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Première dispersion






Bibliographie:

- J Rius Camps & Jenny Read-Heimerdinger: The Message of Acts in Codex Bezae: A Comparison With the Alexandrian Tradition . Volume 2 Library of New Testament Studies-LNTS 302

Bruce M. Metzger: Commentaire en ligne

S Chabert d'Hyères : Corneille et les centurions de l'Évangile


11,2 - Pierre donc, après un certain temps voulut se rendre à Hierosolyma.
S'adressant aux frères et les affermissant par un enseignement généreux qu'il fit à travers les territoires pour les instruire, parvint auprès d' eux et leur annonça la grâce de Dieu...
[Lorsque Pierre monta à Jérusalem...]
 Pierre s'était éloigné de Jérusalem et il mettait du temps à y revenir. Les frères qu'il cherchait à affermir dans la foi étaient ceux qu'il avait rencontrés en quittant Jérusalem; par contre, ceux vers lesquels il s'acheminait étaient ceux de la ville sainte. En s'y rendant, partout où il passait, il rassemblait des frères pour les affermir par ses enseignements. Le texte alexandrin présente un verset réduit, évitant la confusion entre ces différents groupes de frères.

11,4 - Pierre en commençant (par le début), leur faisait un exposé chronologique.
L'adverbe καθεξῆς comme en Lc 1,3 indique l'ordre chronologique.
À la suite de Pierre, le rédacteur des Actes s'est attaché lui même à rapporter les évènements dans un ordre chronologique, quitte à se répéter; à travers les répétitions mêmes il a laissé entrevoir la lecture que Pierre faisait de sa vision et de sa rencontre avec Corneille.
11,5 un gréément, quelque chose comme une grande voile.
Il ne s'agirait pas d'un objet indéfinissable:
σκεῦός est un terme générique désignant  un contenant ou un équipement; en Ac 27:17 c'est l'ancre flottante d'un navire.
ὀθόνης , est une toile de lin mais c'est aussi et surtout la voile d'un navire; les vaisseaux de l'Antiquité comme les galères romaines, avaient une voile trapézoïdale, encordée aux quatre empointures (τέτρασιν ἀρχαῖς).
Il paraît légitime d'établir une comparaison entre la vision et les navires puisque Pierre, pécheur de métier, se trouvait alors au bord de la mer et que dans les ports tels celui de Joppé accostaient toutes sortes de vaisseaux.

11,7 J'entendis une voix
Le verbe ἀκούω entendre est suivi de l'accusatif de la chose entendue ou du génitif de la personne entendue. La "voix" représentait-elle la personne ou devait-elle être considérée comme l'organe? À l'accusatif du codex Cantabrigiensis, la tradition Alexandrine préféra le génitif qui personnalisait la voix.

11,9 Ce que Dieu a purifié
Dans la parole initiale d'Actes 10:15 il était spécifié que les animaux avaient été purifiés pour Pierre. Mais en faisant son rapport devant l'église de Jérusalem, l'Apôtre omettait de rapporter ce "détail", considérant que ce qui lui avait été dit personnellement débordait sa personne; et en effet il s'était rendu à Césarée Maritime accompagné de six autres frères.

11,14 Il prononcera des paroles à ton intention dans lesquelles tu seras sauvé toi et toute ta maison.
Ces paroles de Pierre n'apparaissaient ni dans le récit fait par le rédacteur en 10,6 ni dans le dialogue entre Pierre et Corneille en 10,32.
L'apparition n'ayant pas dit pourquoi il devait faire venir Pierre, Corneille dut trouver une raison: “entendre des paroles venant de toi”(Ac 10:22).
À Jérusalem, Pierre en fit le compte rendu dans ses propres mots, exprimant ce qu'il avait compris de sa mission.
Comme Noé avait été sauvé des eaux du déluge, à travers les eaux du baptême Corneille allait être sauvé avec toute sa maison.

