjection. Elles sont assez rares pour être remarquées. Luc racontait une histoire qu'il avait croquée sur le vif. Elle tient sur cinq versets d'un chapitre qui en fait 25. Luc n'était-il pas lui aussi de l'assemblée en prière, chargé de faire le rapport à Jacques?

12,17 annoncez tout cela à Jacques et aux frères .
Jacques apparaît nommément pour la première fois, comme si la disparition du frère de Jean l'autorisait à entrer en scène. Luc ne le présentait pas davantage, comme si le lecteur était sensé le connaître. Sans la lettre aux Galates ce parent de Jésus serait inconnu, classé parmi ses “frères” que l'évangéliste Marc peignait hostiles à son enseignement. Jacques  présidait l'assemblée de Jérusalem depuis plusieurs années déjà; Pierre demandait à ce qu'on le tienne informé de sa libération; il ne lui confiait pas la communauté puisqu'il en avait déjà la responsabilité. Jacques avait fait appel à Loukios/Loukas pour assurer le travail de rédaction en Grec de l'Évangile puis des Actes. C'est vraisemblablement lui qui parlait en “Je” au début du prologue et qui réapparaît au chapitre 15 des Actes.
Sur l'identité de l'auteur du troisième évangile

12,19 Hérode...réclama qu'ils soient tués.
Les gardes étaient innocents. L'information était parvenue jusqu'à lui et Luc ne s'en émeuvait pas, apparemment.  Son récit ferait douter de la prière et de son efficacité ; car si Pierre fut délivré, pourquoi ses gardes n'auraient pas été protégés eux aussi ?
Agrippa se montrait sous son vrai visage, lui qui avait des prétentions messianiques et que Flavius Jospèphe louait pour sa clémence et sa douceur.

12,20 Blastos son chambellan
Βλάστος qui signifie "germe" évoque les récoltes et les moissons.

12,21 Hérode enveloppé du vêtement royal.
Ce vêtement fut décrit par Josèphe :«Le second jour des spectacles, revêtu d'une robe toute faite d'argent et admirablement tissée, il entra au théâtre au lever du jour. Là, aux premiers feux des rayons du soleil, l'argent reluisait et resplendissait merveilleusement, étincelant d'une manière terrible et même effrayante pour les gens qui y fixaient leurs regards.». AJ 344 Agrippa avait emprunté au manteau du grand-prêtre ses caractéristiques lumineuses. Il était animé de visées messianiques jusqu'à se faire passer pour un souverain doux et pieux, respectant la Loi. Mais il se fit comparer à un dieu (v22) et Flavius Josèphe notait que cela ne jouait pas en sa faveur .

12,21b Après avoir conclu un marché financier avec les Tyriens
Selon Luc, ceux qui étaient présents lorsqu'Agrippa mourut étaient les Tyriens et Sidoniens venus conclure un marché financier sur les produits agricoles. Or le pays rencontrait des difficultés d'approvisionnement puisque Barnabé et Saul avaient été envoyés apporter des secours à Jérusalem. Les Tyriens avaient su acheter Blastos puis Agrippa lui-même pour arriver à se faire livrer ce dont ils avaient besoin. Dans le même temps Agrippa organisait des jeux en l'honneur de l'empereur (AJ XIX,343-5). Raison pour laquelle il avait besoin d'argent. Luc n'était pas dupe de la politique d'Agrippa qui s'avéra désastreuse pour le peuple.


12:22 : Voix d'un dieu et non d'un humain
AJ XIX,345: «jusqu'à maintenant nous t'avons révéré comme un homme, mais désormais nous te reconnaissons d'une nature supérieure à celle des mortels.
 