11,16 - Je me suis alors souvenu des paroles du Seigneur quand il disait: Jean, certes a baptisé d'eau, mais vous vous serez baptisés dans l'Esprit Saint.
Dans ce souvenir de Pierre, transparaissent la prophétie de Jean "Moi, je vous baptise dans l'eau mais celui qui vient … vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu.”(Lc 3:16) et la promesse de Jésus “j’envoie ma promesse sur vous : restez dans la ville jusqu’à ce que vous sosyez revêtus de la puissance d’En Haut”(Lc 24 :49). Avec la notion temporelle des 40 jours d’Actes 10 :41, cette parole fut intégrée à la rédaction du premier chapitre des Actes, v 5: “Jean, lui, a baptisé avec de l'eau mais vous, vous serez baptisés dans l'Esprit Saint”.

11,17 étais-je quelqu'un de puissant pour dissuader Dieu de leur donner l'Esprit Saint
à eux qui mettent leur foi en lui?
Venant en conclusion de celle qui la précède, cette phrase n'est pas claire.
En effet, Pierre venait de témoigner que Corneille et son entourage avaient reçu l'Esprit Saint. Pouvait-il dissuader Dieu de “continuer” à le leur donner? Il manquerait un mot dans les propos de Pierre. Pour y pallier la fin de la phrase fut supprimée dans la tradition alexandrine car suivi du seul régime de la personne le verbe κωλῦσαι signifie s'opposer à: “étais-je assez puissant pour m'opposer à Dieu”.

19 Ceux donc qui avaient été dispersés par la persécution survenue depuis Stéphane.
[la persécution survenue à propos d'Étienne]
ἀπὸ τοῡ Στεφάνου : A partir d'Etienne, c'est-à dire depuis la mort d'Étienne, celle-ci étant le point de départ de la persécution. La préposition prenant progressivement le sens de ὐπὸ = par, il est compréhensible que la phrase ait été retouchée de manière à ne pas imputer à Étienne la responsabilité de la persécution. Le lynchage d'Étienne intervint entre la Passion du Christ en 30 et la conversion de Paul en 33/34. Elle fut suivie d'une persécution et les frères de l'église de Jérusalem se dispersèrent à l'exception des Apôtres. Dans son discours à Agrippa, Paul fit retour sur cette période (Ac 26: 9-12), à laquelle il semble également que l'épître aux Hébreux ait fait allusion.
On ne sait pas exactement si les épisodes qui d'Antioche rapportés dans ce chapitre 11 sont à situer chronologiquement entre la mort d'Étienne et la rencontre de Corneille ou bien après.

19b dire la parole aux seuls Juifs
Ne parler qu'aux seuls Juifs, ou bien parler seulement aux Juifs?
La nuance est minime. La première (codex Cantabrigiensis) marque davantage la défense imposée aux frères, que la seconde.


11-20a  Certains d'entre eux étaient des hommes Chypriotes et Cyrénéens ,
Luc ne communiquait pas leurs noms, du moins pas ici.
En Actes 13:1, recensant les frères prophètes et enseignants de cette assemblée d'Antioche, le rédacteur des Actes donnait le nom du Chypriote Barnabé et du Cyrénéen Loukios. Vraisemblablemente ce Loukios était lui aussi dès la première heure parmi les Cyrénéens et Chypriotes.
Était-il ce Loukios parent de Paul (R16:21) ou encore ce Loukas le médecin bien-aimé (Col 4:14), fidèle à Paul jusqu'au bout (2Ti4:11)?
La Cyrénaïque avait une communauté Juive importante qui jouissait de l'égalité des droits sous les Ptolémées ; avec l'occupation romaine, elle se révolta en 73 sous Vespasien et en 117 sous Trajan.