12,23 "23 Or tout à coup un ange du Seigneur le frappa pour ne pas avoir rendu gloire à Dieu et tombant de l'estrade, devenu la proie des vers , encore vivant ainsi même il perdit connaissance ".
ἐξέψυξεν ne signifie pas “mourir” mais “perdre connaissance”. C'était déjà le choix de Luc pour relater la fin d'Ananias et Saphira.
Et en effet Agrippa ne mourut pas dans le théâtre de Césarée où il avait été pris d'une crise intestinale, mais cinq jours plus tard. Le récit des Actes laissait le lecteur sur la déchéance morale, spirituelle du faux messie qui perdit la conscience d'exister.
Au présage d'un hibou lui annonçant sa mort (AJ 18,25 et 19,346) Luc avait substitué un ange venu le frapper.
Un ange avait pincé le côté de Pierre pour le réveiller; une douleur abdominale fit s'écrouler Agrippa.
Il tomba de l'estrade, comme s'il venait d'être détrôné. Le détail n'a pas été retenu de Flavius Josèphe mais de Luc qui souhaitait focaliser l'attention sur la déchéance du faux messie, l'enrichissant d'allusions bibliques:" Siège à ma droite, Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied.“ Ps 110; il ; derrière cette mort se lit en filigranes celle du prince de Tyr en Ez 28:17 «Ton cœur s'est élevé à cause de ta beauté, tu as corrompu ta sagesse par ton éclat; Je te jette par terre, Je te livre en spectacle aux rois.»
Luc disait Agrippa rongé par les vers, ce qui ajoutait à sa déchéance morale; Josèphe parlait de douleurs intestinales ce qui était moins dégradant. En ce piteux état il subsista encore plusieurs jours avant de mourir.
La leçon courte du texte alexandrin s'harmonisait sur Flavius Josèphe qui n'avait pas mentionné la chute du trône. La suppression du v 21 répondait au même objectif.
 
12,24 Or la parole du Seigneur croissait et se multipliait;
Les deux verbes sont repris de Gn 1, 28; en comparant avec Ac 6,7 et 19,20, il semble que Luc ait réservé la croissance à la Parole et l'augmentation aux individus.
 
12,25 Barnabas et Saul se détournèrent de Jérusalem
ἀπέστρεψεν ἀπὸ a le sens fort se détourner de, tant dans les emplois lucaniens (Lc 23,14, Ac 3,26) que chez Paul. Déjà Pierre s'était retiré dans un autre lieu, Barnabé et Paul furent eux aussi habités par la nécessité de se détourner de Jérusalem. Pour quelle raison?

Les versets 24 et 25 n'occupent pas la place qu'ils devraient. Il conviendrait de les replacer après le v19. Ils ont été repoussés à cette place de manière à ne pas inscrire de ligne de rupture dans le diptyque formé par la libération de Pierre et la mort d'Agrippa.
Barnabé et Saul étaient montés apporter aux frères la collecte faite parmi les chrétiens d'Antioche (Ac 11,29); l'année qui suivait l'année sabbatique était marquée par une période de grande carence avant la nouvelle moisson. Il se pourrait que le secours amené par Barnabé et Paul concernât l'année post sabbatique 41/42 ; l'année précédant cette année sabbatique, les récoltes avaient souffert d'une forte sécheresse (AJ 18/8,4 ) entraînant la disette pour plusieurs années consécutives. Agrippa vint de Rome prendre possession de son trône sur la Judée après l'accession de Claude en janvier 41. Il déclanchait une persécution contre l'église par la mort de Jacques puis l'arrestation de Pierre en une semaine pascale , celle de 42 ou de 43.
- A la suite, Luc insérait le récit de la mort d' Hérode Agrippa I qui disparaissait trois ans après son accession au trône de Judée selon les repères de Flavius Josèphe soit vers janvier-février 44 (AJ 19,343).
- Luc revenait ensuite à Barnabas et Saul qui n'avaient probablement pas attendu jusque là pour quitter la Judée dont ils se détournaient eux aussi, suite aux persécutions dont les chrétiens faisaient l'objet. Sinon pourquoi préciser qu'ils se détournaient de la ville sainte?
Paul serait donc revenu à Jérusalem entre sa conversion en 33/34 et le concile apostolique tenu en 47/48, mais sans qu'il ait cru nécessaire d'en parler dans sa lettre aux Galates (Gal 1-2).