11,20b Ils parlaient aux Grecs
Ἑλληνάς, des Héllènes, des Grecs (texte latin correspondant: Graecos). Une leçon admise par d'importants témoins scripturaires (p74 A D* arm slav Eusebius)
Il devait paraître si étrange qu'au lendemain de la mort d'Étienne, des frères se soient adressés à des incirconcis qu'il y eut correction dans le texte alexandrin en EllhnistaV, des héllenistes , des juifs parlant le Grec comme en Ac 6,1 et 9;29 (Latin Grecis).
Jusque là, les Chrétiens dispersés ne s'étaient adressés qu'aux Juifs de la Diaspora parlant le Grec (v 19). À Antioche, des frères venus de Chypre et de Cyrénaïque se mirent à parler à des Grecs , des païens. 
C'était après la persécution qui suivit la mort d'Étienne; était-ce avant que Pierre ne se soit rendu chez Corneille? Si c'était le cas, l'initiative de parler à des non-Juifs revenait à ces frères Cyrénéens et Chypriotes qui s'étaient rendus à Antioche. Luc aurait fait en sorte de laisser un doute pour ne pas faire d'ombre à l'Apôtre et lui laisser la primeure, préférant ne pas se mettre lui-même en avant, puisque dans ce même épisode, au v 28, survenait pour la première fois ce "parler en nous" à travers lequel il s'incluait.

11,20c annonçant la bonne nouvelle du Seigneur Jésus Christ.
Même aux païens, c'est dans l'intégralité du Nom Seigneur Jésus Christ que l'annonce de la bonne nouvelle était faite. La tradition Alexandrine a réservé le nom Christ à ceux qui recevaient l'Esprit Saint ;
cf note sur Actes 6:8

11,22: Aussi envoyèrent-ils Barnabé passer jusqu'à Antioche.

Barnabé qui était Chypriote se trouvait peut-être avec ses concitoyens qui, suite à la mort d'Étienne, s'étaient rendus à Antioche où ils évangélisèrent non seulement les frères Juifs mais aussi les Grecs (cf v20a). Il n'y serait cependant pas resté, et revint à Jérusalem ; il paraissait tout désigné pour être le délégué de la communauté de Jérusalem quand elle entendit dire que les frères d'Antioche prêchaient à des Grecs , des païens.
διελθεῖν ἕως τῆς Ἀντιοχείας: litt. marcher en traversant jusqu'à Antioche. Barnabé était sensé visiter les communautés en traversant le Liban et la Syrie


11,23 Barnabas... les exhortait tous par la consécration du coeur à rester attachés au Seigneur.
προθέσει τῆς καρδίας La consécration du coeur;
προθέσις, rappelle les 12 pains de “proposition” déposés chaque shabbat dur les tables d'or placées dans le sanctuaire (Heb 9:2; Exode 37.10-16). Ce nom de proposition, ou présentation, est tiré de la version grecque des Septante, exprimant l'idée que ces pains étaient chaque semaine présentés, offerts , consacrés au Seigneur comme le sacrifice du travail et de la vie du peuple. Ce contexte avait inspiré Barnabas pour qu'il parle de "la consécration du coeur".
Barnabas était lévite et l' empreinte de la liturgie du Temple se ressentait jusque dans ses enseignements. Il tint une place importante dans la constitution de la première communauté (cf note sur Ac 4,36-37). Originaire de Chypre et vivant dans la Diaspora, il était déjà acclimaté à une population païenne et parlait le Grec. Selon Tertullien, il était l'auteur de l'épître aux Hébreux.
Cf Barnabé et l'Epître aux Hébreux.

11,24 parce qu'il était un homme bon et plein d'Esprit Saint et de foi;
C'est là une appréciation et une rare éloge du rédacteur des Actes qui s'abstenait de commenter les faits rapportés. Il connaissait donc Barnabas à titre personnel , tous deux étant parvenus ensemble à Antioche (cf v 11,20).
Barnabas prêchait à tous - donc aux païens présents - de rester attacher au Seigneur. Sa bonté personnelle et le fait qu'il soit plein d'Esprit Saint et de foi le rendait accueillant envers les non-Juifs.

25 Ayant entendu que "Saul est près de Tarse", il partit le chercher.
L'information venait de parvenir à Barnabas  que "Saul est à Tarse" . Cela laisse entendre qu'il n'y était pas de manière permanente.
Qui l'en avait tenu informé ? Loukios, ce parent de Paul vraisemblablement.

11,26 et quand ils se rencontrèrent, il lui demanda de venir à Antioche.
La formulation du codex Cantabrigiensis est moins expéditive que celle du texte alexandrin: "et l'ayant trouvé, il le mena à Antioche". Barnabé dut ocnvaincre Paul de venir avec lui.

11,26 Ils se mêlèrent à une foule considérable et alors en premier à Antioche les disciples prirent le nom de Chrétiens.
Barnabé qui était lévite et Paul, un pharisien se mêlèrent à la foule, une foule de Juifs et de Grecs, alors qu'à Jérusalem les frères vivaient entre circoncis. Selon le Codex Cantabrigiensis, Luc ne se préoccupait pas de dire s'ils y avaient enseigné; il notait qu'ils s'étaient mêlés à la foule, constituée en partie de non-Juifs. Il avait discerné ce même but dans la rencontre voulue divinement entre Pierre et Corneille.

χρηματίζω = prendre le nom de, dans le codex Cantabrigiensis est au singulier (aoriste 3ème personne de la voix active); il faut rectifier la dittographie ἐχρημάτισεν par le pluriel ἐχρημάτισαν: Au milieu de cette communauté d'Antioche les disciples prirent le nom de Chrétiens. Ce verbe est aussi celui des révélations (Ac 2:26, Ac 10:22) .

11,27 - Or en ces jours là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche et il y avait une grande allégresse;
En ces jours là avec ταύταις, tend à désigner l'année pendant laquelle Paul et Barnabé s'étaient mêlés aux frères.
Les prophètes venaient des hauteurs de Jérusalem, hauteurs géographiques mais aussi spirituelles. L'allégresse témoigne de la période de paix et de prospérité dans laquelle se trouvait la commmunauté.

11,28 - comme nous étions regroupés de manière serrée
Apparaît pour la première fois le "nous" à travers lequel l'auteur des Actes s'impliquait, devenant lui aussi acteur des évènements. La suppression de la mention de l'allégresse régnante et de l'apparition du "nous" peuvent s'expliquer par le besoin de ne pas instaurer de coupure entre l'assemblée et le groupe des prophètes venus de Jérusalem et dont l'un annonça une famine.
Un rapprochement est à faire entre l'apparition de ce “nous” et l'arrivée à Antioche du groupe des Cyrénéens dont faisait partie un certain Loukios, v 20 .

- Une grande famine est sur le point de se produire... celle-ci advint sous Claude.
Refaisait surface la précision de l'historien à travers une glose additionnelle. Une famine advint en effet en 48-49 que Flavius Josèphe mentionnait alors que le procurateur Tibère Alexandre quittait la Judée, peu avant la mort d'Hérode de Chalcis en 48 (AJ XX,101). Cette famine se propagea en occident les années suivantes selon Tacite (Annales XII,43), Orose, Eusèbe et Jérôme.( Bibliogr: S Dockx, Chronologies néotestamentaires, Leuwen, ed. Peeters, 1984, p 62-67).
Les années relatées en ce onzième chapitre des Actes s'étendaient de 31/32 à 40/41, huit ans au moins avant la famine annoncée. Pourtant Paul et Barnabé furent envoyés porter des secours aux frères de Judée ; la famine avait été annoncée mais ne s'était pas encore produite.
Il faudrait entrevoir ici la superposition de deux évènements:
- une aide de la communauté d'Antioche à la communauté de Jérusalem dans une année sabbatique ou plutôt post-sabbatique
- le retour de Barnabé et Paul vers 48 pour l'assemblée apostolique (Ac 15 et Gal 2).